DOULEUR DE LA FRANCE EN APPRENANT CES NOUVELLES.

Lorsque ces funestes nouvelles furent parvenues à la connaissance de

la reine Blanche et des seigneurs de France, par le rapport de

quelques personnes qui revenaient des pays d'Orient, ceux-ci, ne

pouvant ni ne voulant y croire, ordonnèrent que ces messagers fussent

pendus. Or, nous croyons que ce sont des martyrs manifestes. Mais

lorsqu'ils virent que ces rapports se multipliaient par de nouveaux

messagers, qu'ils n'osaient plus traiter de diseurs de rien,

lorsqu'ils virent des écrits relatifs à tout cela, munis de sceaux et

signes convenus, à n'en pas douter, la France entière fut plongée dans

la douleur et dans la confusion; les hommes d'Eglise aussi bien que

les chevaliers se plaignaient, séchaient de chagrin et ne voulaient

pas recevoir de consolation. De toutes parts, les pères et les mères

pleuraient la mort de leurs fils; les pupilles et les orphelins, de

ceux qui leur avaient donné la vie; les parents, de leurs parents; les

amis, de leurs amis. La beauté des femmes était changée par le

chagrin; les guirlandes de fleurs étaient rejetées au loin; on

n'entendait plus de chansons; les instruments de musique étaient

défendus. Toutes les marques extérieures de la joie avaient fait place

au deuil et aux lamentations. Ce qui est pis encore, les hommes,

accusant le Seigneur d'injustice, semblaient perdre la raison dans

l'amertume de leur âme et l'immensité de leur douleur, et

s'emportaient en paroles de blasphème qui sentaient l'apostasie ou

l'hérésie. Et la foi de plusieurs commença à vaciller. Venise, ville

très-fameuse, et beaucoup de cités d'Italie, qui sont habitées par des

demi-chrétiens, seraient tombées dans l'apostasie si elles n'eussent

été fortifiées par les consolations de leurs évêques et des saints

religieux, lesquels leur assuraient en vérité que ceux qui avaient été

tués régnaient déjà dans le ciel à titre de martyrs et ne voudraient

plus pour tout l'or du monde revenir dans la vallée ténébreuse de

cette vie. Or, leurs paroles apaisaient l'emportement de quelques-uns,

mais non de tous.

MATTHIEU PARIS, _Grande chronique_, traduction de M.

Huillard-Bréholles.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 2/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 98 / 188 题