1226.
Coment les barons de France murmurèrent contre le saint roy.
En celluy an meisme que l'enfant fut couronné, Hue le conte de la
Marche, et Pierre Mauclerc duc de Bretaingne, et Thibaut le conte de
Champaigne parlèrent ensemble et commencièrent à murmurer contre le
jeune roy; et distrent que tel enfant ne devoit pas tenir royaume, et
que celluy seroit moult fol qui à luy obéiroit, tant comme il fust si
jeune. Lors firent aliances ensemble et promistrent que il
n'obéiroient né à luy né à son commandement. Tantost qu'il se furent
départis, le duc de Bretaingne fist garnir deux fors chastiaux et
deffensables: l'un a nom Saint-Jacques de Buiron[198], et l'autre
Belesme. Le père saint Loys les bailla à garder au duc de Bretaingne,
pour ce qu'il estoit fort et deffensable, quant il ala sur les
Albigeois.
[198] Sans doute _Saint-James_, dans l'Avranchin, à quelques
lieues de Pontorson. (_Note de M. Paulin Pâris._)
Nouvelles vindrent au roy que le duc garnissoit ses forteresces et ses
chastiaux, et qu'il avoit en son aide le conte de la Marche et Thibaut
de Champaigne pour aler contre luy et pour luy grever. Si se conseilla
à sa mère et à ses barons: si luy fu loé qu'il alast hastivement
contre le duc, pour ce qu'il avoit premier garni ses chastiaux. Lors
manda chevaliers et sergens d'armes, et assembla grant ost pour aler
là, et se mistrent à voie pour aler droit à la charière de
Charcoy[199].
[199] Je crois que c'est aujourd'hui le village de _Charcé_, dans
le _Saumurois_, près de _Brissac_. (_Note de M. Paulin Pâris._)
Avec le jeune roy estoit un cardinal de Rome qui estoit venu en France
de par le pape, et Phelippe conte de Bouloingne, oncle le roy, et
Robert conte de Dreux, qui estoit frère au duc[200]. Quant Thibaut le
conte de Champaigne vit l'ost de France venir là où il avoit[201] tant
bonne chevalerie et tant bonne gent, si se pensa que s'il se tenoit
longuement contre le roy que il luy en pourroit bien mescheoir; si se
parti de ses compagnons au point du jour, pour ce qu'il ne
l'apperceurent, et s'en vint au roy, et le pria qu'il luy voulsist
pardonner son mautalent, et que plus ne seroit contre luy.
[200] Au duc de Bretagne.
[201] Où il se trouvait.
Le roy, qui estoit enfant et débonnaire, le receut en grace et luy
pardonna son mautalent. Après il manda au duc et au conte de la Marche
qu'il venissent à son commandement ou qu'il venissent contre luy à
bataille: et il luy mandèrent que volentiers feroient paix à luy, mais
que il leur donnast jour et lieu là où il pourroient parler de paix et
de concorde. Quant le roy eut oï les messages, si leur assigna jour au
chastel de Chinon, et fist retourner son ost en France; et puis s'en
ala à Chinon, et là les attendit au jour qui estoit establi. Mais il
ne vindrent né ne contremandèrent; si les fist semondre derechief;
oncques pour ce ne vindrent. La tierce fois furent semons et sommés.
Lors parlèrent ensemble le conte et le duc, et distrent que à ceste
fois ne pourroient venir à chief[202] du roy; si luy envoyèrent
messages, et distrent que volentiers venroient parler à luy à
Vendosme, mais qu'il eussent saufaler et sauf-venir. Le roy leur
octroya; lors vindrent à Vendosme, et amendèrent au roy de leur
outrage et de leur meffait, tout à sa volenté. Le roy, qui fu jeune et
débonnaire, leur octroya paix et amour; mais qu'il se gardassent de
mesprendre.
[202] _Venir à chief._ Nous disons aujourd'hui: _venir à bout_.
Du descord qui fu entre les barons et le roy de France.
L'an après ensuivant, par le conseil Pierre Mauclerc, duc de
Bretaingne, et Hue le conte de la Marche, descort mut entre le roy et
les barons de France. Et maintenoient les barons contre le roy, que
la royne Blanche, sa mère, ne devoit point gouverner si grant chose
comme le royaume de France, et qu'il n'appartenoit pas à femme de
telle chose faire. Et le roy maintenoit contre ses barons qu'il estoit
assez puissant de son royaume gouverner, avec l'aide des bonnes gens
qui estoient de son conseil. Pour ceste chose murmurèrent les barons,
et se mistrent en aguait comme il pourroient avoir le roy par devers
eux, et tenir en leur garde et en leur seigneurie.
Si comme le roy chevauchoit parmi la contrée d'Orlians, il luy fut
annoncié que les barons le faisoient espier pour prendre. Si se hasta
moult d'aler à Paris, et chevaucha tant qu'il vint à Montlehery.
D'illec ne se voult départir pour la doubtance des barons; si manda à
la royne, sa mère, que elle lui envoyast secours et aide
prochainement. Quant la royne oï ces nouvelles, si manda tuit les plus
puissans hommes de Paris, et leur pria qu'il voulsissent aidier à leur
jeune roy: et il respondirent qu'il estoient aprestés du faire, et que
ce seroit bon de mander les communes de France, si que il fussent tant
de bonnes gens que il peussent le roy jetter hors de péril. La royne
envoya tantost ses lettres par tout le pays, et si manda que l'on
venist en l'aide à ceux de Paris, pour délivrer son fils de ses
ennemis. Et s'assemblèrent de toutes pars à Paris les chevaliers
d'entour la contrée et les autres bonnes gens.
Quant il furent tous assemblés, il s'armèrent et issirent de Paris à
banières desployées, et se mistrent au chemin droit à Montlehery. Si
tost comme il furent acheminés, nouvelles en vindrent aux barons: si
se doubtèrent forment de la venue de ces gens, et distrent entr'eux
qu'il n'avoient pas tel force de gent qu'il se peussent combatre à
eux. Si se départirent et s'en alèrent chascun en sa contrée. Et cil
de Paris vindrent au chastel de Montlehery; là trouvèrent le jeune
roy, si l'en amenèrent à Paris, tout rengiés et serrés et appareilliés
de combatre, s'il en fust mestier.
_Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées et annotées par
M. Paulin Pâris.
COMMENT LA SAINTE COURONNE D'ÉPINES ET GRANDE PARTIE DE LA SAINTE CROIX
ET LE FER DE LA LANCE VINRENT EN FRANCE.
1239.
Leroy vit que Dieu luy avoit donné paix en son royaume par l'espace de
quatre ans et de plus, et le laissoient ses anemis en repos. Si
n'oublia point les biens et les honneurs que Nostre-Seigneur luy fist:
car il fist et pourchascia tant vers l'empereur de Constantinoble, qui
lors estoit venu en France pour avoir secours contre ceux de Grèce,
que il luy donna et octroya la saincte couronne d'espines[203] dont
Nostre-Seigneur fu couronné en sa passion et en son tourment.
[203] Il ne faut pas, comme de pieux historiens même l'ont fait,
confondre la _couronne d'épines_ avec la tige qui l'avait
fournie. Cette tige, ou _fust_, était depuis longtemps gardée à
Saint-Denis, et passait pour un don des empereurs Charlemagne et
Charles-le-Chauve. (_Note de M. Paulin Pâris_)
Le roy envoya messages certains et sollempniex avec l'empereur de
Constantinoble, et fist aporter la saincte couronne en France. Quant
il sceut bien certainement qu'elle fu en son royaume, il ala encontre
jusques à la cité de Sens; là la receut à moult grant joie et en grant
dévocion, et la fist aporter jusques au bois de Vinciennes delès
Paris.
En l'an de grâce mil deux cens trente et neuf, le vendredi après
l'Assumpcion Nostre-Dame, le roy vint tout nus piés et desceint, en sa
cote pure[204], et ses trois frères Robert, Alphons et Charles, et
aportèrent les sainctes reliques honnourablement, à grant compaignie
de clergie et du peuple et des gens de religion, faisant grans
mélodies de doux chans et piteux. Et puis vindrent à procession
jusques à Nostre-Dame de Paris. A celle procession vindrent l'abbé de
Saint-Denys et tout son couvent, revestus en chappes de soye, tenant
chascun un cierge ardent en sa main. Ainsi vindrent toutes les
processions chantans de Nostre-Dame jusques au palais le roy[205], et
entrèrent en la chapelle où la saincte couronne fu mise.
[204] _En sa cote pure_, c'est-à-dire sans manteau et sans armes.
[205] Le palais du roi était alors où est actuellement le palais
de justice.
Après un petit de temps le roy entendi que l'empereur de
Constantinoble estoit en si grant povreté qu'il avoit baillé pour une
somme d'argent grant partie de la croix du fust où Nostre-Seigneur fu
crucifié et l'esponge en quoy il fu abreuvé, et le fer de la lance de
quoy Longis le feri au costé. Si se doubta forment que telles reliques
ne fussent perdues par défaut de paiement, si donna tant et promist à
l'empereur Baudouin que il s'accorda que le roy les délivrast de là où
il estoient. Adont envoya le roy propres messages et fist tant que il
les délivra de son trésor sans aide d'autrui; et les fist aporter
moult honnourablement en France, à grans processions d'archevesques,
d'évesques et de religieux, à Paris en sa chapelle; et les fist mettre
en une merveilleuse chasse d'or et d'argent et de pièces précieuses
ouvrée tout entour, avec les autres reliques. En celle chapelle
establi le roy chanoines, chapelains et clers, qui jour et nuit font
le service Jhésucrist; et establi et ordena rentes et possessions dont
il peuvent estre souffisamment soustenus.
_Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées et annotées par
M. Paulin Pâris.
GUERRE DE SAINT LOUIS CONTRE LE COMTE DE LA MARCHE ET HENRI III, ROI
D'ANGLETERRE.
1241-42.
Coment le conte de la Marche fu contre le roy.
Messire Hue conte de la Marche pensa bien que le roy mouveroit guerre
contre luy: si se mist en mer, et passa outre, et fist entendant au
roy Henry d'Angleterre que le roy de France le vouloit déshériter et
luy tollir la terre à tort et sans raison. Le roy manda tous ses
barons et tous les riches hommes qui tenoient de luy, et leur fist
monstrer par un frère meneur qui estoit sire et maistre de la court,
que on devoit mieux aler sus le roy de France que sus les Sarrasins en
la Terre Saincte, qui ainsi mauvaisement vouloit tollir la terre au
conte de la Marche sans cause et sans raison: et dist que par telle
manière et par telle mauvestié avoit le roy Jehan perdu Normandie, et
les barons d'Angleterre les forteresces et chastiaux qu'il y avoient;
et que moult devroient les barons d'Angleterre metre paine à recouvrer
la terre que leur devanciers tenoient ou avoient tenue.
Quant les barons et les chevaliers orent oï la requeste le roy, si
distrent qu'il estoient tous près de luy aidier, et que jà ne luy
faudroient tant comme il pourroient durer. Le roy Henry fist faire ses
garnisons pour passer la mer et manda souldoiers en Allemaigne, en
Norvée et en Danemarce; et manda à tous les barons qui luy
appartenoient qu'il venissent à lui et en son aide, et fist faire
grans garnisons de vins et de viandes et d'armes et de chevaux pour
passer oultre, et entra en mer à grant compaignie de chevaliers, et
eut bon vent qui le porta assez tost oultre. Quant il fu au port
arrivé, la contesse sa mère ala encontre, et le baisa moult doucement
et luy dist: «Biau doux fils, vous estes de bonne nature qui venez
secourre vostre mère et vos frères que les fils Blanche d'Espaigne
veullent trop malement défouler et tenir soubs piés; mais sé Dieu
plaist il n'ira pas si comme il pensent.»
Ainsi demourèrent une pièce de temps ensemble. Le roy de France
assembla grant gent de son royaume, et tint grant parlement à Paris. A
ce parlement furent les pers de France; si leur demanda le roy que on
devoit faire de vassal qui vouloit tenir terre sans seigneur, et qui
aloit Contre la foy et contre l'ommage qu'il avoit tenu, luy et ses
devanciers? Et il respondirent que le seigneur devoit assener à son
fié comme à la seue chose. «En nom de moy, dist le roy, le conte de la
Marche vuelt en celle manière terre tenir, laquelle est des fiés de
France dès le temps au fort roy Clovis qui conquist toute Aquitaine
contre le roy Alaric, qui estoit païen, sans foy et sans créance, et
toute la contrée jusques aux mons de Pirene.»
Quant le roy ot tenu son parlement, il manda ceux qui savoient faire
engins pour jetter pierres et mangonniaux; et si manda charpentiers
pour faire chastiaux et barbacannes, pour plus près traire et lancier
à ceux qui sont ès chastiaux et ès forteresces et ès deffenses. Quant
le roy fu garni de tels gens, il assembla grant ost, et entra en la
terre au conte de la Marche, à si grant multitude à pié et à cheval
que la terre en estoit couverte.
Il assist premièrement un chastel que l'en nomme Monstereul en
Gastine[206], et le prist par force en pou de temps. Puis s'en
retourna en la tour de Bergue[207], qui estoit forte de murs et bien
garnie de gent; ses tentes fist fichier, ses paveillons tendre; ses
perrières fist drecier, et après moult d'autres engins environ la
tour. Ceux qui dedens estoient se deffendirent forment et soustindrent
longuement l'assaut. Quant François virent qu'il se deffendoient si
bien et si longuement, si commencièrent l'endemain plus fort à
assaillir et à lancier pierres et mangonniaux. Tant firent qu'il
conquirent la tour et grant plenté d'armes et de vitaille dont elle
estoit moult bien garnie.
[206] _La Gastine_, petite contrée du Poitou.
[207] _Bergue_, et mieux _Beruge_, à deux lieues de Poitiers. (
_Note de M. Paulin Pâris._)
Quant la tour fu prise, si se pourpensa le roy qu'elle avoit fait
moult de mal à sa gent et que encore les pourroit-elle bien grever et
nuire; si la fist abattre et jetter à terre jusques aux fondemens.
Tantost comme Monstereul et la tour de Bergue furent pris, le roy s'en
ala à un chastel que l'en appelle Fontenay[208]; si le tenoit Geffroy,
le sire de Lesignen, qui estoit en l'aide le conte de la Marche. Le
roy le fist asseoir, et fist traire et lancier à ceux qui dedens
estoient. Si fu pris par force avec un autre chastel que on appelle
Vovent[209].
[208] Ce doit être le _Fontenay_ plus tard surnommé l'_Abbatu_,
et aujourd'hui seulement désigné sous le nom de _Rohan-Rohan_. Il
est à deux lieues de _Fontenay-le-Comte_, au delà de Niort.
(_Note de M. Paulin Pâris._)
[209] Dans le Poitou, sur la rivière de Vendée.
Coment l'en voult empoisonner le roy de France.
La femme au conte de la Marche[210] bien vit et apperçut que le roi
avoit greigneur force que son baron. Si appella deux hommes qui
estoient ses sers, et leur dist en conseil et pria que en toutes
manières il féissent que il empoisonnassent le roy et tous ses frères;
et se il povoient ce faire, elle les feroit riches et leur donroit
grant terre. Cil s'accordèrent à ce faire, et luy promistrent qu'il en
feroient tout leur povoir. Pour ce faire elle leur bailla venin tout
appareillié, que il ne convenoit que mettre en vin et en viandes, pour
tantost mettre à mort celluy qui en mengeroit.
[210] Isabelle, veuve de Jean sans Terre.
Les sers se misrent à la voie, et vindrent en l'ost le roy de France;
si se commencièrent à traire vers la cuisine du roy, et approuchièrent
des viandes tant que ceux qui gardoient les viandes les orent pour
souspeçonneux, si espièrent qu'il vouloient faire et les prisrent tous
prouvés, si comme il vouloient jecter le venin ès viandes du roy.
Quant il furent pris, on demanda que on en feroit, et le roy dist
qu'il eussent le guerredon et la desserte de leur présent qu'il
apportoient; si furent menés aux fourches et pendus. Nouvelles
vindrent à la comtesse que ses deux sers estoient pris et avoient esté
pendus, et qu'il avoient esté pris tous prouvés de leur mauvaistié; si
qu'elle en fu moult courouciée, et prist un coutel et s'en vouloit
férir parmi le corps, quant sa gent lui ostèrent; et quant elle vit
que elle ne povoit point faire sa volenté, elle desrompi sa guimple et
ses cheveux, et mena tel deuil qu'elle en fu longuement au lit sans
soy reconforter.
Coment le roy prist pluseurs chasteaux.
Le roy de France vit que son ost estoit grant et bel et que gens luy
venoient de toutes pars en aide; si s'en ala à un chastel que on
appelle Fontenay, enclos de deux eaues[211], et si estoit avironné de
deux paires de murs et de hautes tours deffensables et bien garnies.
Il fist avironner et assaillir le dit chastel forment; mais ceux qui
dedens estoient se deffendirent vaillamment, et furent de si grant
prouesce que les François ne leur porent faire mal né de riens
empirier. Quant le roy vit la force du chastel et la prouesce d'eux,
si fist drécier une tour si haute de fust que ceux qui dedens estoient
povoient véoir la contenance et la manière des gens du chastel; et
puis commencièrent à lancier et à traire à eux, si qu'il en occistrent
assez.
[211] Probablement _Fontenay-le-Comte_.
Quant ceux du chastel virent que ceux de la tour les grevoient si
forment, si se tindrent loing et jectèrent feu gréjois, si que ceux
qui dedens estoient s'en fouirent pour le péril où il estoient, car
toute la tour estoit embrasée; et commencièrent François à reculer. En
ce butin et assaut avint que un arbalestrier à tour trait un quarrel
et féry le conte de Poitiers au pié et le navra forment. Quant le roy
vit le coup, si fu moult forment courroucié et fist tantost l'assaut
recommencier plus fort que devant.
Lors alèrent à l'assaut chevaliers et sergens, et assaillirent de
toutes pars, et boutèrent le feu en la porte; et les autres montèrent
sur les murs à eschieles, et les autres y montèrent à cordes; si ne
porent plus ceux du chastel endurer, et fu le chastel pris et ceux qui
dedens estoient. Le fils au conte de la Marche fu pris, qui estoit
bastart, et quarante-et-un chevaliers et quatre-vingt sergens, et
pluseurs autres dont il y avoit assez. Grant partie des prisonniers
envoia le roy à Paris et les autres en prisons diverses parmi son
royaume, et fist abatre toute la forteresce du chastel et les murs
tresbuchier jusques en terre.
Après ce que Fontenay fu pris et conquis, le roy vint devant un autre
chastel qui est nommé Villiers[212]. Tantost que ceux de dedens se
virent avironnés de ceux de l'ost, il furent esbahis si que il ne
porent mectre conseil en eux deffendre; si furent tous pris: iceluy
chastel estoit à Guy de Rochefort, qui estoit de l'aide au conte de la
Marche; pour ce le roy le fist tout abatre et jecter en un mont[213].
[212] _Villers_, à deux lieues de Niort.
[213] Monceau.
D'illec se parti le roy, et s'en ala à un autre chastel, que on
appelle Prée[214]. Ceux de dedens ne se mistrent oncques à deffense,
ains se rendirent tantost. D'illec s'en ala le roy à un autre chastel
que on nomme Saint-Jelas[215]; si comme l'en vouloit tendre tentes et
paveillons tout entour, ceux du chastel mandèrent au roy qu'il les
prist à mercy, et il li rendroient le chastel; le roy le fist
volentiers, et les prist à mercy. Le roy retourna vers un chastel que
on nomme Betonne[216]; et tantost qu'il furent devant, il
commencièrent à paleter et à lancier; si fu tantost pris. Moult fu le
roy lie de ce qu'il défouloit ainsi ses anemis à sa volenté, et luy
estoit bien avis que Nostre-Seigneur conduisoit son ost. Il se départi
de Betonne, et vint à un autre chastel, que on appelle Mautal[217].
Ceux du chastel commencièrent à lancier et à eux deffendre; mais pou
leur valut, car les François les avironnèrent de toutes pars, si que
ceux du chastel ne sorent auxquels aler. Quant il se virent si
sourpris, si se rendirent sauves leur vies. Il avoit emmy le chastel
une forte tour bien deffensable, le roy commanda qu'elle fust abatue:
les mineurs alèrent tant environ qu'elle fu enversée et menée au
néant. Le roy chevaucha oultre, et vint au chastel de Thori[218], qui
fu à Eblon de Rochefort: ceux qui au chastel estoient virent l'ost,
qui estoit plain de nobles combateurs, si sorent bien qu'il ne
pourroient longuement durer né soustenir la puissance le roy: si s'en
vindrent tous nus, sans armes encontre le roy et lui rendirent le
chastel, et tantôt le roy le fist garnir de sa gent.
[214] _Prée_ ou _Prahecq_, entre Niort et Melle.
[215] _Saint-Jelas_ ou _Saint-Gelais_, village à deux lieues de
Niort.
[216] _Tonnay-Bautonne_, sur la rivière de ce nom, entre
Rochefort et Saint-Jean-d'Angely.
[217] _Matha_, sur la rivière d'Anteine, au sud de
Saint-Jean-d'Angely.
[218] _Thori_ ou _Thors_, village de Saintonge, près de Matha.
D'illec se parti, et vint à un autre chastel que on appelle
Aucere[219], et y fist jecter pierres et mangonniaux, et le fist tout
raser à terre et tresbuchier. Et puis après chevaucha avant à tout son
ost tant qu'il fu près d'un marais, et fist lever un pont: car l'ost
au roy d'Angleterre estoit illec près, et estoit enclos et avironné de
grans fossés larges et parfons. Quant le pont fu drécié, si cuidèrent
passer François oultre; mais les anemis furent d'autre part qui leur
véerent[220] l'entrée. Si commencièrent à paleter les uns contre les
autres. Le roy s'en tourna d'autre part vers Taillebourc, droit au
chastel Geffroy de Ranconne, qui siet sus une rivière que on nomme
Carente[221]. On ne loa pas au roy qu'il passast le pont qu'il avoit
fait faire et drécier; le roy fist tendre ses paveillons et drécier
sur la rivière. Quant le roy d'Angleterre vit l'ost le roy de France,
si se retraist arrières, luy et sa gent, le trait de deux arbalestres,
pour ce qu'il se doubta d'assembler au roy à celle fois; et si avoit
avecques luy le conte de Cornouaille et le conte de Lincestre, et le
prince de Gales, à tout grant plenté de chevaliers et d'autre gent
appareilliés à bataille.
[219] _Aucere_ ou _Saint-Asserre_, en Saintonge, à deux lieues de
Saintes.
[220] _Véer_, défendre, refuser.--Qui leur refusèrent le passage.
[221] Charente.
Quant les François apperçurent l'ost des Anglois retraire arrières, si
envoièrent cinq cens sergens hastivement pour passer au pont que le
roy avoit fait drécier, et avecques eux grant plenté d'arbalestriers
et d'autres gens de pié. Le conte Richart vit que les François
passoient le pont sans contredit, si mist jus[222] ses armes, et s'en
vint vers eux, et leur monstra signe de paix, et leur pria qu'il le
féissent parler au conte d'Artois, pour les deux roys accorder
ensemble sans faire bataille. Mais le conte d'Artois n'y voult point
aler devant ce qu'il en eust congié de son frère le roy: quant le
conte Richart vit qu'il ne pourroit parler au conte d'Artois, il s'en
retourna vers l'ost au roy d'Angleterre.
[222] _Mist jus_, mit bas.
De la bataille au roy de France contre le roy d'Angleterre.
Droitement le jour de la Magdaleine, le roy et son ost passèrent la
rivière de Carente par le pont que le roy ot fait faire, et s'en
retourna arrières de Taillebourc par le conseil de sa gent. Tantost
comme il fu passé, les fourriers coururent vers Saintes en dégastant
tout ce que il trouvèrent. Si comme les fourriers dégastoient tout
avant eux, un espie vint au conte de la Marche qui luy dit que les
fourriers au roy de France dégastoient tout le pays. Quant le conte
oï ces nouvelles, il commanda à ses fils qu'il s'armassent et à tous
ses chevaliers, et ala contre les fourriers isnelement pour eux
desconfire. Le conte de Bouloigne[223] oï dire que le conte de la
Marche venoit sur les fourriers; si se hasta moult de eux secourre, et
s'en vint droit au conte de la Marche: là fu le poingnéis fort et
aspre, et l'abatéis d'hommes à pié et à cheval. A ce premier poingnéis
fu occis le chastelain de Saintes, qui portoit l'enseigne au conte de
la Marche. François, qui bien sorent que le conte de Bouloigne se
combatoit, se hastèrent moult de luy aidier, et orent grant despit de
ce que le conte de la Marche les avoit premiers envaïs, si luy
coururent sus. Illec entrèrent en champ les deux roys l'un contre
l'autre à tout leur povoir.
[223] Alphonse, depuis roi de Portugal.
Lors fu l'occision grant et la bataille aspre et dure, si ne porent
plus les Anglois souffrir né endurer le fait de la bataille. Quant le
roy Henry vit sa gent fouir et apeticier, si fu trop durement
couroucié et esbahi, si s'en tourna vers la cité de Saintes. Les
François virent les Anglois fouir et desrouter, si les enchacièrent
moult asprement, et en occistrent en fuiant grant plenté.
En cest estour furent pris vingt-et-deux chevaliers et trois clers
moult riches hommes et de grant renom, et furent pris cinq cents
sergents d'armes, sans la piétaille. Quant le roy ot eue victoire, il
fit rappeler sa gent qui trop asprement enchaçoit les Anglois; lors
s'en retournèrent les chevaliers par le commandement le roy.
Quant vint entour mienuit que tout le peuple se reposoit, le roy
d'Angleterre et le conte de la Marche s'en issirent de Saintes à tout
le remenant de leur gent, et firent entendant à ceux de la ville qu'il
aloient faire assaut aux François qui se reposoient; mais il
tournèrent leur chemin droit à Blaives. L'endemain par matin que le
jour parut cler, ceux de Saintes virent que ceux qui leur devoient
aidier s'en estoient fouis, si s'en vindrent au roy, et luy rendirent
la cité de Saintes. En telle manière comme nous avons devisé con quist
le roy grant partie de la terre au conte de la Marche, mais il y perdi
de bonnes gens et de bons chevaliers pour la grant chaleur du temps et
pour le soleil, qui moult estoit chaut. Regnaut le sire de Pons fu
tout espoventé de la force le roy et de la victoire que Dieu luy ot
donnée, si vint à luy en la ville de Coulombiers qui siet à un mille
de Pons, et fist hommage au conte de Poitiers devant les barons de
France.
En ce meisme jour vint à luy l'ainsné fils au conte de la Marche, et
s'agenouilla devant le roy et luy requist paix, qui fu faite en la
manière qui s'ensuit: C'est assavoir que toute la terre que le roy
avoit conquise sur le conte de la Marche demourast paisiblement au
conte de Poitiers, frère le roy, et du demourant le conte et sa femme
et ses enfants se mettroient du tout en tout en la mercy le roy; et
délivreroit le conte trois chastiaux fors et bien garnis en ostage;
c'est assavoir Merplin[224], Crotay et Hascart, esquiels le roy avoit
ses garnisons et ses souldoiers aux cous dudit[225] conte. Pour ce
que ledit conte n'estoit point présent à ces convenances entériner, le
roy reçut son fils en ostage jusques à l'endemain que le dit conte
devoit venir.
[224] _Merplin_ ou _Merpins_, auprès de Cognac, en Angoumois,
aujourd'hui village au confluent du Né et de la
Charente.--_Crotay_. Le latin dit: «_Crosantum._» Ce doit être
_Crosant_, sur la _Creuse_, à de peu distance de
Guéret.--_Hascart_ ou _Chastel-Achard_, comme le dit Guillaume de
Nangis, à quatre lieues de Poitiers, et à deux de Vivonne. Ces
trois châteaux, situés le premier dans le Poitou, le second dans
la Saintonge et le troisième dans la Marche, permettaient au roy
de France de tenir en échec les grands vassaux, qui de ce côté là
étaient toujours secrètement attachés à l'Angleterre. (_Note de
M. Paulin Pâris._)
[225] _Coust_ (_Custus_), frais, dépens.
Quant le conte de la Marche sot comment le roy s'estoit accordé, si
vint l'endemain faire ferme et estable ce que son fils avoit promis,
et amena avecques luy sa femme et ses enfans. Eux se agenouillèrent
devant le roy, et luy crièrent mercy, plains de souspirs et de larmes,
et luy commencièrent à dire: «Très-doux roy débonnaire, pardonne-nous
ton ire et ton mautalent, et ayes mercy de nous; car nous avons
mauvaisement ouvré et par orgueil, à l'encontre de toy; sire, selon la
grant franchise et la grant miséricorde qui est en toy, pardonne-nous
nostre mesfait.»
Le roy, qui vit le conte de la Marche si humblement crier mercy, ne
pot tenir son cuer en félonnie[226], ains fu tantost mué en pitié. Si
fist lever le conte son cousin, et luy pardonna débonnairement ce
qu'il avoit mesfait; et le conte de la Marche quicta au conte de
Poitiers tous les chastiaux et forteresces que le roy ayoit conquises
sur luy; et pour tenir les convenances, le roy tint les trois
chastiaux dessus dis en sa main; et le conte et sa femme et ses
enfants jurèrent que il tiendroient les convenances sans jamais aler
encontre.
[226] _Félonnie_, fiel, mauvais vouloir.
Quant la paix fu accordée, le roy retint l'ommage Regnaut sire de Pons
par devers soy, et l'ommage Geffroy de Lesignen et de Geffroy de
Ranconne. Ces choses furent acordées le jour de la Saint-Pierre,
premier jour d'aoust, que le roy jut ès près de Pons et tout son ost.
L'endemain par matin vindrent en l'ost le sire de Mirabel et le sire
de Mortaigne, qui avoient hostelé et soustenu le roy d'Angleterre et
toute sa gent en sa première venue quant il fu arrivé. Ces deux
barons si firent hommage au roy de France et au conte de Poitiers, et
tous les autres barons du pays et toute la terre jusques à la rivière
de Gironde. Le roy d'Angleterre oï dire à Blaives, où il estoit, que
le roy venoit sur luy; si fu si espoventé qu'il s'en alèrent luy et le
conte Richart à Bordeaux; car s'il feussent demourés, il eussent esté
pris: mais aucuns leur firent assavoir qui estoient du conseil au roy
de France. Lors se pourpensa le roy d'Angleterre coment il pourroit
faire paix au roy de France; si luy envoia messages et requist trêves:
mais le roy ne luy voult point de legier octroier, devant qu'il en
fust prié des plus haus hommes de sa court qui aimoient moult le conte
Richart, pour ce que il leur avoit fait bonté en la terre d'oultre
mer.
_Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, éditées et annotées par
M. Paulin Pâris.