BATAILLE DE BOUVINES.

Récit d'un historien anglais.

A cette époque, l'armée du roi d'Angleterre, qui guerroyait en

Flandre, se livrait à ses dévastations avec tant de succès, qu'après

avoir ravagé plusieurs provinces elle pénétra sur le territoire du

Ponthieu et le désola avec une fureur impitoyable. Ceux qui faisaient

partie de cette expédition étaient de vaillants hommes, fort

expérimentés dans la guerre, tels que Guillaume comte de Hollande,

Regnauld ancien comte de Boulogne, Ferrand comte de Flandre, et Hugues

de Boves, intrépide chevalier, mais cruel et superbe, qui sévissait

contre ce malheureux pays avec tant de rage qu'il n'épargnait ni la

faiblesse des femmes ni l'innocence des petits enfants. Le roi Jean

avait établi pour maréchal de cette armée Guillaume comte de

Salisbury; les chevaliers anglais qui l'accompagnaient devaient

combattre sous ses ordres et les autres hommes d'armes recevoir une

solde prise sur le fisc. Cette armée était renforcée par Othon,

empereur des Romains, qui lui donnait aide et faveur, et par les

troupes que le duc de Louvain et de Brabant avait pu rassembler; tous

ensemble s'acharnaient sur les Français avec une égale fureur. Lorsque

la nouvelle de ces désastres fut parvenue aux oreilles de Philippe roi

de France, il fut saisi de douleur; car il craignait de n'avoir pas

assez de troupes pour suffire à la défense de cette partie du

territoire, ayant envoyé récemment en Poitou, avec une armée

nombreuse, son fils Louis pour réprimer les incursions hostiles du roi

d'Angleterre. Cependant, quoiqu'il se répétât souvent à lui-même ce

proverbe vulgaire: «Celui qui s'occupe à la fois de plusieurs choses a

le jugement moins net pour chacune», il n'en réunit pas moins une

grande armée, composée de comtes, de barons, de chevaliers et

sergents, de cavaliers et fantassins, et des communes[196] de ses

villes et cités. Accompagné de ces forces, il se prépara à marcher à

la rencontre de ses adversaires. En même temps il recommanda aux

évêques, aux moines, aux clercs et aux religieuses de répandre les

aumônes, d'adresser des prières à Dieu et de célébrer les divins

mystères pour la conservation de son royaume. Ces dispositions étant

prises, il partit avec son armée pour combattre ses ennemis.

[196] _Communes_ pour milices des communes.

Le dit roi ayant appris que ses adversaires s'étaient avancés à main

armée jusqu'au pont de Bouvines, sur le territoire du Ponthieu,

dirigea de ce côté ses armes et ses étendards. Lorsqu'il fut arrivé au

pont susdit, il passa la rivière (de Marque) avec toute son armée, et

se décida à camper dans ce lieu. En effet, la chaleur était extrême,

car le soleil est très-ardent au mois de juillet. Aussi les Français

prirent-ils position près de la rivière, dont le voisinage était

précieux pour les hommes et pour les chevaux. Ils arrivèrent audit

fleuve un jour de samedi, vers le soir; et après avoir disposé sur la

droite et sur la gauche les chariots à deux et à quatre chevaux, ainsi

que les autres véhicules qui avaient transporté les vivres, les armes,

les machines et tous les instruments de guerre, cette armée plaça de

tous côtés ses sentinelles et passa la nuit en ce lieu.

Le lendemain matin, lorsque les chefs de l'armée du roi d'Angleterre

furent instruits de l'arrivée du roi de France, ils s'empressèrent de

tenir conseil, et décidèrent unanimement qu'une bataille en plaine

serait livrée aux ennemis; mais comme ce jour-là était un dimanche,

les plus sages de l'armée et surtout Regnauld ancien comte de

Boulogne, déclarèrent qu'il était peu séant de livrer bataille dans

une si grande solennité, et de souiller un si grand jour par

l'homicide et l'effusion de sang humain. L'empereur Othon se rangea à

cet avis, et dit aussi qu'il ne se réjouirait jamais de remporter la

victoire un dimanche. A ces paroles, Hugues de Boves s'emporta en

imprécations, appela le comte Regnault exécrable traître, et lui

reprocha les terres et les vastes possessions qu'il avait reçues de la

munificence du roi d'Angleterre. Il ajouta que si l'on différait de

livrer bataille ce jour-là, ce serait un dommage irréparable, qui

retomberait sur le roi Jean, et qu'on avait toujours lieu de se

repentir quand on n'avait pas saisi l'occasion favorable. Le comte

Regnauld répondit à Hugues, en lui disant d'un air indigné: «Le jour

d'aujourd'hui prouvera que c'est moi qui suis fidèle et que c'est toi

qui es un traître; car en ce jour de dimanche je combattrai pour le

roi jusqu'à la mort, si besoin en est, tandis qu'en ce même jour tu

montreras, en prenant la fuite à la vue de toute l'armée, que tu n'es

qu'un exécrable traître.» Ces paroles injurieuses provoquées par les

paroles semblables de Hugues de Boves aigrirent les esprits et

rendirent la bataille inévitable. L'armée courut aux armes, et se

rangea audacieusement en bataille. Lorsque tous se furent armés, les

alliés se divisèrent en trois corps: le premier avait pour chefs le

comte de Flandre Ferrand, le comte de Boulogne Regnauld et le comte de

Salisbury Guillaume[197]; le second était conduit par Guillaume comte

de Hollande et par Hugues de Boves avec ses Brabançons; le troisième

corps de bataille se composait des soldats allemands, commandés par

l'empereur romain Othon. Dans cet ordre de bataille, ils marchèrent

lentement à l'ennemi, et parvinrent jusqu'aux bataillons français.

[197] Frère naturel du roi Jean.

Le roi Philippe voyant que ses adversaires déployaient leurs troupes

pour une bataille en plaine, fit briser le pont qui était sur les

derrières de son armée, afin que si par hasard quelques-uns de ses

soldats essayaient de prendre la fuite, ils ne pussent s'ouvrir un

passage qu'à travers les ennemis eux-mêmes. Le roi resta dans ses

lignes, après avoir rangé ses troupes dans l'espace resserré entre les

chariots et les bagages, et là il attendit le choc de ses adversaires.

Enfin les trompettes sonnèrent des deux côtés, et le premier corps de

bataille, où étaient les comtes dont nous avons parlé, se précipita

avec tant de violence sur les Français qu'en un moment il rompit leurs

rangs et pénétra jusqu'à l'endroit où se tenait le roi de France. Le

comte Regnauld, qui avait été déshérité et chassé par lui de son

comté, l'ayant aperçu, dirigea sa lance contre lui, le jeta à terre et

s'efforça de le tuer en le frappant de son épée. Mais un chevalier,

qui avec beaucoup d'autres avait été commis à la garde du roi, se jeta

entre lui et le comte, et reçut le coup mortel. Les Français voyant

leur roi dans ce péril accoururent promptement à son secours, et une

troupe nombreuse de chevaliers le replaça, quoique avec peine, sur son

cheval. Alors la bataille s'engagea de tous côtés; les épées

brillèrent en tombant comme la foudre sur les têtes couvertes de

casques, et la mêlée devint furieuse. Cependant les comtes dont nous

avons parlé, ainsi que le corps de bataille qu'ils commandaient, se

trouvant trop éloignés de leurs compagnons, s'aperçurent qu'ils

avaient perdu tout moyen de se dégager; d'où il advint qu'une partie

de leurs soldats, ne pouvant supporter les forces supérieures des

Français, fut accablée sous le nombre, et que les comtes susdits, avec

la plupart des leurs, furent pris et chargés de chaînes, après avoir

déployé la plus louable valeur et tué un grand nombre d'ennemis.

Pendant que ces choses se passaient autour du roi Philippe, les comtes

de Champagne, du Perche et de Saint-Paul, ainsi que beaucoup d'autres

seigneurs du royaume de France, attaquèrent à leur tour les deux

autres corps de bataille, et mirent en fuite Hugues de Boves ainsi que

tous ses mercenaires rassemblés de côté et d'autre. Tandis qu'ils

prenaient lâchement la fuite, les Français les poursuivirent à la

pointe de l'épée jusqu'au poste qu'occupait l'empereur. Alors tout

l'effort de la bataille se concentra sur ce point. Les chevaliers

français l'entourèrent, et tâchèrent ou de le tuer ou de le forcer à

se rendre. Mais lui, armé d'une sorte d'épée aiguisée d'un seul côté,

et en forme de grand couteau, qu'il brandissait à deux mains,

assénait sur les ennemis des coups terribles. Tous ceux qu'il

atteignait restaient étourdis ou tombaient sur le sol eux et leurs

chevaux. Les ennemis, craignant de s'approcher de trop près, tuèrent

sous lui trois chevaux à coups de lance. Mais toujours le louable

courage de ses compagnons le replaçait sur un nouveau cheval, et il

reparaissait plus animé encore à bien se défendre. Enfin les Français

le laissèrent aller sans l'avoir vaincu, et il se retira avec les

siens du champ de bataille sain et sauf comme ses soldats.

Le roi de France, joyeux d'une victoire si inespérée, rendit grâces à

Dieu, qui lui avait accordé de remporter sur ses adversaires un si

grand triomphe. Il emmena avec lui, chargés de chaînes et destinés à

être enfermés dans de bonnes prisons, les trois comtes plus haut

nommés, ainsi qu'une foule nombreuse de chevaliers et autres. A

l'arrivée du roi, toute la ville de Paris fut illuminée de flambeaux

et de lanternes, retentit de chants, d'applaudissements, de fanfares

et de louanges, le jour et la nuit qui suivit. Des tapisseries et des

étoffes de soie furent suspendues aux maisons; enfin ce fut un

enthousiasme général.

MATTHIEU PARIS, _Grande Chronique_, traduite par M.

Huillard-Bréholles, t. 2, p. 516.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 2/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 89 / 188 题