1217.
A la suite d'un complot contre Simon, le comte de Toulouse est
rappelé par les habitants de Toulouse; il sort de sa retraite, et
se dirige sur cette ville accompagné de quelques chevaliers.
Quand ils aperçoivent la ville, il n'y en a pas un d'eux de si ferme
courage que l'eau du cœur ne lui remplisse les yeux. «Vierge,
impératrice du ciel, dit en lui-même chacun d'eux, rendez-moi le lieu
où j'ai été élevé. Vivant ou enseveli, j'aime mieux être là que
d'aller plus longtemps par le monde honni et persécuté.» Au sortir de
l'eau, ils sont entrés dans les prairies, enseignes déployées, pennons
flottants. Aussitôt que ceux de la ville ont entendu le signal
convenu, ils accourent tous au comte, comme si c'était un ressuscité;
et, quand il entre sous les portes voûtées, tout le peuple y arrive,
les grands et les petits, les hommes et les femmes, les épouses et les
maris; chacun s'agenouille devant lui, et lui baise les vêtements, les
pieds, les jambes, les bras, les mains, avec des larmes de joie
joyeusement accueillies; c'est la joie elle-même qui revient en graine
et en fleur. «Nous l'avons maintenant, se disent-ils l'un à l'autre;
nous avons Jésus-Christ, nous avons notre étoile du matin revenue en
splendeur; nous avons notre bon et sage seigneur. Parage et courtoisie
étaient morts; les voilà restaurés, vivants et florissants, et notre
lignage à jamais remonté en puissance.» Ils se sentent le cœur si
brave et si animé, que chacun d'eux s'arme de bâton ou de pierre, de
lance ou de dard poli, de couteaux fourbis; et tous se répandent par
les rues, tailladant, tranchant et faisant boucherie des Français
qu'ils peuvent atteindre dans la ville, criant: «Toulouse!» Le jour
est venu où de Toulouse sera chassé son faux seigneur avec toute son
espèce, et où sera extirpée sa méchante racine! Dieu protège enfin
droiture; le comte, qui avait été trahi, a repris tant de cœur
qu'avec peu de compagnons il a recouvré Toulouse.
Le comte a recouvré Toulouse, sa ville tant désirée. Mais il n'y a
plus dans cette ville ni tour, ni salle, ni galerie, ni haut mur, ni
bretêche, ni créneau, ni porte, ni portier, ni guette, ni clôture, ni
haubert, ni armure, ni une arme entière. Cependant ses habitants ont
reçu le comte avec tant d'allégresse que chacun, dans son cœur, croit
avoir reçu olivier. «Toulouse! crient-ils, nous vaincrons maintenant
que Dieu nous a rendu notre vrai seigneur, et si nous manquons d'armes
et d'argent, nous n'en conquerrons pas moins le pays et son loyal
héritier. C'est par l'audace, le courage et la fortune que chacun se
doit défendre dans cette guerre décisive.» Ils s'arment, qui de pique
ou de masse, qui de bâton de pommier; et dans toutes les rues s'élève
un cri, un signal de mort. De ceux des Français qu'il rencontrent ils
font boucherie et carnage; les autres s'enfuient précipitamment au
château Narbonnais[171], poursuivis de clameurs et de coups. Du
château sortent alors maints vaillants chevaliers, en armure complète
et en cotte à double maille; mais ils ont telle frayeur de ceux de la
ville, que pas un d'eux n'éperonne et ne donne ni ne reçoit un coup.
[171] Château des comtes de Toulouse.
La comtesse de Montfort, pleine de souci, était pour lors hors de la
salle, sous la voûte du noble palais. Elle appelle don Gervais, don
Lucas, don Garnier, don Thibaut de Neuville, et d'eux s'enquiert en
hâte de ce qui arrive. «Barons, dit-elle, quels sont donc ces routiers
qui m'enlèvent la ville? qui a commis ce méfait?»--«Dame, dit don
Gervais, qui est-ce, sinon le comte Raymond qui reprend Toulouse?
Celui que je vois s'avancer le premier, c'est Bernard de Comminges; je
connais bien son enseigne et celui qui la porte. Avec eux sont aussi
Roger Bernard, le fils de Raymond Roger; don Raymond d'Aspel, le fils
de don Fortaner; les chevaliers faidits, les légitimes seigneurs du
pays, et tant d'autres, plus de mille autres encore. Puisque Toulouse
les aime, les désire et les accueille, ils vont troubler tout le pays,
et nous allons recevoir la récompense et le salaire du misérable état
où nous les avons réduits.» La comtesse, quand elle l'entend, bat ses
deux mains l'une contre l'autre. «Quoi! dit-elle, et j'étais si
heureuse hier!» Dame, dit Lucas, ne perdons pas le temps; envoyons
tout de suite au comte une lettre par un messager qui puisse lui
expliquer ce péril mortel, afin que, s'il se peut, il fasse sa paix
avec la Provence et vienne tout de suite à notre secours, lui et ses
compagnons, prenant à tout prix des hommes de guerre et des servants à
la solde; que le messager lui dise que pour peu qu'il tarde, il n'y
aura plus de remède, car il est arrivé ici tout nouvellement un
nouveau seigneur, qui de toute sa terre ne lui laissera pas un
recoin.» La comtesse appelle aussitôt un servant expert, qui va plus
vite trottant que nul autre homme. «Ami, va-t'en porter au comte de
cuisantes paroles; va lui dire qu'il est en danger de perdre Toulouse,
son fils et sa femme; et que s'il tarde tant soit peu à repasser par
deçà Montpellier, il ne trouvera plus son fils ni moi vivants; que si,
perdant Toulouse ici, il cherche là-bas à conquérir la Provence, il
fait œuvre d'araignée, œuvre de moins d'un denier.» Le servant a
recueilli les paroles, et s'est mis en chemin.
Cependant les hommes de Toulouse ont occupé la ville, et sur la grande
place, près du mur batailler, ils élèvent des lices, des barrières,
des murs de traverse, des échafauds, des postes d'archers, des
ouvertures obliques, derrière lesquels on puisse être à l'abri des
flèches lancées par les archers du château. Et jamais, dans aucune
ville, on ne vit si nobles ouvriers; car là travaillent les comtes et
tous les chevaliers, les bourgeois, les bourgeoises, les riches
marchands, les hommes et les femmes, les changeurs, les petits
garçons, les petites filles, les servants et les courtiers. Qui porte
pic ou pelle, et qui poëlon léger; chacun a le cœur empressé à
l'œuvre, et tous prennent part aux guets de nuit. Il y a dans toutes
les rues des lumières aux chandeliers. Les tambours accompagnent les
éclats des trompettes. Transportées de vraie joie, les femmes et les
filles font des ballades et des danses sur des airs allègres.
Cependant le comte et les autres chefs délibèrent ensemble; ils ont
nommé des capitouls, dont il y a grand besoin pour gouverner la ville
et rétablir les affaires; et pour défendre les droits du comte, ils
ont élu un viguier, bon, vaillant, sage et d'agréables façons. L'abbé
et le prévôt ont rendu chacun leur église, dont la façade et le
clocher ont été bien fortifiés. Mais, tandis que le comte s'établit de
la sorte dans son lieu natal, voici ses pires ennemis, don Guyot[172],
don Guy son oncle[173], et les autres chefs qui chevauchent pour
batailler contre lui, le vendredi de bon matin, au tranchant du fer et
de l'acier. Dieu veuille le défendre!
[172] Fils de Simon.
[173] Frère de Simon.
Dieu veuille défendre le comte! car le temps est venu où il est
accueilli avec amour à Toulouse, et où parage et courtoisie doivent
être à jamais restaurés. Mais don Guyot et don Guy arrivent
courroucés, avec leurs belles compagnies de guerre, suivies de leurs
bagages. Don Alard et don Foucault, sur leurs chevaux à beaux crins,
bannières déployées et gonfanons dressés, marchent sur Toulouse par
les chemins fréquentés; derrière eux viennent des heaumes, des écus
ornés d'or battu, aussi nombreux, aussi serrés que s'il en était
tombé une pluie, et toute la plaine reluit de hauberts et d'enseignes.
Au val de Montolieu, là où les murs sont abattus, Guy de Montfort crie
aux siens, qui bien l'entendent: «A terre! francs chevaliers!» Et il
est obéi. Au son des trompettes, chaque cavalier a mis pied à terre,
et tous, rangés en bataille et les épées nues, se sont violemment
jetés dans les rues, brisant et forçant tous les obstacles. Les hommes
de ville, jeunes et vieux, chevaliers et bourgeois, ont soutenu leur
attaque. Le vaillant et bon peuple, le peuple aimé et bien voulu de
son chef, a durement combattu pour les repousser; et les servants, les
archers, ont tendu leurs arcs contre eux, et se sont entremêlés à eux,
donnant et recevant des coups. Mais les Français ont redoublé de
hardiesse, et ils enlèvent d'abord les barrières et les barricades,
pénètrent en combattant dans l'intérieur de la ville et y mettent le
feu en un instant. Mais ceux de Toulouse l'éteignent avant qu'il ne se
soit étendu. Là-dessus accourt, à travers la foule, Roger Bernard avec
toute sa troupe, qu'il commande et conduit, ranimant les courages
partout où il est reconnu. Don Pierre de Durban, à qui appartient
Montagut, lui porte sa bannière, dont la vue les enflamme. Il descend
de cheval, et se place sur un lieu élevé, criant et nommant Toulouse
et Foix! Et là où ils se montrent, là tombent, poignent et taillent
les épieux, les masses et les épées émoulues, les dards, les flèches
menues, les pierres, drus et serrés comme si c'était une pluie. Du
haut des maisons sont lancées des tuiles tranchantes qui brisent les
heaumes, les panaches et les écus, les mains et les bras, les jambes
et les poitrines. Ceux de la ville ont de tant de manières attaqué les
autres, ils les ont si fortement assaillis de coups, de cris, de
vacarme, qu'ils les ont faits, de courageux, éperdus et craintifs. Ils
leur ont coupé toute entrée et tout passage, et les mènent tous à la
fois, fuyant, vaincus, battus, se défendant mal et ne sachant où
recourir. Enfin, ceux de Toulouse ont tellement redoublé de courage et
de vigueur, qu'ils les ont hors de la ville jetés, recrus[174] et
accablés, montant et se réfugiant tous droit au jardin de
Saint-Jacques, derrière lequel ils se sont retirés. Mais il est resté
dans la ville des Français étendus morts; il y est resté deux des
corps d'hommes et de chevaux, de quoi faire longtemps vermeils la
terre et le marais. Bernard de Comminges a fait œuvre de bon
capitaine; c'est lui qui, avec sa bonne compagnie de braves avisés, a
tenu et défendu les débouchés et les passages du côté du château où se
trouvait le bagage de l'ennemi. Louange et gloire lui en soient
rendues! «Seigneurs, se prend à dire don Alard aux Français, je vous
vois accablés. Qui a pu, bons chevaliers, nous malmener de la sorte?
Oh! comme voilà la France honnie et notre renom perdu! Nous voici
vaincus par des vaincus! Il vaudrait mieux, pour nous, être morts ou
n'être pas nés, que d'avoir été ainsi traités par des gens désarmés.»
Ainsi se sont retirés les Français, excepté ceux qui sont restés
traînés ou pendus dans la ville, aux cris de te Vive Toulouse! notre
salut est arrivé! notre bonheur a commencé!»
[174] Harassés.
_Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par
Fauriel.
SIÉGE DE TOULOUSE, MORT DE SIMON DE MONTFORT, LES CROISÉS LÈVENT LE
SIÉGE.
1218.
Simon de Montfort, à son arrivée à Toulouse, a commencé le siége
de la ville, que les habitants ont fortifiée. Après un an
d'efforts, Simon tente un dernier assaut; il a construit une
machine de guerre appelée gate, que les Toulousains veulent
brûler.
«Jamais pour gate qu'il y ait au monde vous ne perdrez la ville, dit
Roger Bernard, et si on l'amène ici, ici vous la détruirez; car il y
aura entre les ennemis et nous une mêlée où il sera tellement frappé
d'épées, de masses et de tranchants, que de sang et de cervelles nous
nous ferons des gants aux mains.»--«Ainsi ferez-vous, seigneur, dit
Bernard de Casnac; pour le moment, ne vous effrayez de chose aucune
que vous voyiez. Laissez venir la gate, sa tour et ses flèches; plus
ils la pousseront, plus sûrement vous la leur prendrez, et si elle
vient jusqu'aux lices, vous la brûlerez elle et eux.»--«Seigneurs, dit
Estoul de Linar, croyez-moi en ceci, et si vous m'en croyez, vous n'y
faillirez pas. Faisons dans cette lice de bonnes murailles, qui soient
longues, hautes et avec de grands créneaux, tels qu'ils battent les
fossés et les palissades; résistez-leur alors de toutes parts; de
quelques stratagèmes qu'ils usent, vous ne craindrez rien; et s'ils
viennent vous attaquer, vous les occirez tous.»--«Vous suivrez ce
conseil, dit Dalmace de Creissil, il est bon et sage; et vous n'y
faillirez point. Mais il y a grand et urgent besoin de vous mettre
tous ensemble à l'œuvre.» Là-dessus les clairons et les cors sonnent
leurs fanfares; et chacun court aux cordes, chacun tend les
trébuchets. Les serviteurs des Capitouls, portant leurs bâtonnets,
font délivrer les vivres, les présents, les largesses. La foule
apporte force pelles, pics et outils, et rien ne reste en arrière, ni
levier, ni coin, ni marteau, ni pieu, ni poële, ni chaudière, ni cuve.
On commence les ouvrages, les portes et les guichets; les chevaliers
et les bourgeois apportent les briques; les dames et les demoiselles,
les petits garçons, les petites filles, les petits et les grands, vont
et viennent chantant ballades, chansons et versets. Mais de dehors
contre eux tirent fréquemment les pierriers, les arcs et les frondes;
ils lancent des pierres et des carreaux, qui de dessus leur tête
abattent cruches et gréaux, leur déchirent manches et coiffures, et
leur passent entre les jambes, les pieds et les mains; mais ils ont le
cœur si vaillant et si brave, que nul ne s'épouvante.
Cependant le comte de Montfort a rassemblé ses cavaliers, les plus
vaillants et les mieux éprouvés du siége; il a muni sa gate de bonnes
défenses à fortes clefs, et là il a logé ses compagnies de cavaliers,
bien couverts de leurs armures, et les heaumes lacés, tandis que fort
et vite on pousse la gate. Mais ceux de la ville sont bien appris de
guerre; ils tendent, ils montent les trébuchets, placent sur les
frondes les grands blocs de roche taillés, qui, les cordes lâchées,
volent impétueux et frappent tellement la gate sur le devant et sur
les flancs, aux portes, aux voûtes, aux cerceaux entaillés dans le
bois, que les éclats en volent de tous côtés, et que maints de ceux
qui la poussent en sont renversés. Et par toute la ville les habitants
s'écrient d'une voix: «Par Dieu! dame fausse gate, vous ne prendrez
pas souris ici.» Et le comte de Montfort est si dolent et courroucé,
qu'à haute voix il s'écrie: «Dieu! pourquoi me haïssez-vous? Seigneurs
et cavaliers, poursuit-il, considérez cette mésaventure, et comme je
suis enchanté en ce moment, que ni l'Église ni tout le savoir des
lettrés ne me servent de rien, que l'évêque ne peut m'aider, ni le
légat me seconder, que vaillance m'est inutile, ma bravoure chose
vaine, et que ni armes, ni sens, ni largesse ne me préservent d'être
par le bois ou la pierre accablé. Je me croyais assez sûr de bonne
aventure pour prendre la ville avec cette gate; mais je ne sais
maintenant plus quoi dire ni quoi faire.»--«Seigneur comte, dit
Foulques, pourvoyez-vous d'autre chose, car cette gate ne vaut
désormais pas trois dés; et je ne vous tiens point pour sage de la
pousser si avant, car je crains fort que vous ne la perdiez avant
qu'elle s'en retourne en arrière.»--«Don Foulques, répond le comte,
croyez-moi en cela, que par sainte Marie dont Jésus-Christ est né, ou
je prendrai Toulouse avant que huit jours ne se passent, ou je serai,
à la prendre, occis et martyrisé.»
Cependant dans Toulouse est convoqué le conseil des hommes de la ville
et des magistrats, des chevaliers et des bourgeois prudents et
discrets. Là l'un dit à l'autre: «Il est désormais bien temps que
cette ville soit la nôtre ou celle de nos adversaires.» Alors, du
milieu des assistants, car il est gracieux parleur, parle, discourt et
raisonne maître Bernard, qui est né à Toulouse et des bien
endoctrinés: «Seigneurs, francs chevaliers, dit-il, écoutez-moi s'il
vous plaît: Je suis du Capitole, et notre consulat se tient le jour et
la nuit prêt et disposé à exécuter et à remplir vos volontés......
Nous serons d'accord sur cela, que puisque la partie est engagée entre
le dedans et le dehors, elle ne peut finir que l'un des joueurs ne
soit maté, et qu'au gré de la Sainte Vierge, fleur de chasteté, nôtres
ou leurs ne soient la terre et le comté. Par la très-sainte Croix! et
sage ou folle que soit la chose, nous marcherons contre la gate, si
vous marchez les premiers. Si vous ne le faites point, le bourg et la
cité sont résolus d'y aller ensemble; et il sera sur la gate frappé
tant de coups, que la place restera de sang et de cervelles jonchée.
Ou nous mourrons tous ensemble, ou nous vivrons avec honneur. Car
mieux vaut mort honorée que lâche vie.»--«Nous voici prêts, répondent
les barons. Que le fait soit en bonne aventure entrepris, de façon
que, s'il plaît à Jésus-Christ, vous et nous ensemble allions brûler
la gate. Nous irons attaquer la gate, c'est là ce qu'il nous faut
faire; et nous la prendrons ensemble, vous et nous également, car de
tout temps parage[175] et Toulouse furent pairs entre eux.»
Pendant toute la nuit leur croît le désir de combattre, et à l'aube du
jour ils descendent tous par les escaliers des murs. Arnaud de
Vilamur, le redoutable guerrier, fait armer et disposer les meilleurs
chevaliers, les bonnes compagnies de guerre, les braves à la solde,
qui garnissent les lices, les fossés, les soliers[176], de bons arcs
de main, et d'arbalètes tournoyées, de traits, de flèches et de pieux
aigus. Don Escot de Linar, à la tête des travailleurs, en dehors des
murs, à gauche de la ville, fait mettre en défense les escaliers, les
galeries, les embrasures, les passages et les chemins d'entrée. Les
hommes de la ville et les seigneurs auxiliaires, quand ils sont
ensemble, conviennent qu'ils attaqueront la gate de concert.
[175] Noblesse.
[176] Le haut des maisons; lieu haut, vu du soleil.
Don Bernard de Casnac, qui est vaillant et beau parleur, les exhorte,
les enseigne et leur parle sciemment: «Hommes de Toulouse, voici vos
adversaires, ceux qui ont tué vos frères, vos fils, et vous ont donné
tant de soucis. Si vous les détruisez, vous serez heureux. Je sais
les coutumes des Français fanfarons; ils ont le corps couvert de
cottes et de fins doubliers, mais ils n'ont aux jambes rien de plus
que leurs chaussiers. Si donc vous les visez et les frappez là fort et
dru, au départir de la mêlée, il y restera de leur chair.»--«Et ce
sera bonne justice, répondent-ils.--Nous avons de nombreux compagnons,
se disent-ils ensuite l'un à l'autre.»--«Nous en avons de reste ici,
répond Hugues de la Motte, mais c'est à recevoir et à rendre les coups
que le compte doit être entier.» Et les voilà qui descendent dehors,
par les escaliers, qui entrent dans les places, qui occupent le
terrain autour des fossés, criant: Toulouse! Le brasier de la guerre
est allumé! Mort, Mort! il n'en peut être autrement.
Du côté opposé, les reçoivent les Français criant: «Montfort,
Montfort! vous en aurez menti cette fois.» Là où ils se rencontrent,
là taillent largement les épées, les lances et les armes d'acier
tranchant; là s'entrechoquent et se combattent les heaumes de Bavière.
A ceux de la ville Armand de Homagne adresse un propos: «Frappez,
nobles enfants; songez à la délivrance, songez que parage doit être
aujourd'hui affranchi du pouvoir de ses adversaires.»--«Vous aurez dit
vrai,» lui répondent-ils. Et là-dessus redoublent le bruit, les cris
et les coups tranchants des bourgeois de la ville et de ceux du
Capitole... Mais ceux de la ville ont le dessus. De l'intérieur des
palissades, ils tiennent ferme contre ceux de dehors, les blessent,
rabattent leurs aigrettes, leurs ornements d'or; et telle de ceux-ci
devient la détresse, qu'ils n'en peuvent plus souffrir le péril ni le
tourment. Ils abandonnent l'attaque des fortifications; mais plus
loin, sur les destriers, recommence le combat mortel avec un tel jeu
d'épées, que les pieds, les poings et les bras volent par quartiers,
et que de sang et de cervelles la terre est vermeille.
Sur la rivière combattent de même les servants et les nautonniers, et
dans la plaine, à Montolieu, le carnage est complet. Don Bartas a
piqué de l'éperon jusque sous la voûte de la porte, lorsque arrive au
comte un écuyer criant: «Seigneur comte de Montfort, vous semblez par
trop endurant, par trop bonhomme de saint; de quoi vous recevez
aujourd'hui grand dommage. Les hommes de Toulouse ont défait vos
chevaliers, vos bonnes troupes, vos meilleurs guerriers à la solde.
Là-bas sont morts Guillaume, Thomas, Garnier, don Simonet du Caire, et
blessé y est Gautier. Don Pierre de Voisin, don Aymar, don Raynier
tiennent encore à la bataille et protègent les hommes armés de targes.
Mais pour peu que durent pour nous la détresse et la mort, vous
n'aurez jamais la seigneurie de cette terre.» A ces paroles le comte
soupire et tremble, il devient triste et noir, et dit: «Mon sacrifice
est fait. O Jésus, roi de droiture, faites de moi aujourd'hui un mort
en terre, ou que je sois vainqueur!» Cela dit, il envoie à ses hommes
de guerre, aux barons de France et à ceux à sa solde l'ordre de venir
tous ensemble sur leurs coursiers arabes vers Montolieu; et il en
arrive bien soixante mille, en tête desquels tous le comte s'élance le
premier impétueusement avec son porte-enseigne, don Sicard de Montaut,
don Jean de Berzy, don Foulques, don Riquier, après lesquels vient la
grande foule des porte-bourdons[177]. Les cris, le signal des
trompettes et des cors, le sifflement des frondes, le choc des
pierriers, ressemblent à un ouragan, à une tempête, à des tonnerres,
dont tremblent la ville, la rivière et la grève. Ceux de Toulouse sont
pris alors d'une telle épouvante, que plusieurs sont abattus dans les
fossés du chemin. Mais ils ont bientôt repris courage; ils sortent de
nouveau à travers les jardins et les vergers; les servants et les
archers ressaisissent la place; et là des flèches menues et des gros
traits, des pierres arrondies et des grands coups à plein, telle des
deux côtés est la chute qu'elle semble vent, pluie ou cours de
torrent. De l'amban gauche, un archer lance une flèche qui frappe à la
tête le destrier du comte Guy si fort qu'elle lui entre à moitié dans
la cervelle. Et quand le cheval se retourne, un autre archer, de son
arc garni de corne, lance une autre flèche, qui atteint don Guy au
côté gauche, tellement que l'acier lui est resté dans la chair nue, et
que son flanc et son braguier[178] sont vermeils de sang. Le comte de
Montfort vient alors à son frère, qu'il aimait fort; il descend à
terre proférant des paroles amères: «Beau-frère, fait-il, mes
compagnons et moi, Dieu nous a pris en haine, il protège les routiers;
et pour votre blessure, je me ferai frère de l'Hôpital.» Tandis que
don Guy converse et se lamente, il y a dans la ville un pierrier,
œuvre de charpentier, qui de Saint-Sernin, de là où est le cormier,
va tirer sa pierre. Il est tendu par les femmes, les filles et les
épouses. La pierre part, elle vient tout droit où il fallait; elle
frappe le comte Simon sur son heaume d'acier d'un tel coup, que les
yeux, la cervelle, le haut du crâne, le front et les mâchoires en sont
écrasés et mis en pièces. Le comte tombe à terre mort, sanglant et
noir.
[177] Pèlerins.
[178] Haut de chausses.
_Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par Fauriel.