LE COMTE DE TOULOUSE RENTRE DANS TOULOUSE.--MASSACRE DES FRANÇAIS.

1217.

A la suite d'un complot contre Simon, le comte de Toulouse est

rappelé par les habitants de Toulouse; il sort de sa retraite, et

se dirige sur cette ville accompagné de quelques chevaliers.

Quand ils aperçoivent la ville, il n'y en a pas un d'eux de si ferme

courage que l'eau du cœur ne lui remplisse les yeux. «Vierge,

impératrice du ciel, dit en lui-même chacun d'eux, rendez-moi le lieu

où j'ai été élevé. Vivant ou enseveli, j'aime mieux être là que

d'aller plus longtemps par le monde honni et persécuté.» Au sortir de

l'eau, ils sont entrés dans les prairies, enseignes déployées, pennons

flottants. Aussitôt que ceux de la ville ont entendu le signal

convenu, ils accourent tous au comte, comme si c'était un ressuscité;

et, quand il entre sous les portes voûtées, tout le peuple y arrive,

les grands et les petits, les hommes et les femmes, les épouses et les

maris; chacun s'agenouille devant lui, et lui baise les vêtements, les

pieds, les jambes, les bras, les mains, avec des larmes de joie

joyeusement accueillies; c'est la joie elle-même qui revient en graine

et en fleur. «Nous l'avons maintenant, se disent-ils l'un à l'autre;

nous avons Jésus-Christ, nous avons notre étoile du matin revenue en

splendeur; nous avons notre bon et sage seigneur. Parage et courtoisie

étaient morts; les voilà restaurés, vivants et florissants, et notre

lignage à jamais remonté en puissance.» Ils se sentent le cœur si

brave et si animé, que chacun d'eux s'arme de bâton ou de pierre, de

lance ou de dard poli, de couteaux fourbis; et tous se répandent par

les rues, tailladant, tranchant et faisant boucherie des Français

qu'ils peuvent atteindre dans la ville, criant: «Toulouse!» Le jour

est venu où de Toulouse sera chassé son faux seigneur avec toute son

espèce, et où sera extirpée sa méchante racine! Dieu protège enfin

droiture; le comte, qui avait été trahi, a repris tant de cœur

qu'avec peu de compagnons il a recouvré Toulouse.

Le comte a recouvré Toulouse, sa ville tant désirée. Mais il n'y a

plus dans cette ville ni tour, ni salle, ni galerie, ni haut mur, ni

bretêche, ni créneau, ni porte, ni portier, ni guette, ni clôture, ni

haubert, ni armure, ni une arme entière. Cependant ses habitants ont

reçu le comte avec tant d'allégresse que chacun, dans son cœur, croit

avoir reçu olivier. «Toulouse! crient-ils, nous vaincrons maintenant

que Dieu nous a rendu notre vrai seigneur, et si nous manquons d'armes

et d'argent, nous n'en conquerrons pas moins le pays et son loyal

héritier. C'est par l'audace, le courage et la fortune que chacun se

doit défendre dans cette guerre décisive.» Ils s'arment, qui de pique

ou de masse, qui de bâton de pommier; et dans toutes les rues s'élève

un cri, un signal de mort. De ceux des Français qu'il rencontrent ils

font boucherie et carnage; les autres s'enfuient précipitamment au

château Narbonnais[171], poursuivis de clameurs et de coups. Du

château sortent alors maints vaillants chevaliers, en armure complète

et en cotte à double maille; mais ils ont telle frayeur de ceux de la

ville, que pas un d'eux n'éperonne et ne donne ni ne reçoit un coup.

[171] Château des comtes de Toulouse.

La comtesse de Montfort, pleine de souci, était pour lors hors de la

salle, sous la voûte du noble palais. Elle appelle don Gervais, don

Lucas, don Garnier, don Thibaut de Neuville, et d'eux s'enquiert en

hâte de ce qui arrive. «Barons, dit-elle, quels sont donc ces routiers

qui m'enlèvent la ville? qui a commis ce méfait?»--«Dame, dit don

Gervais, qui est-ce, sinon le comte Raymond qui reprend Toulouse?

Celui que je vois s'avancer le premier, c'est Bernard de Comminges; je

connais bien son enseigne et celui qui la porte. Avec eux sont aussi

Roger Bernard, le fils de Raymond Roger; don Raymond d'Aspel, le fils

de don Fortaner; les chevaliers faidits, les légitimes seigneurs du

pays, et tant d'autres, plus de mille autres encore. Puisque Toulouse

les aime, les désire et les accueille, ils vont troubler tout le pays,

et nous allons recevoir la récompense et le salaire du misérable état

où nous les avons réduits.» La comtesse, quand elle l'entend, bat ses

deux mains l'une contre l'autre. «Quoi! dit-elle, et j'étais si

heureuse hier!» Dame, dit Lucas, ne perdons pas le temps; envoyons

tout de suite au comte une lettre par un messager qui puisse lui

expliquer ce péril mortel, afin que, s'il se peut, il fasse sa paix

avec la Provence et vienne tout de suite à notre secours, lui et ses

compagnons, prenant à tout prix des hommes de guerre et des servants à

la solde; que le messager lui dise que pour peu qu'il tarde, il n'y

aura plus de remède, car il est arrivé ici tout nouvellement un

nouveau seigneur, qui de toute sa terre ne lui laissera pas un

recoin.» La comtesse appelle aussitôt un servant expert, qui va plus

vite trottant que nul autre homme. «Ami, va-t'en porter au comte de

cuisantes paroles; va lui dire qu'il est en danger de perdre Toulouse,

son fils et sa femme; et que s'il tarde tant soit peu à repasser par

deçà Montpellier, il ne trouvera plus son fils ni moi vivants; que si,

perdant Toulouse ici, il cherche là-bas à conquérir la Provence, il

fait œuvre d'araignée, œuvre de moins d'un denier.» Le servant a

recueilli les paroles, et s'est mis en chemin.

Cependant les hommes de Toulouse ont occupé la ville, et sur la grande

place, près du mur batailler, ils élèvent des lices, des barrières,

des murs de traverse, des échafauds, des postes d'archers, des

ouvertures obliques, derrière lesquels on puisse être à l'abri des

flèches lancées par les archers du château. Et jamais, dans aucune

ville, on ne vit si nobles ouvriers; car là travaillent les comtes et

tous les chevaliers, les bourgeois, les bourgeoises, les riches

marchands, les hommes et les femmes, les changeurs, les petits

garçons, les petites filles, les servants et les courtiers. Qui porte

pic ou pelle, et qui poëlon léger; chacun a le cœur empressé à

l'œuvre, et tous prennent part aux guets de nuit. Il y a dans toutes

les rues des lumières aux chandeliers. Les tambours accompagnent les

éclats des trompettes. Transportées de vraie joie, les femmes et les

filles font des ballades et des danses sur des airs allègres.

Cependant le comte et les autres chefs délibèrent ensemble; ils ont

nommé des capitouls, dont il y a grand besoin pour gouverner la ville

et rétablir les affaires; et pour défendre les droits du comte, ils

ont élu un viguier, bon, vaillant, sage et d'agréables façons. L'abbé

et le prévôt ont rendu chacun leur église, dont la façade et le

clocher ont été bien fortifiés. Mais, tandis que le comte s'établit de

la sorte dans son lieu natal, voici ses pires ennemis, don Guyot[172],

don Guy son oncle[173], et les autres chefs qui chevauchent pour

batailler contre lui, le vendredi de bon matin, au tranchant du fer et

de l'acier. Dieu veuille le défendre!

[172] Fils de Simon.

[173] Frère de Simon.

Dieu veuille défendre le comte! car le temps est venu où il est

accueilli avec amour à Toulouse, et où parage et courtoisie doivent

être à jamais restaurés. Mais don Guyot et don Guy arrivent

courroucés, avec leurs belles compagnies de guerre, suivies de leurs

bagages. Don Alard et don Foucault, sur leurs chevaux à beaux crins,

bannières déployées et gonfanons dressés, marchent sur Toulouse par

les chemins fréquentés; derrière eux viennent des heaumes, des écus

ornés d'or battu, aussi nombreux, aussi serrés que s'il en était

tombé une pluie, et toute la plaine reluit de hauberts et d'enseignes.

Au val de Montolieu, là où les murs sont abattus, Guy de Montfort crie

aux siens, qui bien l'entendent: «A terre! francs chevaliers!» Et il

est obéi. Au son des trompettes, chaque cavalier a mis pied à terre,

et tous, rangés en bataille et les épées nues, se sont violemment

jetés dans les rues, brisant et forçant tous les obstacles. Les hommes

de ville, jeunes et vieux, chevaliers et bourgeois, ont soutenu leur

attaque. Le vaillant et bon peuple, le peuple aimé et bien voulu de

son chef, a durement combattu pour les repousser; et les servants, les

archers, ont tendu leurs arcs contre eux, et se sont entremêlés à eux,

donnant et recevant des coups. Mais les Français ont redoublé de

hardiesse, et ils enlèvent d'abord les barrières et les barricades,

pénètrent en combattant dans l'intérieur de la ville et y mettent le

feu en un instant. Mais ceux de Toulouse l'éteignent avant qu'il ne se

soit étendu. Là-dessus accourt, à travers la foule, Roger Bernard avec

toute sa troupe, qu'il commande et conduit, ranimant les courages

partout où il est reconnu. Don Pierre de Durban, à qui appartient

Montagut, lui porte sa bannière, dont la vue les enflamme. Il descend

de cheval, et se place sur un lieu élevé, criant et nommant Toulouse

et Foix! Et là où ils se montrent, là tombent, poignent et taillent

les épieux, les masses et les épées émoulues, les dards, les flèches

menues, les pierres, drus et serrés comme si c'était une pluie. Du

haut des maisons sont lancées des tuiles tranchantes qui brisent les

heaumes, les panaches et les écus, les mains et les bras, les jambes

et les poitrines. Ceux de la ville ont de tant de manières attaqué les

autres, ils les ont si fortement assaillis de coups, de cris, de

vacarme, qu'ils les ont faits, de courageux, éperdus et craintifs. Ils

leur ont coupé toute entrée et tout passage, et les mènent tous à la

fois, fuyant, vaincus, battus, se défendant mal et ne sachant où

recourir. Enfin, ceux de Toulouse ont tellement redoublé de courage et

de vigueur, qu'ils les ont hors de la ville jetés, recrus[174] et

accablés, montant et se réfugiant tous droit au jardin de

Saint-Jacques, derrière lequel ils se sont retirés. Mais il est resté

dans la ville des Français étendus morts; il y est resté deux des

corps d'hommes et de chevaux, de quoi faire longtemps vermeils la

terre et le marais. Bernard de Comminges a fait œuvre de bon

capitaine; c'est lui qui, avec sa bonne compagnie de braves avisés, a

tenu et défendu les débouchés et les passages du côté du château où se

trouvait le bagage de l'ennemi. Louange et gloire lui en soient

rendues! «Seigneurs, se prend à dire don Alard aux Français, je vous

vois accablés. Qui a pu, bons chevaliers, nous malmener de la sorte?

Oh! comme voilà la France honnie et notre renom perdu! Nous voici

vaincus par des vaincus! Il vaudrait mieux, pour nous, être morts ou

n'être pas nés, que d'avoir été ainsi traités par des gens désarmés.»

Ainsi se sont retirés les Français, excepté ceux qui sont restés

traînés ou pendus dans la ville, aux cris de te Vive Toulouse! notre

salut est arrivé! notre bonheur a commencé!»

[174] Harassés.

_Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par

Fauriel.

SIÉGE DE TOULOUSE, MORT DE SIMON DE MONTFORT, LES CROISÉS LÈVENT LE

SIÉGE.

1218.

Simon de Montfort, à son arrivée à Toulouse, a commencé le siége

de la ville, que les habitants ont fortifiée. Après un an

d'efforts, Simon tente un dernier assaut; il a construit une

machine de guerre appelée gate, que les Toulousains veulent

brûler.

«Jamais pour gate qu'il y ait au monde vous ne perdrez la ville, dit

Roger Bernard, et si on l'amène ici, ici vous la détruirez; car il y

aura entre les ennemis et nous une mêlée où il sera tellement frappé

d'épées, de masses et de tranchants, que de sang et de cervelles nous

nous ferons des gants aux mains.»--«Ainsi ferez-vous, seigneur, dit

Bernard de Casnac; pour le moment, ne vous effrayez de chose aucune

que vous voyiez. Laissez venir la gate, sa tour et ses flèches; plus

ils la pousseront, plus sûrement vous la leur prendrez, et si elle

vient jusqu'aux lices, vous la brûlerez elle et eux.»--«Seigneurs, dit

Estoul de Linar, croyez-moi en ceci, et si vous m'en croyez, vous n'y

faillirez pas. Faisons dans cette lice de bonnes murailles, qui soient

longues, hautes et avec de grands créneaux, tels qu'ils battent les

fossés et les palissades; résistez-leur alors de toutes parts; de

quelques stratagèmes qu'ils usent, vous ne craindrez rien; et s'ils

viennent vous attaquer, vous les occirez tous.»--«Vous suivrez ce

conseil, dit Dalmace de Creissil, il est bon et sage; et vous n'y

faillirez point. Mais il y a grand et urgent besoin de vous mettre

tous ensemble à l'œuvre.» Là-dessus les clairons et les cors sonnent

leurs fanfares; et chacun court aux cordes, chacun tend les

trébuchets. Les serviteurs des Capitouls, portant leurs bâtonnets,

font délivrer les vivres, les présents, les largesses. La foule

apporte force pelles, pics et outils, et rien ne reste en arrière, ni

levier, ni coin, ni marteau, ni pieu, ni poële, ni chaudière, ni cuve.

On commence les ouvrages, les portes et les guichets; les chevaliers

et les bourgeois apportent les briques; les dames et les demoiselles,

les petits garçons, les petites filles, les petits et les grands, vont

et viennent chantant ballades, chansons et versets. Mais de dehors

contre eux tirent fréquemment les pierriers, les arcs et les frondes;

ils lancent des pierres et des carreaux, qui de dessus leur tête

abattent cruches et gréaux, leur déchirent manches et coiffures, et

leur passent entre les jambes, les pieds et les mains; mais ils ont le

cœur si vaillant et si brave, que nul ne s'épouvante.

Cependant le comte de Montfort a rassemblé ses cavaliers, les plus

vaillants et les mieux éprouvés du siége; il a muni sa gate de bonnes

défenses à fortes clefs, et là il a logé ses compagnies de cavaliers,

bien couverts de leurs armures, et les heaumes lacés, tandis que fort

et vite on pousse la gate. Mais ceux de la ville sont bien appris de

guerre; ils tendent, ils montent les trébuchets, placent sur les

frondes les grands blocs de roche taillés, qui, les cordes lâchées,

volent impétueux et frappent tellement la gate sur le devant et sur

les flancs, aux portes, aux voûtes, aux cerceaux entaillés dans le

bois, que les éclats en volent de tous côtés, et que maints de ceux

qui la poussent en sont renversés. Et par toute la ville les habitants

s'écrient d'une voix: «Par Dieu! dame fausse gate, vous ne prendrez

pas souris ici.» Et le comte de Montfort est si dolent et courroucé,

qu'à haute voix il s'écrie: «Dieu! pourquoi me haïssez-vous? Seigneurs

et cavaliers, poursuit-il, considérez cette mésaventure, et comme je

suis enchanté en ce moment, que ni l'Église ni tout le savoir des

lettrés ne me servent de rien, que l'évêque ne peut m'aider, ni le

légat me seconder, que vaillance m'est inutile, ma bravoure chose

vaine, et que ni armes, ni sens, ni largesse ne me préservent d'être

par le bois ou la pierre accablé. Je me croyais assez sûr de bonne

aventure pour prendre la ville avec cette gate; mais je ne sais

maintenant plus quoi dire ni quoi faire.»--«Seigneur comte, dit

Foulques, pourvoyez-vous d'autre chose, car cette gate ne vaut

désormais pas trois dés; et je ne vous tiens point pour sage de la

pousser si avant, car je crains fort que vous ne la perdiez avant

qu'elle s'en retourne en arrière.»--«Don Foulques, répond le comte,

croyez-moi en cela, que par sainte Marie dont Jésus-Christ est né, ou

je prendrai Toulouse avant que huit jours ne se passent, ou je serai,

à la prendre, occis et martyrisé.»

Cependant dans Toulouse est convoqué le conseil des hommes de la ville

et des magistrats, des chevaliers et des bourgeois prudents et

discrets. Là l'un dit à l'autre: «Il est désormais bien temps que

cette ville soit la nôtre ou celle de nos adversaires.» Alors, du

milieu des assistants, car il est gracieux parleur, parle, discourt et

raisonne maître Bernard, qui est né à Toulouse et des bien

endoctrinés: «Seigneurs, francs chevaliers, dit-il, écoutez-moi s'il

vous plaît: Je suis du Capitole, et notre consulat se tient le jour et

la nuit prêt et disposé à exécuter et à remplir vos volontés......

Nous serons d'accord sur cela, que puisque la partie est engagée entre

le dedans et le dehors, elle ne peut finir que l'un des joueurs ne

soit maté, et qu'au gré de la Sainte Vierge, fleur de chasteté, nôtres

ou leurs ne soient la terre et le comté. Par la très-sainte Croix! et

sage ou folle que soit la chose, nous marcherons contre la gate, si

vous marchez les premiers. Si vous ne le faites point, le bourg et la

cité sont résolus d'y aller ensemble; et il sera sur la gate frappé

tant de coups, que la place restera de sang et de cervelles jonchée.

Ou nous mourrons tous ensemble, ou nous vivrons avec honneur. Car

mieux vaut mort honorée que lâche vie.»--«Nous voici prêts, répondent

les barons. Que le fait soit en bonne aventure entrepris, de façon

que, s'il plaît à Jésus-Christ, vous et nous ensemble allions brûler

la gate. Nous irons attaquer la gate, c'est là ce qu'il nous faut

faire; et nous la prendrons ensemble, vous et nous également, car de

tout temps parage[175] et Toulouse furent pairs entre eux.»

Pendant toute la nuit leur croît le désir de combattre, et à l'aube du

jour ils descendent tous par les escaliers des murs. Arnaud de

Vilamur, le redoutable guerrier, fait armer et disposer les meilleurs

chevaliers, les bonnes compagnies de guerre, les braves à la solde,

qui garnissent les lices, les fossés, les soliers[176], de bons arcs

de main, et d'arbalètes tournoyées, de traits, de flèches et de pieux

aigus. Don Escot de Linar, à la tête des travailleurs, en dehors des

murs, à gauche de la ville, fait mettre en défense les escaliers, les

galeries, les embrasures, les passages et les chemins d'entrée. Les

hommes de la ville et les seigneurs auxiliaires, quand ils sont

ensemble, conviennent qu'ils attaqueront la gate de concert.

[175] Noblesse.

[176] Le haut des maisons; lieu haut, vu du soleil.

Don Bernard de Casnac, qui est vaillant et beau parleur, les exhorte,

les enseigne et leur parle sciemment: «Hommes de Toulouse, voici vos

adversaires, ceux qui ont tué vos frères, vos fils, et vous ont donné

tant de soucis. Si vous les détruisez, vous serez heureux. Je sais

les coutumes des Français fanfarons; ils ont le corps couvert de

cottes et de fins doubliers, mais ils n'ont aux jambes rien de plus

que leurs chaussiers. Si donc vous les visez et les frappez là fort et

dru, au départir de la mêlée, il y restera de leur chair.»--«Et ce

sera bonne justice, répondent-ils.--Nous avons de nombreux compagnons,

se disent-ils ensuite l'un à l'autre.»--«Nous en avons de reste ici,

répond Hugues de la Motte, mais c'est à recevoir et à rendre les coups

que le compte doit être entier.» Et les voilà qui descendent dehors,

par les escaliers, qui entrent dans les places, qui occupent le

terrain autour des fossés, criant: Toulouse! Le brasier de la guerre

est allumé! Mort, Mort! il n'en peut être autrement.

Du côté opposé, les reçoivent les Français criant: «Montfort,

Montfort! vous en aurez menti cette fois.» Là où ils se rencontrent,

là taillent largement les épées, les lances et les armes d'acier

tranchant; là s'entrechoquent et se combattent les heaumes de Bavière.

A ceux de la ville Armand de Homagne adresse un propos: «Frappez,

nobles enfants; songez à la délivrance, songez que parage doit être

aujourd'hui affranchi du pouvoir de ses adversaires.»--«Vous aurez dit

vrai,» lui répondent-ils. Et là-dessus redoublent le bruit, les cris

et les coups tranchants des bourgeois de la ville et de ceux du

Capitole... Mais ceux de la ville ont le dessus. De l'intérieur des

palissades, ils tiennent ferme contre ceux de dehors, les blessent,

rabattent leurs aigrettes, leurs ornements d'or; et telle de ceux-ci

devient la détresse, qu'ils n'en peuvent plus souffrir le péril ni le

tourment. Ils abandonnent l'attaque des fortifications; mais plus

loin, sur les destriers, recommence le combat mortel avec un tel jeu

d'épées, que les pieds, les poings et les bras volent par quartiers,

et que de sang et de cervelles la terre est vermeille.

Sur la rivière combattent de même les servants et les nautonniers, et

dans la plaine, à Montolieu, le carnage est complet. Don Bartas a

piqué de l'éperon jusque sous la voûte de la porte, lorsque arrive au

comte un écuyer criant: «Seigneur comte de Montfort, vous semblez par

trop endurant, par trop bonhomme de saint; de quoi vous recevez

aujourd'hui grand dommage. Les hommes de Toulouse ont défait vos

chevaliers, vos bonnes troupes, vos meilleurs guerriers à la solde.

Là-bas sont morts Guillaume, Thomas, Garnier, don Simonet du Caire, et

blessé y est Gautier. Don Pierre de Voisin, don Aymar, don Raynier

tiennent encore à la bataille et protègent les hommes armés de targes.

Mais pour peu que durent pour nous la détresse et la mort, vous

n'aurez jamais la seigneurie de cette terre.» A ces paroles le comte

soupire et tremble, il devient triste et noir, et dit: «Mon sacrifice

est fait. O Jésus, roi de droiture, faites de moi aujourd'hui un mort

en terre, ou que je sois vainqueur!» Cela dit, il envoie à ses hommes

de guerre, aux barons de France et à ceux à sa solde l'ordre de venir

tous ensemble sur leurs coursiers arabes vers Montolieu; et il en

arrive bien soixante mille, en tête desquels tous le comte s'élance le

premier impétueusement avec son porte-enseigne, don Sicard de Montaut,

don Jean de Berzy, don Foulques, don Riquier, après lesquels vient la

grande foule des porte-bourdons[177]. Les cris, le signal des

trompettes et des cors, le sifflement des frondes, le choc des

pierriers, ressemblent à un ouragan, à une tempête, à des tonnerres,

dont tremblent la ville, la rivière et la grève. Ceux de Toulouse sont

pris alors d'une telle épouvante, que plusieurs sont abattus dans les

fossés du chemin. Mais ils ont bientôt repris courage; ils sortent de

nouveau à travers les jardins et les vergers; les servants et les

archers ressaisissent la place; et là des flèches menues et des gros

traits, des pierres arrondies et des grands coups à plein, telle des

deux côtés est la chute qu'elle semble vent, pluie ou cours de

torrent. De l'amban gauche, un archer lance une flèche qui frappe à la

tête le destrier du comte Guy si fort qu'elle lui entre à moitié dans

la cervelle. Et quand le cheval se retourne, un autre archer, de son

arc garni de corne, lance une autre flèche, qui atteint don Guy au

côté gauche, tellement que l'acier lui est resté dans la chair nue, et

que son flanc et son braguier[178] sont vermeils de sang. Le comte de

Montfort vient alors à son frère, qu'il aimait fort; il descend à

terre proférant des paroles amères: «Beau-frère, fait-il, mes

compagnons et moi, Dieu nous a pris en haine, il protège les routiers;

et pour votre blessure, je me ferai frère de l'Hôpital.» Tandis que

don Guy converse et se lamente, il y a dans la ville un pierrier,

œuvre de charpentier, qui de Saint-Sernin, de là où est le cormier,

va tirer sa pierre. Il est tendu par les femmes, les filles et les

épouses. La pierre part, elle vient tout droit où il fallait; elle

frappe le comte Simon sur son heaume d'acier d'un tel coup, que les

yeux, la cervelle, le haut du crâne, le front et les mâchoires en sont

écrasés et mis en pièces. Le comte tombe à terre mort, sanglant et

noir.

[177] Pèlerins.

[178] Haut de chausses.

_Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par Fauriel.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 2/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 81 / 188 题