1213-1215.
Le bon roi d'Aragon, sur son bon cheval de guerre, est venu sous
Muret, y a planté son oriflamme et y a mis le siége avec maints
puissants vavasseurs, qu'il a amenés et tirés de leurs fiefs. Il y a
amené la fleur des braves de Catalogne, et une foule de puissants
guerroyeurs de l'Aragon, qui pensent bien ne trouver nulle part de
résistance, ni aucun homme de guerre qui ose s'attaquer à eux. Il
envoie à Toulouse dire au mari de sa sœur[168] de venir le joindre
avec tous ses barons, avec son ost et ses hommes de guerre. Il annonce
qu'il est prêt à rendre au comte de Comminges ou à ses parents tous
leurs fiefs; après quoi, il marchera rapidement et de force sur
Béziers; et de Montpellier à Rocamador, il ne laissera pas, en château
ou en tour, un seul croisé qu'il ne fasse mourir de triste et male
mort. Le preux comte de Toulouse, quand il apprend cela, ne diffère
point; il va droit au Capitole.
[168] Pierre II avait donné une de ses filles au jeune Raymond,
fils du comte de Toulouse.
Au Capitole s'en va le comte, duc et marquis. Il dit et annonce que le
roi d'Aragon est arrivé; qu'il a amené ses forces, et déjà entrepris
un siége; que là-bas devant Muret ses tentes sont dressées, et qu'il
a, avec son ost, resserré les Français dans la ville. «Portons-y nos
pierriers, dit-il, et tous nos arcs turquois; quand Muret sera pris,
nous marcherons en Carcassais, et si Dieu le permet, nous reprendrons
le pays.»--«Seigneur comte, lui répondent les capitouls, tout est bien
si nos amis peuvent terminer l'entreprise comme ils l'ont commencée.
Mais les Français sont en toutes choses durs et terribles; ils ont de
fiers courages, des cœurs de lion, et sont fortement courroucés de ce
qu'il soit si mal advenu de ceux de Pujols, que nous leur avons
maltraités et tués. Conduisons-nous donc de manière à n'être point
trompés.» Là-dessus les courtois corneurs de la ville s'en vont
cornant l'ost; ils crient: «Que tous aient à sortir en armes et munis
de tout, pour aller tout droit à Muret, où se trouve le roi d'Aragon.»
Et voilà sortir, par les ponts, tout le peuple de la ville, chevaliers
et bourgeois. Rapidement et d'un trait, ils sont arrivés devant Muret,
où ils devaient perdre leur bagage, tant de belles armures et tant
d'hommes courtois, dont ce fut grand dommage, si Dieu et ma foi me
sont en aide; et le monde entier en valut moins.
Le monde entier en valut moins, sachez-le de vrai; exilé et détruit en
fut le paradis, honnie et déchue toute la chrétienté. Mais écoutez,
seigneurs, et entendez comment la chose se passa. A Muret, en bon
point, sont le roi d'Aragon, le comte de Saint-Gilles avec tous ses
barons, avec les bourgeois et la communauté de Toulouse. Ceux-ci
ajustent et dressent les pierriers et battent Muret tout alentour et
de tous côtés, si fort que dans la ville neuve ils sont entrés tous
ensemble, et ont pressé de telle sorte les Français qui s'y
trouvaient, qu'ils sont tous entrés dans le château. Et voilà un
messager qui arrive, qui s'avance vers le roi: «Seigneur roi d'Aragon,
sachez pour vrai que les hommes de Toulouse ont si bien fait qu'ils
ont, si vous le permettez, pris la ville; ils ont assailli les
maisons, abattu les étages; et de telle sorte pourchassé les Français,
qu'ils se sont tous réfugiés dans le château.» Quand le roi entend la
nouvelle, il n'en est pas content. Vite il se rend auprès des consuls
de Toulouse, et leur recommande en personne de laisser en paix les
hommes de Muret. «Nous ferions, dit-il, à les prendre, grande folie;
car il m'est venu des lettres, lettres scellées, m'annonçant que don
Simon de Montfort doit entrer demain en armes dans Muret; et quand il
y sera entré et enfermé, et que mon cousin Nugnez sera arrivé ici,
nous assiégerons alors la ville de tous côtés, et prendrons les
Français et tous les croisés, à leur grand dommage, qui ne sera plus
réparé; et le paradis alors sera partout remis en splendeur. Mais si
nous prenions maintenant ceux qui sont dans Muret, Simon s'enfuirait
par les autres comtés, et les délais seraient doublés à le poursuivre.
Ainsi donc, le mieux est de nous accorder tous et de les laisser
entrer; après cela, les dés sont à nous, et nous ne les lâcherons
point que la partie ne soit gagnée. Faites dire cela aux vôtres.»
Et là dessus les damoiseaux des Capitouls vont dire au conseil
principal de la milice de faire à l'instant de Muret sortir l'ost
communal, de ne plus y trancher palissade ni barrière, mais d'y
laisser toute chose entière et debout; d'enjoindre à chacun par tout
ce qu'il y a de cher de retourner aux tentes, parce qu'ainsi
l'ordonne le bon roi d'Aragon au cœur impérial. «Don Simon,
disent-ils, doit arriver à Muret avant le soir, et il aime mieux le
prendre là qu'ailleurs.» Les hommes de Toulouse, quand ils entendent
cet ordre, sortent tous ensemble et s'en vont à travers les tentes,
chacun à son poste; là, ils se mettent tous à manger et à boire, les
petits et les grands; et à peine avaient-ils mangé qu'ils virent le
long d'un coteau le comte de Montfort venir avec sa bannière, lui et
beaucoup d'autres Français tous à cheval. La rivière resplendit des
épées et des heaumes, comme s'ils étaient de cristal; et je vous dis,
par Saint-Marceau! que jamais en si petite troupe l'on ne vit tant de
braves. Ils entrent à Muret à travers le marché, et s'en vont, en
vrais barons, à leurs albergues[169], où ils trouvent du pain, du vin
et de la viande. Le lendemain, dès qu'ils aperçurent le jour, le bon
roi d'Aragon et tous les autres chefs se rassemblent en parlement,
hors des tentes, dans un pré. Là se trouvent le comte de Toulouse et
celui de Foix, le comte de Comminges au cœur bon et loyal, Hugues le
Sénéchal, avec beaucoup d'autres barons, les bourgeois de Toulouse et
tous leurs officiers. Le roi parle le premier.
[169] Auberges.
Le roi parle le premier, car il sait bien parler. «Seigneurs, leur
a-t-il dit, écoutez ce que je veux vous apprendre. Simon vient
d'entrer là, et ne peut échapper. Je n'ai besoin de vous informer
d'autre chose sinon qu'il y aura bataille avant le soir; ainsi donc,
songez tous à bien commander, et sachez donner et frapper les grands
coups; et quand les Français seraient dix fois plus nombreux, nous les
feront reculer.» Le comte de Toulouse se prit ensuite à discourir:
«Seigneur roi d'Aragon, si vous voulez m'écouter, je vous dirai mon
sentiment de ce qu'il faut faire. Faisons autour des tentes dresser
des barrières, de sorte que nul homme à cheval n'y puisse entrer. Et
si les Français viennent pour nous assaillir, nous les ferons navrer
par nos arbalètes; et quand ils tourneront la face, nous pourrons les
poursuivre, et de la sorte les déconfire tous.»--«Cela ne me paraît
déjà point bien, dit Michel de Luzian, que le roi d'Aragon ait ouvert
cette triste délibération; mais vous faites pis, seigneur comte, vous
qui, ayant de vastes terres, vous laissez par couardise déshériter.»
«Seigneur, dit alors le comte, je ne propose plus rien. Faites ce que
vous voulez; et avant qu'il ne fasse nuit, nous verrons bien qui sera
le dernier à lever le camp.» Là-dessus on crie aux armes, et tous se
vont armer; ils s'en vont éperonnant jusqu'aux portes de la ville,
contraignent tous les Français à s'y enfermer, et lancent leurs épieux
à travers la porte. De sorte que ceux de dedans et ceux de dehors
bataillent sur le seuil, se jettent lances et dards, et
s'entrefrappent à grands coups, qui des deux côtés font couler le sang
tellement que vous en verriez la porte devenue toute vermeille. Ceux
de dehors ne pouvant entrer dans la ville, s'en retournent tout droit
à leur tentes; et les voilà tous ensemble assis à dîner. Mais Simon de
Montfort fait alors, dans Muret, crier par toutes les albergues de
seller les chevaux et de leur mettre leur bardes[170] sur le dos, afin
de voir s'ils pourront prendre au piége ceux de dehors. Il ordonne que
tout le monde se réunisse à la porte de Salas; et quant ils sont tous
dehors, il se prend à discourir: «Seigneurs barons de France, je ne
sais vous dire autre chose, sinon que nous sommes tous venus ici nous
mettre en péril. Je n'ai fait, toute cette nuit, que réfléchir; et mes
yeux n'ont pu ni dormir ni reposer. Or, voici ce qu'en réfléchissant
j'ai trouvé: Il nous faut suivre ce chemin, et marcher droit aux
tentes, comme pour livrer bataille. S'ils sortent, résolus à nous
tenir tête, et si nous ne pouvons les chasser de leurs tentes, il ne
nous reste qu'à nous enfuir tout droit à Hautvillar.»--«Faisons-en
l'essai, dit le comte Baudouin; et si l'ennemi sort, pensons à bien
tailler; mieux vaut mourir glorieusement que vivre en mendiant.»
Là-dessus, l'évêque Folquet se prend à leur donner la bénédiction, et
Guillaume de la Barre se met à leur tête. Il en fait trois corps de
bataille, l'un à l'autre échelonnés; il fait avec le premier corps
marcher toutes les bannières, et ils vont droit aux tentes.
[170] Ornements de cheval, bâts.
Ils s'en vont droit aux tentes, à travers le marais, bannières
déployées et pennons flottants; d'écus, de heaumes dorés à or battu,
de hauberts et d'épées reluit toute la prairie. Quand le bon roi
d'Aragon les aperçoit, il les attend avec un petit nombre de
compagnons; mais tous accourent aussi les hommes de Toulouse, sans
écouter nullement le roi ni le comte, sans savoir de quoi il s'agit,
jusqu'au moment où les Français sont là, qui s'élancent tous là où le
roi était inconnu. «Je suis le roi!» s'écrie-t-il; mais on ne l'entend
pas; il est si cruellement frappé et blessé, que son sang a coulé
jusqu'à terre et qu'il tombe là étendu mort. Les autres, qui le
voient, se tiennent pour perdus. Qui fuit çà, qui fuit là; personne ne
se défend; les Français les poursuivent, les exterminent et leur font
si rude guerre, que celui qui leur échappe vivant se croit sauvé par
miracle. Le carnage dura jusqu'au Rivet. Ceux de l'ost de Toulouse
restés aux tentes étaient là tous ensemble, comme hommes éperdus,
lorsque don Dalmace d'Entoisel s'est lancé dans l'eau en criant: «Au
secours! grand mal nous est arrivé, le bon roi d'Aragon est abattu et
mort! et avec lui sont morts tant d'autres barons que jamais perte si
grande ne sera réparée.» Parlant ainsi, il est sorti de l'eau de la
Garonne; et aussitôt tous les hommes de Toulouse, les principaux, les
moindres, ont couru tous ensemble vers la rivière; ceux-là la passent
qui peuvent; mais beaucoup restent en deçà, et l'eau, qui roule comme
torrent, en a englouti plusieurs. Dans le camp est resté tout le
bagage, et grande en retentit la perte par le monde; et ce fut aussi,
de maint homme, qui resta là mort étendu, grand dommage.
Grands furent le dommage, la douleur et la perte, lorsque le roi
d'Aragon resta sous Muret mort et sanglant, avec grand nombre d'autres
barons; et grande fut la honte qui en revint à toute la chrétienté et
à tout le monde. Les hommes de Toulouse, ceux qui se sont sauvés de là
où sont restés tant d'autres, tristes et dolents, rentrent à Toulouse
dans leurs maisons. Mais Simon de Montfort, allègre et joyeux, s'est
emparé du camp, où il a trouvé force dépouilles, dont il va dictant et
assignant les diverses parts. Quant au comte de Toulouse, triste et
soucieux, il dit secrètement à ceux du Capitole de faire aussi bien
qu'ils pourront, et qu'il s'en ira, lui, se plaindre au pape que Simon
de Montfort, par ses menées discourtoises, l'a chassé de sa terre et
accablé de douleurs poignantes comme glaive. Et là dessus, il sort de
sa terre avec son fils. Les hommes de Toulouse, chétifs et contraints,
s'accordent avec don Simon, lui jurent fidélité, et se soumettent
loyalement à l'Église. Le cardinal envoya alors à Paris dire au fils
du roi de France de venir en toute hâte. Et le prince est venu
allègrement et empressé; ils entrent, les croisés et lui, à Toulouse,
occupent la ville et les albergues, et s'établissent joyeusement dans
les cours. «Supportons cela, disent les hommes de la ville, supportons
en paix tout ce que Dieu veut; car Dieu, qui est notre sauveur, pourra
nous secourir.» Cependant le fils du roi de France, qui consent à mal,
don Simon, le cardinal et Folquet tous ensemble, proposent en secret
de saccager toute la ville, puis d'y mettre le feu ardent. Mais don
Simon réfléchit que le parti est dur et terrible; que s'il détruit la
ville, ce sera à son dommage; qu'il vaut mieux pour lui en avoir tout
l'or et tout l'argent. Ils s'arrêtent enfin à ce parti, que les fossés
de la ville soient comblés, et que tout homme pouvant la défendre
n'ait pour cela ni arme ni armure; que toutes les tours, les
fortifications et les murs soient abattus et rasés jusqu'aux
fondements. Cela fut convenu, et la sentence en fut portée. Don Simon
de Montfort resta en possession du pays et de toutes les autres terres
qui en dépendaient. Ainsi à force de fausses prédications sont
dépouillés de leurs héritages le comte de Toulouse et ses amis, et le
fils du roi retourne en France.
_Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par
Fauriel.