CROISADE DE LOUIS VII.

_Bataille du Méandre._

1148.

La route que le Roi devait prendre pour aller d'Éphèse à Laodicée suit

le fleuve du Méandre, qui coule entre des montagnes escarpées; il est

large et profond, même quand il n'y a pas de crue, et en ce moment il

était fort grossi par des pluies abondantes. Le Méandre arrose une

vallée assez large, et ses deux rives présentent l'une et l'autre un

chemin facile à une troupe nombreuse. Les Turcs s'établirent sur ces

deux rives, espérant accabler de flèches notre armée, inquiéter sa

marche et défendre les gués du fleuve; s'ils étaient battus, ils

savaient qu'ils pouvaient se retirer dans les montagnes. Quand nous

arrivâmes en ces lieux, nous vîmes que les Turcs occupaient les

montagnes, que d'autres qui étaient dans la plaine se préparaient à

harceler l'armée, et que d'autres enfin étaient rassemblés sur l'autre

rive, pour nous disputer le passage du fleuve. Le roi mit alors les

bagages et les malades au centre de l'armée, plaça les hommes d'armes

en avant, en arrière et sur les flancs, s'avança ainsi en sûreté, mais

ne fit que peu de chemin en deux jours; les Turcs nous suivaient sur

notre flanc, et retardaient notre marche en nous harcelant bien plus

qu'en combattant, car ils se hâtaient de fuir, mais ils étaient

ardents à nous poursuivre. Comme nous étions continuellement et

insolemment harcelés par eux et qu'ils nous échappaient sans cesse en

fuyant promptement, le roi, ne pouvant les obliger ni à le laisser en

repos ni à combattre, se décida à passer le Méandre. Comme il ne

connaissait pas les gués et que les Turcs gardaient les passages,

c'était une entreprise pleine de dangers. Le second jour de la marche,

vers midi, une partie des Turcs se porta à la suite de notre armée, et

le reste sur le fleuve, à un point où nous pouvions facilement entrer

dans l'eau, mais où nous devions trouver des difficultés pour en

sortir et les attaquer. Alors, ils envoyèrent trois des leurs lancer

des flèches sur les nôtres, et au moment où nous tirions nos arcs, les

deux troupes ennemies poussèrent de grands cris, et leurs émissaires

s'enfuirent. Aussitôt les illustres comtes Thierry de Flandre et

Guillaume de Mâcon se jetèrent à leur poursuite, franchirent une rive

escarpée, au milieu d'une grêle de flèches, et mirent en déroute les

Turcs plus vite que je ne puis le dire; pendant ce temps, et tout

aussi heureusement, le roi se lançant de toute la vitesse de son

cheval contre les Turcs qui attaquaient l'arrière-garde, les

dispersa, et obligea de fuir dans les gorges des montagnes ceux qui

avaient d'assez bons chevaux pour échapper à sa poursuite. Nos deux

attaques avaient complétement réussi; les deux rives du fleuve et les

montagnes étaient couvertes de morts. Un émir fut pris et amené au

roi, qui l'interrogea et le fit tuer... En continuant la route que

nous suivions, nous approchions des limites des territoires des Grecs

et des Turcs, mais les uns et les autres étaient nos ennemis. Les

Turcs, pleurant leurs morts, firent appel aux peuples des environs

pour venir se venger de nous et nous attaquer en plus grand nombre;

mais nous entrâmes le troisième jour à Laodicée, ne craignant pas

leurs insolents projets... Le gouverneur de Laodicée, soit qu'il eût

peur du roi à cause du crime qu'il avoit commis[113], soit qu'il

voulût nous nuire d'une autre manière, fit sortir de la ville tout ce

qui pouvait nous être utile, et ne voulant pas employer une ruse déjà

connue, il prépara une autre trahison aussi funeste. Ce misérable

savait que de Laodicée à Satalie, où nous ne parvînmes qu'après quinze

jours de marche, il ne nous serait pas possible de trouver des vivres,

et que nous devions dès lors mourir de faim si nous ne parvenions pas

à nous en procurer à Laodicée; il fit donc enlever de la ville toutes

les provisions qui s'y trouvaient et obligea les habitants à en

sortir... On résolut d'aller à la recherche des habitants qui

s'étaient enfuis dans les gorges des montagnes, de faire la paix avec

eux et de les ramener ainsi que leurs provisions; mais ce projet ne

put s'exécuter qu'en partie. On trouva bien les habitants, mais ils ne

voulurent pas revenir, et, après avoir perdu toute une journée, on

sortit de Laodicée, ayant toujours les Grecs et les Turcs près de nous

en avant et en arrière de l'armée. Les montagnes que nous traversions

étaient encore couvertes du sang des Allemands[114], et nous avions

devant nous les mêmes ennemis qui les avaient massacrés. Le roi,

éclairé par le sort de ceux qui l'avaient précédé, et dont il voyait

les cadavres, mit son armée en bataille.

[113] Il avait livré une partie de l'armée de l'empereur Conrad

aux Turcs, et avait partagé les dépouilles avec les Turcs.

[114] L'armée de Conrad avait péri presque tout entière en Asie

Mineure par les coups des Turcs, par la trahison des Grecs et par

la faim.

Vers le milieu de notre seconde journée de marche, nous arrivâmes

devant une montagne très-haute et bien difficile à franchir. Le roi

voulait employer toute la journée à la traverser et était décidé à ne

pas s'y arrêter pour dresser ses tentes. Ceux qui arrivèrent les

premiers, Geoffroy de Rancogne et l'oncle du roi, Jean de Maurienne,

ne trouvant pas d'obstacles et oubliant le roi, qui veillait sur

l'arrière-garde, franchirent la montagne et dressèrent leurs tentes de

l'autre côté, pendant que le reste de l'armée était encore loin. Cette

montagne était escarpée et rocheuse; il fallait la gravir par une

pente très-roide; sa cime semblait toucher les cieux, et un torrent

qui coulait dans le fond de la vallée semblait toucher l'enfer. Tout

le monde s'amoncela sur le même point, se pressant, s'arrêtant et

oubliant les chevaliers qui étaient en avant; les bêtes de somme

tombaient du haut des rochers et entraînaient dans leur chute jusqu'au

fond de l'abîme tous ceux qu'elles rencontraient. Des blocs de rocher

qui se déplaçaient occasionnaient aussi de grands malheurs, et ceux

des nôtres qui se dispersaient pour trouver de meilleurs chemins

couraient le risque de tomber ou d'être entraînés par les autres.

Les Turcs et les Grecs lançaient des flèches pour empêcher ceux qui

étaient tombés de se relever; puis ils se réunirent pour attaquer

cette foule en désordre, se réjouissant de ce qu'ils voyaient, car ils

espéraient en tirer un grand avantage avant la nuit. Le jour

finissait, et le défilé se remplissait de plus en plus des débris de

notre armée. Excités par ces premiers succès, nos ennemis, plus

audacieux, attaquent notre corps d'armée, car ils ne craignent plus

l'avant-garde et ne voient pas encore l'arrière-garde. Ils frappent

donc et tuent, et le pauvre peuple, sans armes, tombe ou fuit comme un

troupeau de moutons. L'immense clameur qui s'éleva jusqu'aux cieux

arriva aussi aux oreilles du roi; il fit alors tout ce qu'il pouvait,

mais le ciel ne lui envoya d'autre secours que la nuit, qui mit

quelque terme à nos maux. Pendant ce temps, en ma qualité de moine, je

ne pouvais que prier Dieu ou encourager les autres à se bien battre;

on m'envoya auprès de l'avant-garde: je dis ce qui se passait. Tous,

consternés, coururent à leurs armes, et voulurent revenir en arrière;

mais l'âpreté des lieux et les ennemis qui s'étaient portés au devant

d'eux les empêchaient d'avancer. Pendant ce temps, le roi était seul

au milieu de ce danger avec quelques barons; il n'avait auprès de lui

ni chevaliers soldés ni écuyers armés d'arcs, car il ne s'était pas

préparé pour traverser ces défilés, et il avait été convenu qu'on ne

les passerait que le lendemain. Le roi, oubliant sa propre vie pour

sauver ceux que l'ennemi tuait en foule, franchit les derniers rangs,

et lutta vigoureusement contre les Turcs, qui attaquaient avec

acharnement le corps du milieu; il combattit avec la plus grande

témérité contre ces infidèles, cent fois plus forts que lui et qui de

plus avaient tout l'avantage du terrain; les chevaux en effet, sur ce

terrain en pente ne pouvaient pas courir, et comme il était

impossible de charger vivement, les coups étaient moins assurés; les

nôtres frappaient de leurs lances avec vigueur, mais sans être aidés

par la course de leurs chevaux, et pendant ce temps l'ennemi lançait

ses flèches à l'abri des arbres et des rochers.

Cependant les nôtres, dégagés par le roi, se retiraient avec leurs

bagages, abandonnant le roi et les barons, exposés à tout le danger.

Si Dieu ne nous en avait donné l'exemple, nous déplorerions que les

maîtres se fissent tuer pour sauver leurs serviteurs. Les plus belles

fleurs de la France périrent dans ce combat avant d'avoir porté leurs

fruits dans la ville de Damas. Ce récit me fait pleurer amèrement et

gémir du plus profond de mon cœur. Un homme sage trouvera cependant

une consolation en pensant que le souvenir de leur courage durera

autant que le monde, et qu'étant morts avec une foi ardente et

purifiés de leurs erreurs, ils ont obtenu la couronne du martyre. Ils

combattent donc, et chacun d'eux, pour venger au moins sa mort, tue

tout autour de lui des masses d'ennemis; mais les Turcs reviennent

sans cesse et toujours plus nombreux; ils tuent les chevaux, qui

aidaient au moins les chevaliers à supporter le poids de leur armure.

Obligés ainsi de combattre à pied, les chevaliers revêtus de leur

armure se précipitent au plus épais de l'ennemi, où ils se noient

comme dans la mer; puis, séparés les uns des autres, ils sont bientôt

tués et dépouillés.

Au milieu de cette mêlée, l'escorte du roi, peu nombreuse, mais

illustre, se sépara de sa personne; quant à lui, il conserva son

courage de roi, et, agile et vigoureux, il saisit les branches d'un

arbre que Dieu avait mis là pour son salut, et s'élança sur le haut

d'un rocher. Les ennemis, en grand nombre, coururent à sa poursuite

pour le faire prisonnier; d'autres, plus éloignés, l'accablaient de

leurs flèches. Mais Dieu permit que sa cuirasse résistât aux flèches,

et il put défendre son rocher, avec son épée rouge de sang, en coupant

les mains et les têtes d'un grand nombre de Turcs. Convaincus qu'il

serait difficile de le prendre et ne sachant pas à qui ils avaient

affaire, craignant aussi que de nouveaux combattants n'arrivassent à

son secours, les Turcs renoncèrent à attaquer le roi, et allèrent

enlever les dépouilles du champ de bataille.

Le gros de l'armée, qui s'avançait avec les bagages, n'avait pas fait

beaucoup de chemin, car plus il arrivait de monde, plus la marche de

cette foule, au milieu des défilés, devenait difficile et lente. Le

roi, après avoir cheminé quelque temps à pied, rejoignit l'armée,

remonta à cheval, et continua sa route par une soirée obscure. Enfin,

les chevaliers de l'avant-garde arrivèrent tout haletants; lorsqu'ils

virent le roi seul, couvert de sang et harassé de fatigue, ils

gémirent, comprenant ce qui s'était passé sans avoir besoin de le

demander, et pleurèrent amèrement la mort des compagnons du roi, qui

étaient plus de quarante. Cependant ceux qui survivaient étaient

encore nombreux et pleins de courage; mais la nuit était venue, et

l'autre coté de la profonde vallée était couvert d'ennemis, de sorte

qu'il n'était pas possible de les attaquer. Les chevaliers se

réunirent vers la tente du roi, et au milieu de leur douleur ils

avaient la consolation de voir leur seigneur sain et sauf. Personne ne

dormit pendant cette nuit, chacun attendant quelqu'un des siens, qu'il

ne devait plus revoir, ou accueillant avec joie ceux qui revenaient

dépouillés et ne s'affligeant pas de ce qu'ils avaient perdu. Tout le

peuple disait que Geoffroy de Rancogne devait être pendu pour ne pas

avoir suivi les ordres du roi; le peuple aurait voulu que l'on pendît

également l'oncle du roi, qui était aussi coupable que Geoffroy; mais

Jean de Maurienne le sauva: tous deux étaient coupables, mais comme on

ne pouvait punir l'oncle du roi, il était impossible de condamner

l'autre.

Le jour du lendemain ayant paru, sans dissiper toutefois les ténèbres

de notre tristesse, nous permit de voir les Turcs joyeux, couverts de

nos dépouilles et occupant les montagnes avec des forces

considérables. Les nôtres, dépouillés de leurs biens et pleurant leurs

compagnons morts, devinrent prudents, mais trop tard, se rangèrent en

bon ordre et se tinrent sur leurs gardes... Déjà la faim tourmentait

les chevaux qui n'avaient plus à manger depuis quelques jours qu'un

peu d'herbe; les vivres commençaient aussi à manquer aux hommes, et

nous avions à faire douze journées de marche. Les Turcs, comme les

bêtes féroces dont la cruauté augmente quand elles ont goûté le sang,

nous harcelaient avec plus d'ardeur depuis qu'ils avaient commencé à

nous enlever du butin. Le maître du Temple, Éverard des Barres, d'une

grande piété et d'un courage qui servait de modèle aux chevaliers,

résistait avec ses frères à l'ennemi, défendant vigoureusement ce qui

appartenait à eux et aux autres.

Le roi les imitait volontiers et voulait que toute l'armée suivît ce

noble exemple, parce qu'il savait que si les forces sont abattues par

la faim, le courage ranime les cœurs. Il fut donc décidé que, dans ce

péril, tout le monde s'unirait fraternellement avec les frères du

Temple, riches et pauvres jurant de ne point abandonner le camp et

d'obéir ponctuellement aux maîtres qu'on leur donnerait. On reconnut

pour maître un nommé Gilbert, auquel on donna des adjoints, et Gilbert

mit sous les ordres de chacun d'eux cinquante chevaliers. Il leur fut

ordonné de résister aux attaques des Turcs, qui nous harcelaient sans

relâche, et d'obéir à l'ordre de revenir sur-le-champ en arrière quand

ils auraient fait une certaine résistance et qu'on les rappellerait.

On leur assigna la place qu'ils devaient occuper, afin que celui qui

devait être au premier rang ne se trouvât pas au second, et qu'il n'y

eût pas de désordre. Ceux que la nature ou la mauvaise fortune de la

guerre avait mis à pied, beaucoup de nobles en effet ayant perdu leur

argent et leurs chevaux marchaient contre leur usage avec la

piétaille, furent placés à l'arrière-garde et armés d'arcs afin de

pouvoir riposter aux flèches de l'ennemi. Le roi voulait se soumettre

à cette loi générale d'obéissance; mais personne n'osa lui donner un

autre ordre que celui d'avoir avec lui un corps nombreux de

chevaliers, et, en sa qualité de maître et protecteur de tous, de se

porter avec ce corps au secours des points les plus faibles.

Nous marchâmes en avant, suivant la règle établie; nous descendîmes

des montagnes, joyeux d'entrer dans la plaine, et protégés par nos

défenseurs, nous supportions sans éprouver de perte les attaques de

nos insolents ennemis. Nous arrivâmes à deux rivières éloignées d'un

mille l'une de l'autre et très-difficiles à traverser à cause des

marais profonds au milieu desquels elles coulaient. La première étant

franchie, on attendit sur l'autre rive que l'arrière-garde eût passé,

et pendant ce temps nous tirions de la vase les pauvres bêtes de somme

qui s'y enfonçaient. Enfin les derniers chevaliers et la piétaille

passèrent pêle-mêle avec les Turcs, mais sans éprouver de perte, parce

qu'on se défendait mutuellement et avec beaucoup de courage.

On se dirigea vers la seconde rivière, et il fallait passer entre deux

rochers, du haut desquels nous pouvions être criblés de flèches. Les

Turcs s'élancèrent vers ces rochers, mais nos chevaliers s'établirent

avant eux sur l'un des deux; les Turcs occupèrent l'autre, mais notre

piétaille les en chassa tout de suite. Pendant qu'ils étaient ainsi

jetés en bas du rocher, quelques chevaliers pensèrent qu'on pouvait

les tourner entre les deux rivières et leur couper la retraite. Le

maître leur en donna la permission, et ils attaquèrent les Turcs; un

grand nombre poussés dans les marais y trouva à la fois la mort et un

tombeau. Pendant que les nôtres, furieux, massacraient les fuyards et

les poursuivaient sans relâche, la faim leur semblait moins vive et la

journée plus heureuse.

Les Turcs et les Grecs s'y prenaient de plusieurs manières pour nous

anéantir, et, autrefois ennemis, ils s'étaient réunis dans ce but. Ils

emmenaient leur bétail, brûlaient et détruisaient tout ce qu'ils ne

pouvaient pas emporter. Aussi nos chevaux, épuisés de faim et de

fatigue, tombaient sur le chemin avec ce qu'ils portaient, tentes,

vêtements, armes; nous brûlions tous ces objets afin que l'ennemi ne

s'en emparât point; on ne conservait que ce que les pauvres pouvaient

emporter. L'armée se nourrissait de chair de cheval et n'en manquait

pas; les chevaux qui ne pouvaient plus servir au transport servaient à

nourrir les hommes, et tous mangeaient de la chair de cheval, même les

riches, qui y ajoutaient de la farine cuite sous la cendre. C'est

ainsi que les souffrances de la faim furent apaisées, et grâce à notre

association fraternelle, nous battîmes quatre fois les Turcs; enfin à

force de soins et de prudence nous pûmes arriver à Sattalie.

ODON DE DEUIL, _Histoire de la Croisade de Louis VII_; traduit

par L. Dussieux.

Odon de Deuil, chapelain de Louis VII, accompagna le roi en

Orient, et écrivit l'histoire de son expédition. A son retour,

il fut nommé abbé de Saint-Denis, après la mort de Suger.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 2/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 63 / 188 题