LOUIS VII PREND LA CROIX[111].

1146.

Coment le roy Loys fist parlement à Vezelay et fist preschier la

croiserie de la Saincte Terre. Et comment il prist la croix, et à

l'exemple de luy la prisrent plusieurs barons et prélas, et mains

autres.

En celluy an mesme avint trop grant meschief à toute crestienté, en la

terre d'oultre-mer, au royaume de Jhérusalem; car les Turcs

s'esmeurent à trop grant force et prisrent une noble cité qui a nom

Roches[112], qui estoit en la main des crestiens. Mais ce ne fut pas

sans grant perte et sans grant dommaige et occision de leurs gens. Et

pour la prise de celle cité s'enorgueillirent à merveilles et

menacièrent à occire tous les crestiens de celle contrée. La nouvelle

de celle douleur vint en France jusques au roy Loys. Et pour l'amour

du saint Esperit, dont il estoit inspiré, eut moult grant douleur de

ceste mésaventure, si comme il monstra depuis; car pour cette besongne

assembla-il en cest an grant parlement au chasteau de Vezelay. Là fit

venir les archevesques, les évesques et les abbés et grant partie des

barons de son royaume; là fu saint Bernard abbé de Clervaux et

prescha-il, luy et les évesques, de la croiserie de la Saincte Terre

de promission, où Jhésucrist conversa corporellement, tant comme il

fu en ce monde et y receupt mort au gibet de la croix pour la

rédemption de son peuple.

[111] La traduction des mots difficiles à comprendre qui se

rencontrent dans ces documents en vieux français, se trouvera

dans le Glossaire à la fin du volume.

[112] _Edesse_, en latin _Rohes_.

Lors se croisa le roy tout le premier, et après luy la royne Aliénor

sa femme. Et quant les barons qui là estoient assemblés virent ce, si

se croisèrent tous ceulx qui cy sont nommés: Alphons le conte de

Saint-Gille, Thierry le conte de Flandres, Henri fils le conte

Thibault de Blois, qui lors vivoit, le conte Guy de Nevers, Regnault

son frère, le conte de Tonnoire, le conte Robert, frère du roy, Yves

le conte de Soissons, Guillaume le conte de Pontieu, et Guillaume le

conte de Garente, Archambault de Bourbon, Enguerrant de Coucy,

Geuffroy de Rencon, Hue de Lisignien, Guillaume de Courtenay, Régnault

de Montargis, Ytier de Toucy, Ganchier de Monjay, Érard de Bretueil,

Dreue de Moncy, Manassiers de Buglies, Anseau du Tresnel, Garin son

frère, Guillaume le Bouteiller, Guillaume Agillons de Trie, et

plusieurs autres chevaliers et merveilles de menues gens. Des prélas,

se croisèrent Symon évesque de Noyon, Godeffroy évesque de Lengres,

Arnoul évesque de Lisieux, Hébert l'abbé de Saint-Père-le-Vif-de-Sens,

Thibault l'abbé de Saincte-Coulombe, et maintes autres personnes de

saincte églyse.

En ce mesme termine se croisa Conrat l'empereur d'Allemaigne et son

nepveu Ferry duc de Saissongne, qui depuis fu empereur, quant il

oïrent la mésaventure de la terre d'oultre-mer. Et Amés se croisa, le

conte de Morienne, oncle du roy Loys, et plusieurs autres nobles

barons de grant renommée.

Après ces choses ainsi faites, Ponce l'honorable abbé de Vezelay fonda

une églyse en l'honneur de saincte croix, au lieu de celle saincte

prédicacion, pour l'honneur et pour la révérence de la croix que le

roy et les barons avoient illec prise, tout droit au pendant du

tertre, entre Ecuen et Vezelay, en laquelle Nostre-Seigneur a depuis

monstré mains appers miracles. Tout l'an entier porta le roy la croix,

de l'une Pasques jusques à l'autre et oultre jusques à la

Penthecouste, ainsi qu'il meust oultre-mer.

_Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._

C'est sous le règne de Philippe le Bel que l'on commença à

rédiger en Français, d'après les vieilles chroniques latines

rassemblées et conservées à l'abbaye de saint Denis, l'histoire

de France connue sous le nom de _Grandes Chroniques de France,

selon que elles sont conservées en l'église de Saint-Denis_. On

en donna une nouvelle édition pendant le règne de Charles V, et

on les continua jusqu'à la fin de la vie de ce roi, qui prit une

part importante à la rédaction de l'histoire de son règne et de

celui de son père. C'est à cette époque que fut fixé le texte des

Grandes Chroniques, que les copies s'en multiplièrent et que ce

livre devint un monument historique national. Les Grandes

Chroniques s'arrêtent à la fin du règne de Charles VII. M. Paulin

Paris a donné en 1836 une excellente édition des _Grandes

Chroniques_ (6 vol. in-12), d'après le beau manuscrit de Charles

V, que possède la Bibliothèque impériale.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 2/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 62 / 188 题