1119.
Louis le Gros soutenait Guillaume Cliton, fils du duc de
Normandie, Robert Courte-Heuse; il voulait lui rendre son
héritage, la Normandie, dont il avait été dépouillé par Henri, roi
d'Angleterre.
Le roi Louis était revenu à la hâte en Normandie, avec quelques braves
chevaliers. Le 20 août, le roi Henri, après avoir entendu la messe à
Noyon sur Andelle, commença une expédition, ne sachant pas que le roi
de France se trouvât alors aux Andelys; il s'avançait donc avec une
belle armée, faisant couper les moissons par les mains barbares de ses
soldats et ordonnant de transporter les monceaux de gerbes, à l'aide
des chevaux, au château de Lions. Le roi avait placé quatre chevaliers
en observation sur la montagne de Verclive pour avertir des dangers
qui pouvaient se présenter. Ils virent des chevaliers avec leurs
casques et leurs bannières se dirigeant vers Noyon, et ils en
prévinrent aussitôt le roi.
Pendant ce temps-là, le roi Louis sortait des Andelys avec son armée;
il se plaignit à ses chevaliers, et à plusieurs reprises, de ce qu'il
ne pouvait rencontrer le roi d'Angleterre en rase campagne. Il ne
savait pas que son adversaire était si près; aussi marchait-il à la
hâte sur Noyon avec une brillante compagnie de chevaliers, espérant
entrer le jour même dans ce château par suite d'une trahison. Mais les
événements furent bien différents, et la victoire ne se montra pas
favorable aux orgueilleux qui désiraient la guerre; elle trompa et mit
en fuite celui qui espérait jouir des gloires du triomphe....
Près de la montagne de Verclive, le pays est sans obstacle et offre
une grande plaine, appelée par les habitants plaine de Brenmule[92].
Le roi Henri y vint avec 500 chevaliers anglais, revêtit son armure et
plaça ses escadrons bardés de fer. Leurs rangs comptaient ses deux
fils Robert et Richard, illustres chevaliers, trois comtes, Henri
d'Eu, Guillaume de Varennes et Gautier Giffard. Plusieurs seigneurs
accompagnaient le belliqueux roi; on peut les comparer aux Scipions,
aux Marius et aux Catons, parce que, comme l'a prouvé la suite de
l'affaire, ils étaient aussi distingués par leur prudence que par leur
prouesse. L'étendard était confié à Édouard de Salisbury, brave
chevalier qui avait déjà fourni de nombreuses preuves de sa valeur et
d'un courage indomptable. Aussitôt que le roi Louis aperçut l'ennemi,
qu'il désirait rencontrer depuis si longtemps, il appela auprès de sa
personne 400 chevaliers qui se trouvaient à sa portée, et leur ordonna
de combattre bravement pour l'indépendance de la France et la justice,
et aussi pour ne pas laisser déchoir la gloire des Français. Guillaume
Cliton se prépara à combattre pour délivrer son père, Robert, de la
dure captivité qu'il subissait et pour reprendre son héritage. Mathieu
comte de Beaumont, Osmond de Chaumont, Guillaume de Garlande, chef de
l'armée française, Pierre de Maulle, Philippe de Monbray et Bouchard
de Montmorency se préparèrent au combat. Quelques Normands, parmi
lesquels se trouvaient Guillaume Orépin et Baudry de Bray, s'étaient
joints aux Français. Tous, pleins d'une orgueilleuse confiance, se
rassemblèrent dans la plaine de Brenmule et se disposèrent à se battre
bravement contre les Normands.
[92] Et non pas de Brenneville, comme on le dit toujours.
Les Français engagèrent l'action et donnèrent avec vigueur les
premiers coups; mais chargeant en désordre, ils furent bientôt rompus,
vaincus et obligés de tourner le dos. Richard, fils du roi Henri,
combattait avec cent chevaliers bien montés; le reste de l'armée,
composé de gens de pied, combattait dans la plaine sous le
commandement du roi. Quatre-vingts chevaliers aux ordres de Guillaume
Crépin chargèrent d'abord les Normands; mais leurs chevaux ayant été
tués, ils furent entourés et pris. Ensuite, Godefroy de Sérans et les
autres seigneurs du Vexin attaquèrent avec vigueur et forcèrent à
reculer tout le corps de bataille; mais bientôt, les hommes de Henri,
éprouvés par de nombreux combats, reprirent courage et firent
prisonniers Bouchard, Osmond, Aubry de Mareuil et bien d'autres qui
avaient été jetés à bas de leurs chevaux. Alors les Français dirent à
leur roi: Quatre-vingts de nos chevaliers qui ont commencé le combat,
ne reviendront pas; les ennemis sont plus forts et plus nombreux que
nous. Bouchard, Osmond et bien d'autres vaillants chevaliers sont
pris; nos bataillons, rompus, ont perdu beaucoup de monde.
Retirez-vous, Sire, nous vous en prions, car il pourrait nous arriver
un malheur irréparable.
Louis se décida alors à la retraite, et prit le galop accompagné de
Baudry Dubois. Pendant ce temps, les Anglais, vainqueurs, s'emparèrent
de cent quarante chevaliers, et poursuivirent les autres jusqu'aux
Andelys. Ceux qui s'étaient avancés sur une seule route avec orgueil
se sauvèrent avec confusion par plusieurs chemins détournés. Guillaume
Crépin était, comme nous l'avons dit, cerné avec les siens; il aperçut
le roi Henri, pour lequel il avait une grande haine; il fondit sur lui
au milieu des combattants et lui déchargea sur la tête un rude coup
d'épée. Le casque garantit la tête du prince, et aussitôt Roger, fils
de Richard, attaqua et renversa l'agresseur audacieux, le prit, et,
tout en le tenant sous lui, empêcha que les amis du roi ne le
tuassent, car ils l'entouraient et voulaient venger leur roi. Beaucoup
de gens le menacèrent, et Roger eut fort à faire pour le sauver.
C'était un acte audacieux et criminel que de lever le bras et de
frapper avec l'épée sur une tête que le saint chrême avait sacrée et
qui portait la couronne pour le plus grand bien des peuples, qui
chantaient la louange de Dieu pour lui témoigner leur reconnaissance.
Dans cette bataille livrée entre deux rois, et où combattirent près de
neuf cents chevaliers, j'ai remarqué qu'il n'y en eut que trois de
tués. En effet, ils étaient entièrement couverts de fer, et ils
s'épargnaient les uns les autres, soit par la crainte de Dieu, soit à
cause de la fraternité d'armes; aussi cherchaient-ils bien plus à
prendre les fuyards qu'à les tuer. Il est vrai que les guerriers
chrétiens n'étaient pas altérés du sang de leurs frères, et qu'ils se
contentaient de se réjouir de la juste victoire que Dieu leur
accordait, et de combattre pour le bien de l'Église et le repos des
fidèles.
Le brave Guy, Osmond, Bouchard, Guillaume Crépin et beaucoup d'autres
furent faits prisonniers; les chevaliers qui retournaient à
Noyon-sur-Andelle les y conduisirent. Noyon est à trois lieues des
Andelys. Dans ce temps-là, tout ce pays était désert, à cause de la
violence de la guerre. Tout à coup les princes se rassemblent au
milieu de cette plaine, puis on entendit les cris effrayants des
combattants, le bruit des armes qui s'entrechoquaient, et on vit
tomber les plus nobles barons.
Le roi des Français, fuyant seul, se perdit dans la forêt, et
rencontra par hasard un paysan qui ne le connaissait pas. Le roi le
pria avec instance de lui enseigner le chemin qui conduisait aux
Andelys, et lui fit, sur la foi du serment, la promesse des plus
grandes récompenses pour l'engager à lui servir de guide. Déterminé
par l'appât de cette récompense, le paysan conduisit aux Andelys le
roi, très-effrayé, soit de rencontrer des voyageurs qui pouvaient le
trahir, soit d'être poursuivi par l'ennemi et d'être fait prisonnier.
Enfin le paysan, ayant vu venir des Andelys, au-devant du roi, la
garde de ce prince, méprisa la somme qu'on lui donna, maudit sa
bêtise, et s'affligea beaucoup de voir combien il perdait pour ne pas
avoir su quel était celui qu'il avait sauvé.
Le roi Henri acheta vingt marcs d'argent l'étendard du roi Louis, au
soldat qui l'avait pris, et le conserva comme témoignage de la
victoire que Dieu lui avait accordée; mais il renvoya au roi Louis son
cheval avec sa selle, son mors et tout son harnais, comme il convenait
à un roi.
ORDERIC VITAL, _Histoire de Normandie_, liv. XII.