Aussitôt que fut terminé le concile de Clermont, qui s'était tenu dans
le mois de novembre, vers l'octave de la Saint-Martin, il s'éleva un
grand mouvement par toute la France; quand quelqu'un avait
connaissance des ordres du Pape, aussitôt il allait prier ses voisins
et ses parents d'aller dans _la voie de Dieu_, car on désignait ainsi
l'expédition projetée. Les comtes et les chevaliers étaient désireux
de faire ce voyage, mais les pauvres eux-mêmes furent bientôt
enflammés d'un zèle si ardent que, sans examiner leur pauvreté ou la
convenance de quitter maison, vignes et champs, ils se mirent à
vendre leurs biens à vil prix comme s'il se fût agi de se racheter de
la plus dure captivité le plus vite possible. Il régnait à cette
époque une disette générale, et les riches eux-mêmes manquaient de
blé; quelques-uns d'entre eux ne pouvaient pas en acheter. Les pauvres
gens essayaient de manger la racine des herbes sauvages, et le pain
étant très-cher, tâchaient de trouver de nouveaux aliments pour le
remplacer. Les hommes les plus puissants étaient menacés de la misère
qui frappait tout le monde....; les avares, toujours insatiables, se
réjouissaient de circonstances qui donnaient satisfaction à leur
cruelle avidité, et en regardant leur blé conservé depuis longtemps,
ils supputaient ce qu'ils allaient gagner à vendre ces grains...
Chacun conservait précieusement ses provisions pendant cette famine;
mais lorsque le Christ inspira à ces multitudes innombrables le désir
de partir volontairement pour l'exil, l'argent du plus grand nombre
reparut aussitôt, et ce qui se vendait très-cher quand tous restaient
en repos, se vendit à vil prix quand tous voulurent entreprendre ce
voyage. On se hâtait tellement pour achever ses préparatifs, que l'on
vit vendre sept brebis pour cinq deniers, et cela peut servir
d'exemple de la diminution subite et inattendue de toutes les
marchandises. Le manque de grains se changea aussi en abondance, et
chacun, tout occupé de rassembler de l'argent, vendait ce qu'il
pouvait, non pas à sa valeur, mais au prix qu'en offrait l'acheteur,
afin de n'être pas le dernier à aller dans la voie de Dieu. On vit
alors ce fait extraordinaire que chacun achetait cher et vendait bon
marché; en effet, dans cet empressement, on achetait cher ce qu'il
fallait emporter pour les besoins du voyage, et on vendait à vil prix
tout ce qui devait fournir l'argent nécessaire à ces dépenses. Ce
qu'ils n'auraient pas livré malgré la prison et la torture, ils le
donnaient maintenant pour quelques écus.
Mais voici une chose aussi étonnante. Quelques-uns de ceux qui
n'avaient pas encore résolu de prendre part au voyage se moquaient
d'abord de ceux qui vendaient ainsi leurs biens à vil prix, et
disaient qu'ils seraient malheureux pendant le voyage et encore bien
plus en revenant; puis le lendemain, saisis à leur tour par la même
idée, ils vendaient pour quelques écus leurs biens, et s'en allaient
avec ceux dont ils s'étaient moqués. Les enfants, les vieilles femmes
se préparaient aussi pour partir, et les jeunes filles et les
vieillards les plus cassés. Ils savaient bien qu'ils ne combattraient
pas, mais ils espéraient être martyrs; et ils couraient avec joie
au-devant de la mort. Ils disaient aux jeunes gens: Vous combattrez
avec l'épée, nous gagnerons le Christ par nos souffrances. Ils étaient
si ardents de posséder Dieu, que Dieu, qui favorise quelquefois les
plus vaines entreprises, sauva beaucoup de ces simples d'esprit, à
cause de leurs bonnes intentions.
On voyait alors des choses bien extraordinaires et fort risibles: des
pauvres ferraient leurs bœufs comme des chevaux, les attelaient à des
chariots sur lesquels ils mettaient quelques provisions et leurs
enfants, qu'ils emmenaient ainsi avec eux; et ces petits, quand ils
apercevaient un château ou une ville, de demander aussitôt si c'était
Jérusalem......
Pendant que les grands, obligés d'employer beaucoup de monde pour
préparer leur départ, perdaient ainsi beaucoup de temps, les pauvres
suivaient en grand nombre Pierre l'ermite et lui obéissaient comme à
un maître. J'ai su que cet homme, né à Amiens, je crois, avait d'abord
été ermite; nous le vîmes plus tard parcourant les villes et les
bourgs et prêchant partout, entouré par le peuple, accablé de
présents et entendant célébrer sa sainteté par de si grandes louanges,
que je ne crois pas que personne ait jamais reçu de pareils honneurs.
Il était fort généreux et distribuait volontiers ce qu'on lui avait
donné. Il rétablissait la paix dans les ménages désunis et entre tous
ceux qui étaient brouillés. Il paraissait quelque chose de divin dans
tous ses actes et dans toutes ses paroles, et il excitait une telle
admiration qu'on allait jusqu'à arracher les poils de son mulet pour
les conserver comme des reliques. Il était vêtu d'une tunique de laine
qu'il recouvrait d'un long manteau de bure; il avait les bras et les
pieds nus; il ne mangeait presque pas de pain; il se nourrissait de
poisson et buvait du vin.
GUIBERT DE NOGENT, _Histoire des Croisades_, livre II.