V. _Bataille d'Hastings._

Des deux côtés on se dispose à la bataille. Les Anglais avaient passé

toute la nuit à chanter et à boire. Encore ivres le matin, ils

marchent cependant à l'ennemi sans hésiter; tous, à pied, armés de

leur hache à deux tranchants, défendus par un rempart de boucliers,

serrés les uns contre les autres, ils forment un mur impénétrable.

Dans cette journée, cet ordre de bataille les aurait sauvés, si les

Normands, selon leur coutume, n'avaient par une fuite simulée disjoint

ces masses compactes. Le roi Harold, aussi à pied, se tenait avec ses

frères auprès de son étendard, afin que dans ce péril commun et égal

pour tous, personne ne pût penser à fuir.

Au contraire, les Normands avaient consacré toute la nuit à se

confesser de leurs fautes; le matin ils s'étaient fortifiés en

recevant le corps et le sang du Sauveur. Ils attendirent de pied ferme

le choc des ennemis. Guillaume avait armé d'arcs et de traits le

premier corps de bataille composé de fantassins; les cavaliers

venaient après, disposés en ailes séparées. Le duc, avec un visage

serein, s'écria d'une voix haute que Dieu favoriserait sa cause comme

la plus juste. Comme il demandait ses armes, ses serviteurs, dans leur

empressement, lui mirent sa cuirasse de travers; il la replaça en

riant: «Ainsi, dit-il, votre valeur redressera mon duché en royaume.»

Puis, il entonna la chanson de Roland pour enflammer les cœurs des

guerriers, et la mêlée commença aux cris de: Dieu aide[74]; on se

battait avec acharnement, nul ne cédait des deux côtés, et la journée

s'avançait. Guillaume s'en aperçut, et fit signe aux siens de lâcher

pied par une fuite simulée. A la vue de cette feinte déroute, les

Anglais rompirent leurs rangs; ils crurent qu'ils égorgeraient

aisément ces fuyards, et coururent à leur perte. Les Normands font

volte-face, chargent les Anglais, et les mettent en fuite à leur tour.

Ceux-ci réussissent à s'emparer d'une hauteur, et tandis que les

Normands, accablés de chaleur, gravissent opiniâtrément la colline,

ils les rejettent dans le terrain creux, leur relancent sans se

fatiguer leurs propres traits, les accablent de pierres, et en font un

grand carnage. Un retranchement, poste favorable et vivement souhaité,

est emporté par eux, et là ils massacrent tant de Normands, que le

fossé, comblé par les cadavres, était de niveau avec la plaine. La

victoire hésita à se décider pour l'un ou l'autre parti, tant que

l'âme et le corps d'Harold ne furent point séparés. Celui-ci, non

content d'animer les siens, faisait bravement l'office de chevalier;

il frappait les ennemis qui venaient à sa portée: nul ne l'approchait

impunément; fantassin ou cavalier, il l'abattait d'un seul coup. Quant

à Guillaume, il encourageait ses soldats par ses cris, courait au

premier rang et ne cessait de se jeter au plus épais de la mêlée. Dans

cette journée, pendant qu'il se portait partout, furieux et les dents

serrées, il eut trois chevaux de choix tués sous lui. Ceux qui

veillaient sur sa personne avaient beau l'engager tout bas à se

ménager, son courage magnanime fut infatigable, jusqu'à ce que Harold,

percé à la tête d'un coup de flèche, eut succombé et eut livré par sa

mort la victoire aux Normands. Il gisait étendu à terre, quand un

Normand lui mutila la cuisse avec son épée; acte de lâcheté pour

lequel Guillaume nota cet homme d'infamie, et le dégrada du rang de

chevalier. La déroute des Anglais dura jusqu'à la nuit. La nuit venue,

les Normands, comme nous l'avons montré, purent se dire complétement

vainqueurs. Dans ce combat, sans aucun doute, la main de Dieu protégea

le duc Guillaume; exposé ce jour-là à tant de périls, il ne perdit pas

une goutte de sang. Après cet heureux succès, Guillaume eut soin de

faire ensevelir ses morts avec honneur, et permit aux ennemis de

rendre aux leurs les mêmes devoirs, sans être inquiétés. La mère

d'Harold ayant redemandé le corps de son fils, il le rendit sans

rançon, quoiqu'elle lui eût fait offrir une forte somme. Le cadavre

fut enseveli dans l'abbaye de Waltham, qu'Harold avait construite sur

ses propres biens, en l'honneur de la sainte croix, et où il avait des

chanoines séculiers. Cette journée, qui changea la face de

l'Angleterre et où tant de sang fut versé, avait été annoncée par une

grande comète d'un rouge sanglant et à longue queue, qui apparut au

commencement de cette année-là.

[74] Le cri de guerre des Normands était _Diex aïe!_ Dieu aide!

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 2/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 41 / 188 题