Des deux côtés on se dispose à la bataille. Les Anglais avaient passé
toute la nuit à chanter et à boire. Encore ivres le matin, ils
marchent cependant à l'ennemi sans hésiter; tous, à pied, armés de
leur hache à deux tranchants, défendus par un rempart de boucliers,
serrés les uns contre les autres, ils forment un mur impénétrable.
Dans cette journée, cet ordre de bataille les aurait sauvés, si les
Normands, selon leur coutume, n'avaient par une fuite simulée disjoint
ces masses compactes. Le roi Harold, aussi à pied, se tenait avec ses
frères auprès de son étendard, afin que dans ce péril commun et égal
pour tous, personne ne pût penser à fuir.
Au contraire, les Normands avaient consacré toute la nuit à se
confesser de leurs fautes; le matin ils s'étaient fortifiés en
recevant le corps et le sang du Sauveur. Ils attendirent de pied ferme
le choc des ennemis. Guillaume avait armé d'arcs et de traits le
premier corps de bataille composé de fantassins; les cavaliers
venaient après, disposés en ailes séparées. Le duc, avec un visage
serein, s'écria d'une voix haute que Dieu favoriserait sa cause comme
la plus juste. Comme il demandait ses armes, ses serviteurs, dans leur
empressement, lui mirent sa cuirasse de travers; il la replaça en
riant: «Ainsi, dit-il, votre valeur redressera mon duché en royaume.»
Puis, il entonna la chanson de Roland pour enflammer les cœurs des
guerriers, et la mêlée commença aux cris de: Dieu aide[74]; on se
battait avec acharnement, nul ne cédait des deux côtés, et la journée
s'avançait. Guillaume s'en aperçut, et fit signe aux siens de lâcher
pied par une fuite simulée. A la vue de cette feinte déroute, les
Anglais rompirent leurs rangs; ils crurent qu'ils égorgeraient
aisément ces fuyards, et coururent à leur perte. Les Normands font
volte-face, chargent les Anglais, et les mettent en fuite à leur tour.
Ceux-ci réussissent à s'emparer d'une hauteur, et tandis que les
Normands, accablés de chaleur, gravissent opiniâtrément la colline,
ils les rejettent dans le terrain creux, leur relancent sans se
fatiguer leurs propres traits, les accablent de pierres, et en font un
grand carnage. Un retranchement, poste favorable et vivement souhaité,
est emporté par eux, et là ils massacrent tant de Normands, que le
fossé, comblé par les cadavres, était de niveau avec la plaine. La
victoire hésita à se décider pour l'un ou l'autre parti, tant que
l'âme et le corps d'Harold ne furent point séparés. Celui-ci, non
content d'animer les siens, faisait bravement l'office de chevalier;
il frappait les ennemis qui venaient à sa portée: nul ne l'approchait
impunément; fantassin ou cavalier, il l'abattait d'un seul coup. Quant
à Guillaume, il encourageait ses soldats par ses cris, courait au
premier rang et ne cessait de se jeter au plus épais de la mêlée. Dans
cette journée, pendant qu'il se portait partout, furieux et les dents
serrées, il eut trois chevaux de choix tués sous lui. Ceux qui
veillaient sur sa personne avaient beau l'engager tout bas à se
ménager, son courage magnanime fut infatigable, jusqu'à ce que Harold,
percé à la tête d'un coup de flèche, eut succombé et eut livré par sa
mort la victoire aux Normands. Il gisait étendu à terre, quand un
Normand lui mutila la cuisse avec son épée; acte de lâcheté pour
lequel Guillaume nota cet homme d'infamie, et le dégrada du rang de
chevalier. La déroute des Anglais dura jusqu'à la nuit. La nuit venue,
les Normands, comme nous l'avons montré, purent se dire complétement
vainqueurs. Dans ce combat, sans aucun doute, la main de Dieu protégea
le duc Guillaume; exposé ce jour-là à tant de périls, il ne perdit pas
une goutte de sang. Après cet heureux succès, Guillaume eut soin de
faire ensevelir ses morts avec honneur, et permit aux ennemis de
rendre aux leurs les mêmes devoirs, sans être inquiétés. La mère
d'Harold ayant redemandé le corps de son fils, il le rendit sans
rançon, quoiqu'elle lui eût fait offrir une forte somme. Le cadavre
fut enseveli dans l'abbaye de Waltham, qu'Harold avait construite sur
ses propres biens, en l'honneur de la sainte croix, et où il avait des
chanoines séculiers. Cette journée, qui changea la face de
l'Angleterre et où tant de sang fut versé, avait été annoncée par une
grande comète d'un rouge sanglant et à longue queue, qui apparut au
commencement de cette année-là.
[74] Le cri de guerre des Normands était _Diex aïe!_ Dieu aide!