Tout à coup on apprit d'une manière certaine la nouvelle que
l'Angleterre venait de perdre son roi Édouard et que Harold avait pris
sa couronne. Avant que le peuple ait rien décidé par l'élection, et le
jour même où l'on ensevelissait le roi, pendant que tout le peuple
était plongé dans la douleur, ce cruel Anglais, ce traître s'empara du
trône aux applaudissements de quelques amis, et Stigand[73], privé du
saint ministère par les anathèmes du pape, lui donna un sacre
illusoire. Guillaume tint conseil avec les siens et résolut de venger
son injure par les armes; malgré l'avis de plusieurs qui lui
objectaient que l'entreprise était trop difficile et au-dessus des
forces de la Normandie, il voulut reprendre de force l'héritage dont
on le dépouillait.
[73] L'archevêque de Cantorbéry.
Il serait trop long de dire de quelle manière on s'y prit pour
construire et armer les vaisseaux, pour les fournir de vivres et de
tout ce qui est nécessaire à la guerre, et quel zèle les Normands
déployèrent en faisant ces préparatifs. Guillaume apporta aussi tous
ses soins à assurer le gouvernement et la sécurité de la Normandie
pendant son absence. Un grand nombre de chevaliers étrangers vinrent
grossir son armée, attirés par la réputation de générosité du duc et
par la justice de sa cause. Il avait défendu le pillage et il nourrit
à ses frais 50,000 soldats et chevaliers pendant un mois qu'il fut
retenu par les vents à l'embouchure de la Dive; il satisfit à toutes
les dépenses de son armée, mais il ne permit pas de prendre la plus
petite chose. Les troupeaux des paysans continuèrent à paître dans les
champs avec autant de sûreté que si ces champs eussent été sacrés;
les blés attendaient la faucille du moissonneur, respectés par
l'orgueilleux dédain du chevalier et par les fourrageurs. L'homme
faible et désarmé voyageait librement en chantant sur son cheval, et
voyait sans peur toutes ces bandes armées.
Alors siégeait sur la chaire de Saint-Pierre de Rome le pape
Alexandre, le plus digne d'être obéi et consulté par l'Église
catholique, car ses réponses étaient toujours justes et utiles. Le duc
demanda au Pape sa protection; et lui ayant donné avis de l'expédition
qu'il préparait, le Pape lui donna la bannière et l'approbation de
Saint-Pierre, afin qu'il attaquât son ennemi avec toute confiance....
Enfin la flotte entière, rassemblée avec tant de soins, fut poussée
par le vent, de l'embouchure de la Dive et des ports voisins, où elle
avait si longtemps attendu un vent favorable, vers le port de
Saint-Valery. Ni le retard occasionné par les vents, ni les naufrages,
ni la retraite de beaucoup d'hommes timides qui lui avaient juré
fidélité, ne purent abattre le duc; plein de confiance dans le succès,
il s'abandonna à la protection divine, et lui adressa ses vœux, ses
prières et ses offrandes. Voulant lutter contre l'adversité par la
prudence, il cacha autant qu'il le put la mort de ceux qui avaient
péri dans les tempêtes, et les fit enterrer secrètement, et il vint au
secours de la misère des autres en augmentant les distributions de
vivres. Il sut par ses discours ranimer ceux qui désespéraient ou qui
avaient peur. Toujours retenu par des vents contraires, il supplia le
ciel de lui en accorder de favorables, et il fit porter hors de
l'église le corps du bienheureux Valery, très-aimé de Dieu. Toute son
armée assista à cette pieuse cérémonie. Enfin, le vent si longtemps
attendu souffla, et tous, de la voix et du geste remercièrent le
ciel, et tous, s'excitant à l'envi et en tumulte, quittent la terre
avec hâte et se préparent avec ardeur à commencer leur voyage
dangereux. Il y a une si grande précipitation, que l'un appelle un
soldat, l'autre son compagnon, et que la plupart, oubliant vassaux,
compagnons et tout ce qui peut leur être nécessaire, ne songent qu'à
partir au plus vite pour ne pas rester sur le rivage. Le duc, plus
empressé que les autres encourage et blâme ceux qui se hâtent le
moins. Craignant qu'ils n'abordent avant le jour au rivage et dans un
port ennemi ou peu connu, Guillaume ordonna par la voix du héraut que
quand les vaisseaux seront en pleine mer, ils s'arrêtent pendant la
nuit et jettent l'ancre jusqu'à ce que l'on voie un fanal au haut de
son mât; alors le son de la trompette donnera le signal du départ...
Dans la nuit, après cette halte, les vaisseaux levèrent l'ancre. Le
navire que montait le duc, courant avec plus d'ardeur à la victoire,
eut bientôt, par sa rapidité, dépassé le reste de la flotte, répondant
par la vitesse de sa marche à l'impatience de son chef. Au lever du
soleil, un rameur reçut l'ordre de regarder du haut du mât s'il voyait
venir les autres vaisseaux; il répondit qu'il ne voyait rien autre
chose que le ciel et la mer. Le duc fit alors jeter l'ancre, et pour
empêcher que ses gens ne s'abandonnassent à la crainte et à la
tristesse, plein de courage et de gaîté, comme dans une salle de son
palais, il prit un repas abondant où le vin ne manquait pas, et assura
que bientôt le reste de la flotte rejoindrait, conduit par la main de
Dieu, sous la protection de qui il s'était placé... Le rameur ayant
regardé une seconde fois dit qu'il voyait venir quatre vaisseaux; et
la troisième fois, il annonça qu'il en voyait un si grand nombre, que
les mâts innombrables et pressés les uns contre les autres,
semblaient une forêt. Nous laissons à deviner en quelle joie se
changea l'espérance du duc, et combien il remercia du fond du cœur la
bonté de Dieu. Poussée par un bon vent, la flotte entra sans
rencontrer d'obstacle dans le port de Pevensey.
GUILLAUME DE POITIERS, _Vie de Guillaume le Conquérant_. (Traduit
par L. Dussieux.)
Guillaume de Poitiers, chapelain de Guillaume le Conquérant et
l'un des hommes les plus instruits de son temps, est aussi l'un
des meilleurs historiens du moyen âge; il a écrit en latin la vie
de Guillaume le Conquérant, qui se trouve traduite dans la
collection Guizot.