Le jour vint qui ne peut manquer où chacun doit finir par mourir; le
roi Édouard mourut. Il eût été bien aise que Guillaume eût son
royaume; mais Guillaume est trop loin et tarde trop à venir, et
Édouard ne peut reculer son trépas. Édouard était malade du mal dont
il devait mourir; il était près de mourir et déjà bien affaibli.
Harold assembla ses parents, manda amis et autres gens, dans la
chambre du roi entra et avec lui mena ceux qui lui convinrent. Un
Anglais parla d'abord, comme Harold le lui avait commandé: «Sire,
dit-il, nous avons grand deuil[70] de ce que nous allons vous perdre;
de cela nous sommes effrayés, nous craignons fort d'en devenir fous.
Nous ne pouvons prolonger votre vie ni échanger votre mort contre une
autre, chacun doit mourir pour soi, un homme ne peut mourir pour un
autre. Nous ne pouvons vous sauver de la mort; vous ne pouvez échapper
à la mort; à la poussière doit la poussière revenir. Il ne nous reste
après vous nul héritier de vous qui nous soutienne. Vieil homme
êtes-vous déjà;..... vous avez vécu une pose[71], et vous n'avez pas
eu d'enfant, fils ou fille, ni autre héritier qui puisse vous
remplacer, qui nous garde et nous maintienne, et devienne roi par
descendance. Partout le pays les Anglais pleurent et crient que si
vous leur faites défaut, ils sont perdus; ils croient ne plus avoir
jamais la paix et je crois qu'ils disent vrai; car certes sans roi
nous n'aurons la paix, et nous n'aurons de roi que par vous. Donnez
votre royaume de votre vivant à tel qui assurera la paix après vous.
Que Dieu ne permette, et qu'il ne lui plaise jamais, que nous ayons un
roi qui ne nous maintienne pas en paix. Un royaume est mauvais et vaut
peu dès que justice et paix y manquent... Ceux-ci[72] sont les
meilleurs de votre royaume, tous les meilleurs de vos amis; tous vous
sont venus prier, et vous devez bien leur accorder leur demande. Nous
vous voyons partir sitôt avec peine, sauf que vous allez posséder
Dieu. Ici tous viennent aujourd'hui vous demander que Harold soit roi
de ce pays. Nous ne savons mieux vous conseiller et vous ne pouvez
mieux faire.» Dès qu'il eut nommé Harold, par la chambre les Anglais
crient qu'il a bien parlé et bien dit, et que le roi le devait croire.
«Sire, disent-ils, si tu ne le fais, plus de notre vie n'aurons la
paix.» Alors le roi s'est assis sur son lit et a tourné vers les
Anglais son visage: «Seigneurs, dit-il, vous savez bien que j'ai donné
mon royaume après ma mort au duc de Normandie; et ce que je lui ai
donné, l'ont aucuns de vous juré. Donc, dit Harold qui était debout,
quoique vous ayez fait, sire, octroyez-moi que je sois roi et que
votre terre soit mienne. Harold, dit le roi, tu l'auras, mais je sais
bien que tu mourras; si j'ai jamais bien connu le duc et les barons
qui sont avec lui et le grand nombre de guerriers qu'il peut lever,
rien, fors Dieu, ne t'en pourra garder. Harold dit que, quoi qu'en
dise le roi, il en fait son affaire et qu'il ne craint ni Normand ni
autre.» Alors se tourna le Roi et dit (je ne sais s'il le fit de bon
cœur): «Maintenant fassent les Anglais duc ou roi Harold ou un autre,
je l'octroie.»
[70] Douleur.
[71] Longtemps.
[72] Il montre les assistants.