Quand son père fut mort, il voulut passer en Normandie pour délivrer
les otages[66], dont il avait très-grand pitié. Il prit congé du roi
Édouard, et le roi Édouard le détourna bien et lui défendit et le
conjura de ne pas aller en Normandie et de ne pas parler au duc
Guillaume, parce qu'il pourrait être facilement pris au piége, car
Guillaume était très-rusé. S'il voulait avoir ses otages, qu'il y
envoyât d'autres messagers. J'ai trouvé cela écrit; mais un autre
livre me dit que le Roi lui ordonna d'aller auprès du duc Guillaume,
son cousin, pour lui assurer qu'il aura le royaume d'Angleterre après
sa mort.
[66] Godwin, puissant seigneur et redouté du roi Edouard, avait
été obligé, en 1052, de livrer son neveu et un de ses fils en
otages à Edouard, et celui-ci les avait confiés à Guillaume.
Je ne sais pas cette circonstance; mais nous trouvons l'une et l'autre
écrite. Quelque besogne qu'il cherchât, quelque chose qu'il voulût
faire, Harold se mit en chemin, quoi qu'il pût lui en arriver après.
Aventure qui doit être, on ne peut empêcher qu'elle ne soit; et chose
qui doit advenir ne peut manquer, quoi qu'on fasse. Harold fit
préparer deux nefs, et à Bodeham[67] entra en mer. Je ne saurais vous
dire qui se trompa, ou qui gouvernait sur la mer, ou si le vent
tourna trop, mais je sais bien qu'il alla mal; jusqu'en Ponthieu il
lui fallut cingler; il ne put retourner en arrière et il ne put pas se
cacher là. Un pêcheur du pays qui avait été en Angleterre, et avait
souvent vu Harold, l'a épié et reconnu au visage et à la parole. Au
comte de Ponthieu Guy il alla dire en particulier qu'il le fera
beaucoup gagner s'il le veut accompagner; qu'il lui donne vingt livres
seulement, il lui en fera gagner cent; car tel prisonnier il lui
livrera qui lui donnera pour rançon cent livres ou plus. Le comte l'a
assuré qu'il fera à sa volonté; et celui qui a désiré le gain lui
montre Harold. Ils le mènent à Abbeville. Harold, par un affidé manda
au duc de Normandie comment il est arrivé en Ponthieu, lui qui venait
d'Angleterre vers lui, mais qui n'a pu venir droit au port. Il devait
venir auprès de lui en ambassade, mais il ne prit pas le bon chemin.
Le comte de Ponthieu l'avait pris et sans raison l'a mis en prison; il
le priait de le délivrer, s'il le pouvait, et lui promettait de faire
tout ce qu'il voudrait. Guy garda Harold avec grand soin; à
Beaurain[68] il l'envoya pour l'éloigner du duc Guillaume.
[67] Bosham, village près de Chichester; c'était alors un port
très-fréquenté.
[68] Ville sur la Canche.
Le duc pensa que s'il le tenait, il en ferait bien son affaire. Il
promit et offrit tant au comte, il le menaça tant et tant le flatta,
que Guy rendit Harold au duc et que le duc se saisit de Harold. Et le
duc lui a fait avoir le long de la rivière d'Eaulne un beau manoir.
Guillaume tint Harold plusieurs jours, comme il devait, à grand
honneur, à maint beau tournois il le fit aller très-noblement; chevaux
et armes lui donna, et en Bretagne le mena quand il dut combattre les
Bretons. Pendant ce temps le duc lui a parlé si bien, que Harold lui
a promis de lui livrer l'Angleterre quand le roi Édouard mourra; et,
s'il veut, il prendra pour femme Adèle, une fille qu'il a, et il s'y
engagera par serment si le duc le demande. Guillaume y consentit. Pour
recevoir ce serment Guillaume fit assembler un parlement. A Bayeux, on
a coutume de dire qu'il fit assembler un grand conseil; il fit
demander toutes les reliques et les réunit en un endroit; il en
remplit toute une cuve, puis d'un drap de soie les fit couvrir afin
que Harold ne le sût et ne les vît pas; on ne les lui montra pas et on
ne lui en parla pas. Dessus, on mit un reliquaire, le meilleur qu'il
put choisir et le plus précieux qu'il put trouver; je l'ai entendu
nommer œil de bœuf[69]. Quand Harold tendit la main dessus, la main
trembla, la chair frémit, puis il jura et promit, comme un homme qui
affirme, qu'il prendra Adèle, la fille du duc, et qu'il cédera
l'Angleterre au duc. En cela il fera tout son pouvoir, selon sa force
et son savoir, après la mort d'Édouard, s'il vit encore. Que vraiment
Dieu lui aide, et les reliques qui sont là! Plusieurs disent: que Dieu
lui octroie d'accomplir son serment! Quand Harold eut baisé le
reliquaire, et qu'il se fut levé sur ses pieds, vers la cuve le duc le
mène, et le fait rester le long de la cuve; on ôte le drap qui avait
tout caché, et il montre à Harold sur quels corps saints il a juré.
Harold s'épouvanta beaucoup des reliques qu'il lui montra.
[69] Petite boîte en forme d'œil de bœuf.
Quand Harold eut préparé son voyage, il prit congé du duc Guillaume;
et Guillaume l'a invité et prié de tenir sa parole. Puis au départ il
l'a baisé au nom de la foi et de l'amitié qui les unit. Harold repassa
la mer facilement, et vint sans encombre en Angleterre.