(_Religion des Franks, des Saxons et des Northmans_).
La religion du Nord est d'origine asiatique. Les travaux de la science
moderne sur les antiquités religieuses des peuples septentrionaux, et
sur celle des Indiens et des Perses, ont enfin mis dans tout son jour
cette importante vérité, sur la trace de laquelle on s'était trouvé
amené depuis longtemps. Désormais il n'y a plus à cet égard aucun
doute. La mythologie d'Odin est un retentissement lointain des
mythologies savantes de l'Orient. Mais, bien que le fond de cette
mythologie soit incontestablement asiatique, sa forme altérée par
l'effet d'une longue indépendance, par les variations du génie
instinctif des peuples, par les changements de résidence, par les
événements particuliers de l'histoire, est profondément empreinte
d'une originalité toute septentrionale et véritablement autochthone.
Il faut dire aussi que cette religion ne nous est connue par aucun
système suivi, et que l'on est obligé, pour la comprendre, d'en
recomposer la métaphysique d'après des récits et des chants, dans
lesquels cette métaphysique est presque complétement effacée par
l'exubérance du symbole poétique, et qui ne sont eux-mêmes que des
fragments. Ces monuments nous représentent peut-être fidèlement les
croyances scandinaves, telles qu'elles se peignaient dans l'esprit du
vulgaire; mais il est certain qu'ici comme chez tous les peuples, il
faut percer l'enveloppe fabuleuse pour pénétrer jusqu'à la pensée
initiative des instituteurs de la religion.
L'Edda de Snorron[25], résumé authentique de traditions dont nous ne
possédons plus textuellement qu'un petit nombre, sera notre guide
principal dans l'exposé que nous allons entreprendre. L'auteur suppose
que Gylfé, roi des anciens Goths, frappé de ce que l'on raconte de la
grandeur des Ases, se rend, sous un nom supposé, à Asgard, pour en
juger par lui-même; là, dans un palais magique, au milieu d'une cour
nombreuse, il aperçoit, assis sur des trônes, trois princes, nommés,
le premier Har, ce qui signifie le Sublime; le second Jafnhar, l'Égal
du Sublime; le dernier Thridie, le Troisième: il les interroge.
[25] On distingue les Eddas en: Edda poëtique et Edda prosaïque
ou de Snorron. L'Edda poëtique est un recueil d'anciens chants
scandinaves, rassemblés à la fin du onzième siècle, en Islande,
par Sœmund Sigfusson; le recueil contient une quarantaine de
poëmes, dont la Volu-Spa et le Hava-Mal sont les plus
importants.--L'Edda de Snorron a été composée en Islande, au
commencement du treizième siècle; c'est un traité de mythologie
et de science poétique divisé en trois parties: les légendes
(commentaire très précieux des anciens mythes scandinaves); le
vocabulaire poétique; les règles de la prosodie scandinave.
Gangler commença ainsi son discours: «Quel est le plus ancien et le
premier des Dieux? Har répond: Nous l'appelons ici Alfader; mais dans
l'ancienne Asgard il a douze noms: Alfader (le Père universel),
Hervian (le Seigneur), Nikar (le Sombre), Nikuder (le dieu de l'Océan),
Fiolner (celui qui fait beaucoup), Ome (le Bruyant), Biflid (l'Agile);
Vidrer (le Magnifique), Svidrer (celui qui extermine), Svider (celui
qui cause l'incendie), Oske (le Maître des morts), Falker
(l'Heureux)--Gangler demande: Quel est ce dieu? Quel est son pouvoir?
Qu'a-t-il fait pour manifester sa gloire? Har répond: Il vit toujours;
il gouverne l'univers, et les petites choses comme les grandes.
Jafnhar ajoute: Il a créé le ciel et la terre. Thridie poursuit: Il a
fait plus; il a fait les hommes et leur a donné une âme qui doit
vivre, et qui ne s'anéantira pas, même quand le corps se sera dissous:
tous les bons habiteront avec lui dans un lieu nommé l'Ancien; mais
les mauvais iront vers Héla, et de là dans le Niflheim.»
Ce passage est extrêmement important par l'idée claire et élevée qu'il
nous donne en un instant du principe suprême de la religion
Scandinave. Voilà bien le père et le destructeur, celui qui crée et
celui qui extermine, l'auteur unique des hommes et des dieux,
l'éternel Brahma: c'est ce dieu excellent de la Germanie, dont parle
Tacite: «Regnator omnium Deus, cætera subjecta atque parentia.» Comme
dans la mythologie orientale, il paraît au commencement, puis il
s'efface, laissant agir ce qui procède de lui, et ne reparaît plus
qu'à l'heure de la consommation du monde.
Il est assez difficile de décider avec certitude si ce dieu suprême
tire absolument l'univers du néant, car aucun des chants qui nous sont
restés ne s'explique sur ce point d'une manière précise. La première
chose qui se découvre dans l'histoire de la création, selon les
Scandinaves, est un immense abîme, peut-être co-éternel à Dieu, dans
lequel les principes contraires sont disposés chacun dans une région
distincte: les uns, que l'on pourrait regarder comme les principes
passifs, l'eau, le froid, l'inerte, l'obscur, sont au Nord; les
autres, qui sont les principes actifs, le feu, le mouvement, la
chaleur, la lumière, sont au Sud. La première de ces deux régions est
nommée le Niflheim, la seconde le Muspelheim: l'une est l'enfer,
l'autre le paradis. A la frontière de ces deux régions, et par la
combinaison des effluves contraires que la vertu divine en fait
sortir, se produit la masse habitable de l'univers, figurée dans le
langage poétique par un géant nommé Ymer. De cette masse, par des
causes qu'il serait peut-être téméraire de prétendre analyser sous le
voile épais dont la mythologie scandinave les enveloppe, naissent de
bons et de mauvais génies, auxquels le Créateur suprême semble
abandonner, sans s'en occuper davantage, l'administration de
l'univers. C'est à ces dieux secondaires, que remonte directement la
création de Aske et de Emla, principe sacré du genre humain, et ce
sont eux qui composent, pour ainsi dire, à eux seuls toute la
religion. Chacun peut aisément reconnaître les intimes rapports de
cette cosmogonie avec la cosmogonie de l'Inde, mais plus
particulièrement encore avec celle de la Perse. Il n'est pas besoin
d'insister ici là-dessus; et il vaut mieux rentrer dans notre sujet
spécial en essayant de donner par quelques citations une idée plus
étendue de l'esprit particulier de la mythologie scandinave. Voici le
début de l'une des odes antiques les plus précieuses que le Nord nous
ait conservées: elle est connue dans la tradition sous le nom de
Volu-Spa ou chant de la prophétesse, et paraît composée d'une suite
de lambeaux empruntés à des poëmes cosmogoniques encore plus anciens;
ce qui explique son obscurité.
«Que toutes les divines créatures, grandes et petites, fassent
silence! Vous voulez que je récite les éloges antiques du fils de
Heimdall, et ce que je sais de plus ancien sur les hommes de Valfodur.
Je me souviens des géants nés au matin, chez lesquels je me suis
instruite autrefois. On était au matin des siècles lorsque Ymer parut:
il n'y avait ni sable, ni mer, ni vents rafraîchissants; la terre ne
se trouvait nulle part, et le ciel n'existait point dans la hauteur.
Un abîme immense était dans l'espace, et la verdure n'existait point.
Avant que les fils de Bore qui bâtirent Midgard eussent élevé les
tables, le soleil éclairait du côté du midi les pierres du palais. Le
soleil ignorait où était sa demeure; les étoiles ignoraient où elles
devaient établir leur siége; la lune ignorait le lieu de sa force:
Mais alors les dieux prirent place au suprême tribunal et
considérèrent ces choses. Ils donnèrent des noms à la nuit et à la
lune décroissante; ils en donnèrent au matin, au midi, et au soir,
afin que l'on comptât la suite des années.--Enfin, les Ases puissants
et dignes d'amour, quittant cette troupe, vinrent en un lieu, et là
ils trouvèrent sur le rivage les deux malheureux, Aske et Emla, privés
de toute force, n'ayant pas d'âme, n'ayant pas de raison: ils
n'avaient ni sang, ni parole, ni beauté. Odin leur donna l'âme, Honer
la raison, Lodur le sang et la beauté.»
Voilà avec ce majestueux laconisme, si ordinaire dans tout ce qui
porte le cachet de la poésie sacerdotale, le récit de l'enfantement du
monde. Les mots, dans ces vers mystérieux, ne sont pour ainsi dire que
les éclairs par lesquels les idées ensevelies dans la nuageuse
profondeur trahissent leur présence. Les fables recueillies par
Snorron et qui composent le fond de la seconde Edda sont heureusement
plus explicites, et nous permettront de pénétrer plus avant dans le
détail de ces mythes. «Gangler demande où habitait le géant Ymer, et
quelle était sa nourriture; Har lui répond: «Après que le souffle qui
venait du Midi eut fondu les exhalaisons de la glace et en eut formé
des gouttes (le principe de Ymer), il en forma une vache. Quatre
fleuves de lait coulaient de ses mamelles, et elle nourrissait Ymer.
La vache se nourrissait à son tour en léchant les pierres couvertes de
sel et de gelée. Le premier jour qu'elle lécha ces pierres, il en
sortit des cheveux d'homme; le second jour, une tête; le troisième, un
homme entier, qui était doué de beauté, de force et de puissance. On
le nomma Bure; c'est le père de Bore qui épousa Byzla, fille du géant
Baldorn. De ce mariage sont nés trois fils, Odin, Vili et Vé. Et c'est
notre croyance qu'Odin gouverne avec ses frères le ciel et la terre,
que le nom d'Odin est son vrai nom, et qu'il est le plus puissant de
tous les dieux.» Gangler demande si les deux races vivaient entre
elles avec amitié. Har répond: «Bien au contraire; les fils de Bore
tuèrent Ymer, et il coula tant de sang de ses blessures, que tous les
géants y furent noyés à l'exception d'un seul nommé Bergelmer, qui se
sauva avec tous les siens. C'est par lui que s'est conservée la race
des puissances de la Gelée.» Gangler demande: «Que firent alors les
fils de Bore que vous nommez les dieux?» Har répond: «Ce n'est pas une
petite chose à dire. Ils traînèrent le corps de Ymer au milieu de
l'abîme et ils en firent la terre; l'eau et la mer furent formées de
son sang, les montagnes de ses os, les pierres de ses dents. Ayant
fait le ciel de son crâne, ils le posèrent sur la terre. Après cela
ils allèrent prendre des feux dans le Muspelheim, et les placèrent
dans l'abîme, afin qu'ils éclairassent la terre. De là les jours
furent distingués et les années comptées.» Gangler s'écrie: «Voilà
certainement de grandes œuvres et une vaste entreprise!» Har
continue, et dit: «La terre est ronde, et autour d'elle est placée la
profonde mer. Les rivages ont été donnés aux géants, et sont leur
demeure. Mais plus avant sur la terre, dans un espace également
éloigné de tous côtés de la mer, les Dieux ont bâti un rempart contre
les géants, avec les sourcils d'Ymer, et ils ont nommé cette enceinte,
Midgard.» «Mais, dit Gangler, d'où viennent les hommes qui habitent à
présent le monde? Har répond: «Les fils de Bore, se promenant un jour
sur le rivage, trouvèrent deux morceaux de bois flottant. Ils les
prirent et en firent un homme et une femme. Le premier leur donna
l'âme et la vie; le second, la raison; le troisième, l'ouïe, la vue,
la voix, des habillements et un nom. On appelle l'homme Aske et la
femme Emla. C'est d'eux qu'est descendu le genre humain, à qui une
demeure a été donnée près de Midgard. Les fils de Bore bâtirent
ensuite dans le milieu la ville d'Asgard où demeurent les dieux et
leurs familles. C'est là qu'est situé le palais d'Odin, nommé la
terreur des peuples. Lorsque Odin s'y assied sur son trône sublime, il
découvre tous les pays, voit les actions des hommes et comprend tout
ce qu'il voit. Sa femme est Frigga, fille de Fiorgun. De ce mariage
est descendue la famille des Dieux. C'est pourquoi Odin est appelé le
père universel. La terre est sa fille et sa femme. Il a eu d'elle
Asa-Thor, son premier né. La force et la valeur suivent ce dieu: c'est
pourquoi il triomphe de tout ce qui vit.»
Il me semble que l'on ne peut guère douter qu'Ymer ne représente dans
cette fable les forces désordonnées du chaos, _rudis indigestaque
moles_. La vache produite par le souffle de l'éternel Midi est le
principe de la fécondité qui, tout en nourrissant le chaos, fait
naître le principe créateur désigné sous le nom de Bore. De l'union de
ce principe avec une fille de la race d'Ymer, emblème de la matière,
sort enfin la trinité scandinave, Odin, Vili et Vé. Et remarquons ici
comme un point de la plus haute importance le trait décisif, confirmé
par l'Edda de Snorron, que la Volu-Spa nous donne de cette trinité, à
l'endroit de la création du genre humain: c'est la première personne
ou Odin qui confère l'âme, la seconde qui confère la raison, la
troisième qui confère la forme et l'existence du corps. A cette
trinité appartient le gouvernement immédiat du ciel et de la terre.
Près de ces divers principes subsiste, comme les mauvais anges dans la
mythologie des Perses ou les Titans dans celles des Grecs, la race des
géants. C'est par un combat contre ces puissances fatales, dans lequel
Odin et ses frères demeurent vainqueurs, que commence l'histoire du
monde. Les géants sont repoussés aux confins de la terre habitable; un
rempart est élevé contre leurs efforts destructeurs; le genre humain
prend naissance.
On ne s'attend point que nous entrions ici dans le détail de la
généalogie et des attributs de toutes les divinités du ciel
scandinave. Snorron y place, comme dans l'Olympe grec, douze divinités
principales.
Ce sont des personnifications analogues à celles que l'on rencontre
dans toutes les mythologies. Thor, le premier né d'Odin, est le dieu
de la guerre; Balder, le second, est le dieu de la bonté et de la
miséricorde; Brage préside à l'éloquence; Tyr à la prudence militaire;
Hoder à la richesse; Niord, de la race des géants, mais élevé dès son
enfance chez Odin, est le maître de la mer; de lui sont nés Frey, le
dieu de la pluie, et Freya, déesse de l'amour, bien différente de
Frigga, épouse d'Odin et déesse de la terre, la _herta_ germanique.
Les autres déesses sont Saga, l'histoire; Eyra, la médecine; Géfyone,
la chasteté; Nossa, fille de Freya, la parure; Vara, la bonne foi,
spécialement en ce qui concerne l'amour; Snotra, la prudence; enfin,
nous mentionnerons encore les Walkyries, qu'Odin envoie dans les
combats pour choisir les héros et les amener à sa table: ce sont elles
qui président aux coupes et aux festins. Quant aux mauvais génies,
nous nous contenterons de dire un mot de Loki, qui est l'Ahrimane du
Nord et le père des principes qui doivent finir par triompher du
monde: Héla, la mort; Fenris, la destruction; le serpent de Midgard,
qui enserre le monde, et qui est peut-être la corruption. «Loki, dit
l'Edda, est appelé le calomniateur des dieux, l'artisan de la fraude,
l'opprobre des dieux et des hommes. Il est fils du géant Farbante et
de Laufeya. Loki est beau et bien fait, mais il a l'esprit méchant,
léger, infidèle. Il surpasse tous les hommes dans l'art de la ruse et
de la tromperie. Sa femme se nomme Signie; il a eu d'elle Nare et
plusieurs autres fils. Il a eu de la géante Angerbode trois autres
enfants: l'un est le loup Fenris; le second le grand serpent de
Midgard; le troisième la Mort.»--La lutte continuelle des dieux et de
Loki, et les ruses innombrables de ce dernier, sont le sujet sur
lequel l'inépuisable imagination des Skaldes s'est le plus exercée. De
toutes ces fables, la seule qui nous paraisse importante est celle qui
nous représente Balder, le dieu de la charité et de la miséricorde,
tué par mégarde, sur les instigations perfides de Loki, par l'aveugle
Hothur. Loki, malgré ses subterfuges finit par être vaincu et
enchaîné dans une caverne d'où il ne sortira qu'au dernier jour. Au
surplus toutes ces fables, excepté peut-être cette dernière, sont
évidemment postérieures à l'époque primitive de la théologie, et le
caprice des poëtes y a eu bien plus de part que la métaphysique.
Enfin le dernier jour arrive. L'équilibre qui subsistait dans la
création entre les principes contraires est rompu. Le dieu supérieur
lui-même, comme dans la théologie orientale, rentre en scène pour
prêter main-forte à la destruction. Les principes secondaires sont
tués les uns par les autres. Tout s'anéantit, mais bientôt aussi tout
renaît sous une forme nouvelle. _Magnus ab integro sæclorum nascitur
ordo._ D'effroyables désordres qui se manifestent sur la terre où
l'harmonie des sociétés et celle de la nature commencent à se
troubler, sont le signal de la venue de ces jours terribles, et après
la tuerie des hommes arrive celle des dieux. Les derniers restes de la
création se dissipent dans les flammes envoyées du midi par Surtur (le
Noir), le Brahm scandinave. Afin de donner une idée plus précise de
cette grande et sublime prophétie, nous citerons en les traduisant
littéralement, d'après le latin de Résénius, les propres paroles de la
Volu-Spa:
«Au delà de nos jours, moi, fille puissante d'Odin, j'aperçois le
crépuscule des Dieux.
«Garm aboie devant l'antre horrible de Gnip; les chaînes sont rompues;
Fréco se précipite. Les frères combattent et se tuent les uns les
autres; on crache sur la parenté. Il fait dur dans le monde: grands
adultères: âge de décadence: âge d'épée: les boucliers se brisent: âge
de tempête, âge de férocité. Jusqu'à ce que le monde soit détruit,
aucun homme n'épargnera un autre homme.
«Les fils de Mimir (les flots de l'Océan) jouent entre eux. Les
rameaux s'enflamment. Heimdall sonne à grand bruit dans sa trompe.
Odin consulte la tête de Mimir. L'arbre antique résonne. Les géants
sont délivrés. Le frêne d'Igdrasil (le symbole du monde) frémit
d'horreur. Garm aboie devant l'antre horrible de Gnip; les chaînes
sont rompues; Fréco se précipite.
«Que se passe-t-il chez les Ases? Que se passe-t-il chez les Alfes? Le
monde des géants est plein de bruit. Les Ases tiennent conseil. Les
nains gémissent devant les ouvertures des rochers. Surtur (le Noir)
vient du Midi avec son glaive; l'épée est éblouissante comme le
soleil. Les rochers se brisent; les dieux sont épouvantés; les hommes
foulent le chemin de Héla (de la mort); le ciel se fend.
«Odin engage le combat avec le loup, et la blanche Freya s'oppose à
Surtur. Mais le mari de Frigga succombe. Alors Vidar, le puissant fils
d'Odin, prêt à combattre l'animal funèbre, de sa main étendue le
frappe au cœur de son épée, vengeant ainsi la mort de son père. Il
s'avance, le fils gracieux de Hlodymia, et il renverse vaillamment le
serpent de Midgard; mais il recule de neuf pas, empoisonné par le
funeste serpent.
«Le soleil devient noir; la terre entre dans la mer; les brillantes
étoiles se détachent du ciel; le feu se répand sur l'antique édifice;
la flamme dévorante s'élève jusqu'au ciel. Garm aboie devant l'antre
de Gnip; les chaînes seront rompues; Fréco se précipitera.»
Mais la consommation suprême à peine terminée, une nouvelle création
recommence: les diverses puissances qui avaient présidé à la création
antérieure, tout en se résorbant dans la puissance éternelle, ont
laissé après elles des germes qui reprennent vie à leur place.
Écoutons encore la Vola.
«Elle voit enfin sortir du sein de la mer une terre entièrement
couverte de verdure. Elle voit les cascades se précipiter, et
au-dessus d'elles planer l'aigle qui guette les poissons dans les
montagnes. Les Ases se réunissent dans les plaines d'Ida, et
conversent ensemble sur la destruction du monde et les anciens runes
d'Odin.
«On retrouve dans le gazon les antiques tables d'or. Les champs
produisent d'eux-mêmes les fruits. L'adversité disparaît. Balder
revient. Balder et Hotker s'établissent en paix dans le palais d'Odin.
Comprenez-vous? Sais-je encore quelque chose? Un palais couvert d'or,
plus brillant que le soleil, s'élève sur le Gimlé: les bons y font
leur demeure et y jouissent pendant les siècles du bien
suprême.»............ Pour prendre idée en un instant de la morale
particulière à un peuple, il suffit d'examiner quelles sont, chez ce
peuple, les conditions du paradis et celles de l'enfer. En jugeant les
Scandinaves d'après cette maxime, il n'est pas difficile de
reconnaître que la valeur militaire formait chez eux le fond essentiel
de la vertu: «La valeur, comme le dit un guerrier germain dans Tacite,
est le seul bien de l'homme: Dieu se range du côté du plus fort.» Le
palais d'Odin s'ouvrait à tous les guerriers morts avec courage sur le
champ de bataille. Conduits par les Walkyries, les brillantes déesses
de la mêlée, et enlevés sur des chevaux rapides, ces glorieux
trépassés venaient aussitôt s'installer parmi les immortels du
Valhalla. Cinq cent quarante portes spacieuses suffisaient à peine au
mouvement continuel des héros, se pressant pour entrer ou pour sortir,
aux abords de cette ruche céleste. Il ne pouvait donc y avoir qu'une
seule crainte pour l'homme intrépide: la crainte de ne pas mourir sur
le champ de bataille. Cette mort sur le champ de bataille était la
plus précieuse récompense qu'un noble cœur pût attendre. Loin
d'interrompre la vie, elle la prolongeait en la couronnant. Voyons
dans le chant de mort de Haquin, fils de Harald, de quelle manière se
peignait la mort aux yeux des combattants, et nous comprendrons
combien, loin de la redouter, ils devaient y aspirer avec énergie:
«Allons, dit la Walkyrie au héros, poussons nos chevaux au travers de
ces mondes tapissés de verdure, qui sont la demeure des dieux. Allons
annoncer à Odin qu'un roi va le visiter dans son palais.--Enfin, le
roi Haquin s'approche, et sortant du combat, il est encore dégouttant
de sang. A la vue d'Odin, il s'écrie: Ah! que ce dieu me paraît sévère
et terrible!--Le dieu Brage répond: Venez, vous qui fûtes l'effroi des
plus illustres, venez vous réunir à vos huit frères: les héros qui
habitent ici seront en paix avec vous, et vous vous abreuverez de
bière dans la compagnie des immortels.--Mais le prince valeureux
s'écrie: Je veux toujours garder mon armure: il faut qu'un guerrier
conserve avec soin sa cuirasse et son casque, et il est dangereux de
quitter sa lance un instant!»
Quel aplomb dans la mort! Il suffisait, chez les Scandinaves, pour
avoir le droit de redresser ainsi la tête en entrant dans l'empire
funèbre, de s'y trouver convoqué par le fer sanglant des batailles. On
conçoit aisément tout ce qu'une aussi vive persuasion devait inspirer
d'intrépidité et d'indomptable valeur. La mort conférée par la main
d'un ennemi constituait pour ces fanatiques adorateurs d'Odin un
sacrement suprême: elle était à leurs yeux comme un autre baptême de
sang, mais ayant seul qualité pour ravir les âmes dans les félicités
du Valhalla, et quiconque était sorti pacifiquement de la vie, quelque
éclat que cette vie en son temps eût jeté dans la guerre, les portes
du céleste palais demeuraient inexorablement fermées par la loi du
destin. D'autres mondes, les mondes mélancoliques de Héla, s'ouvraient
pour ces infortunées victimes de la mort. La croyance à cet égard
était si formelle, qu'au dire des poëtes, c'était dans un de ces
mondes que le dieu Balder lui-même, après sa mort, avait été contraint
de descendre. Quant aux lâches, l'affreux séjour du Nifflheim était
pour eux. Frappés d'infamie pendant leur vie, souvent même, comme le
rapporte Tacite au sujet des Germains, étouffés dans la boue par leurs
frères d'armes, ils allaient, leur dernière heure venue, expier leur
crime dans un enfer de glace et de venin. Lâcheté, courage, voilà
quels étaient, chez les Scandinaves, les deux pôles fondamentaux du
vice et de la vertu; et chez un peuple où la guerre semblait être la
fin essentielle de l'individu comme de la société, cela ne pouvait
manquer d'être ainsi.
On ne saurait croire à quel point cette morale, toute dirigée vers la
guerre, avait porté chez les Scandinaves le mépris de la mort.
L'instinct naturel avait été complétement anéanti. Au lieu de redouter
la mort comme un mal, on la désirait et on la recevait comme un bien.
Cet héroïsme inspiré aux Scandinaves par le sentiment de
l'immortalité, paraît avoir profondément étonné les Romains, qui ne
connaissaient que celui qui provient du dévouement à la chose
publique. Ce courage était pour eux une énigme ainsi que celui des
premiers chrétiens. «Ils tressaillent de joie dans un combat, dit
Valère-Maxime, en pensant qu'ils vont sortir de la vie d'une manière
si glorieuse; ils se lamentent dans les maladies de la crainte d'une
fin honteuse et misérable.» Il s'agissait pour ces guerriers de bien
plus grandes choses encore que la gloire et la honte: il s'agissait de
peines ou de récompenses éternelles. Lucain avait mieux compris le
secret de leur valeur. «La mort, disait-il, est pour eux le passage à
une longue vie dans un autre univers. Ils sont heureux de leur erreur
ces peuples que regarde le pôle! Ils ignorent la plus redoutable de
toutes les craintes, celle de la mort. De là, cette hardiesse à se
précipiter sur les piques; de là ces âmes toujours prêtes à la mort,
et cette persuasion qu'on ne saurait avoir que de lâches ménagements
pour la vie, puisqu'elle doit renaître.» Il me paraît hors de doute
que c'est cette croyance si forte qui a décidé la ruine de l'empire
romain. Des armées où il n'y a que l'honneur militaire, quelque
puissant qu'on l'y suppose, peuvent-elles résister à des armées mises
en mouvement par la religion? Ce sont vraiment là les épées du
Seigneur; leur mobile est souverain. Aussi me semble-t-il tout à fait
superficiel de chercher à expliquer, comme on le fait ordinairement,
par des considérations toutes temporelles, le démembrement de l'empire
romain. La religion y a joué un plus grand rôle peut-être que la
politique et la stratégie. C'est elle qui a décidé toutes les
victoires en jetant dans les balances du combat ses palmes
immortelles.
Ce point est, à mon avis, si important, que je crois pouvoir y
insister, en citant ici, d'après une ancienne chronique du Nord, la
_Jomswikinga Saga_, un exemple qui montre, mieux qu'aucun discours ne
pourrait le faire, combien la crainte qu'inspire naturellement la mort
à tous les hommes était complétement abolie chez les guerriers
scandinaves. Sept jeunes guerriers, appartenant à la colonie de
Jomsburg, fondée par Harald à la dent bleue, sur la côte méridionale
de la Baltique, accablés par le nombre dans un combat, et saisis
malgré leurs efforts désespérés, furent condamnés par leur vainqueur à
avoir la tête coupée. Cette condamnation fut reçue par eux avec la
même joie qu'une délivrance. Le premier qui fut mené au supplice se
contenta de dire avec un calme parfait: «Pourquoi ne m'arriverait-il
pas la même chose qu'à mon père? Il est mort; je mourrai.» Le guerrier
qui devait trancher la tête au second lui ayant demandé ce qu'il
pensait à la vue de la mort, il répondit: «qu'il connaissait trop bien
les lois de son pays pour qu'aucune parole marquant la crainte pût
sortir de sa bouche.» A cette même question, le troisième répliqua:
«Je me réjouis de mourir glorieusement, et je préfère cette mort à une
vie infâme comme la tienne.» Le quatrième fit une réponse plus longue:
«Je reçois, dit-il, la mort de bon cœur, et ce moment m'est agréable.
Je te prie seulement de me trancher la tête le plus promptement que tu
pourras, car c'est une question que nous avons souvent agitée à
Jomsburg que de savoir si l'on conserve encore quelque sentiment quand
la tête est coupée. C'est pourquoi je vais prendre ce couteau dans ma
main: après avoir été décapité, si je le porte contre toi, ce sera un
signe que je n'ai pas entièrement perdu le sentiment; si je le laisse
tomber, ce sera une preuve du contraire. Ainsi hâte-toi de terminer ce
différend.» Le cinquième mourut en raillant les ennemis. Le sixième
pria le bourreau de le frapper de face: «Je me tiendrai immobile,
dit-il, et tu observeras si je donne quelque signe de frayeur, si je
cligne seulement les yeux; car nous sommes faits à ne pas remuer, même
quand on nous donne le coup de la mort.» Le septième était un jeune
homme dans la fleur de l'âge et d'une rare beauté. Interrogé sur ce
qu'il pensait de la mort: «Je la reçois volontiers, répondit-il avec
noblesse; j'ai rempli les plus grands devoirs de la vie, et j'ai vu
mourir tous ceux à qui il ne m'est plus permis de survivre.» Toutes
ces réponses sont admirables.
On conçoit qu'avec de pareilles idées de la mort il ne pouvait guère y
avoir chez les Scandinaves d'obstacle au suicide. Il était naturel que
les guerriers, empêchés par leurs blessures ou par leur âge d'aller
quêter dans les combats une mort bienheureuse, cherchassent à se
frayer par quelque fin intrépide un autre chemin vers le ciel. Odin
lui-même, en s'ouvrant la poitrine, dans sa vieillesse, avec le fer de
sa lance, leur avait donné l'exemple. Aussi le suicide était-il
généralement en honneur chez eux. Il existait en Suède une montagne
escarpée du haut de laquelle se précipitaient ceux qui voulaient
terminer leur vie; on la nommait, dit Mallet, la salle d'Odin, parce
qu'elle était en quelque sorte le vestibule du palais de ce dieu. En
Islande, il y en avait également une destinée au même usage. «C'est là
qu'on se rend, dit une ancienne saga, quand on est affligé et
malheureux. Nos ancêtres, même sans attendre les maladies, partaient
de là pour aller chez Odin.»
Enfin, sans vouloir entrer dans l'histoire du culte des Scandinaves,
j'ajouterai seulement que les sacrifices humains se trouvaient en
harmonie parfaite avec cette morale sanguinaire, et en étaient en
quelque sorte la conséquence. Puisque la mort était une chose si
agréable aux dieux, on ne pouvait manquer de la faire intervenir,
comme un élément essentiel, dans les hommages qu'on leur rendait. Dans
les derniers temps cet abus, augmentant sans cesse, était devenu
excessif. Les temples s'étaient transformés en boucheries humaines. On
immolait, selon ce que rapporte l'évêque de Merseburg dans sa
chronique, jusqu'à quatre-vingt-dix-neuf victimes à la fois. On
baignait de sang le temple et les idoles, et on en arrosait même le
peuple. Pour plaire aux Dieux, avec de si abominables principes, on ne
reculait pas même devant le crime. Tantôt les rois immolaient leurs
sujets, tantôt les sujets leurs rois. Le premier roi de Vermelande fut
brûlé en l'honneur d'Odin à cause d'une disette. Plusieurs fois, selon
le témoignage des chroniques, des rois, pour obtenir la victoire,
offrirent à Odin le sang de leurs enfants. Dès que l'inhumanité a mis
le pied dans la morale, elle y renverse tout.
Les lâches n'étaient cependant pas les seuls habitants du Nifflheim,
On y trouvait aussi, et la Volu-Spa est parfaitement explicite sur ce
point, tous les autres morts qui s'étaient rendus coupables envers la
société durant leur vie: les parjures qui détruisent le principe de la
confiance entre les hommes; les adultères qui y détruisent celui du
mariage; les assassins qui détruisent celui de la paix entre les
enfants de la même patrie. Mais le domaine de la criminalité ne
s'étendait point au delà de ces bornes. La dureté de cœur et
l'horrible férocité ne poussaient pas plus vers l'enfer que le
dévouement et la mansuétude n'élevaient vers le ciel. N'était-ce pas
chez les Scandinaves qu'avait été inventé ce dogme étrange, et dont on
chercherait vainement ailleurs l'analogue, la mort de Balder, dieu de
la miséricorde, tué par Honer, dieu, selon toute vraisemblance, de la
force brutale, entraîné, malgré les efforts impuissants d'Odin et de
Frigga, dans la profondeur des enfers, et destiné à renaître un jour
pour établir sur la terre renouvelée son éclatant royaume?
Quelle éloquente prophétie de l'avenir, et chez un peuple duquel on se
serait si peu cru en droit de l'attendre! Mais aussi quel dur symbole
de l'impitoyable morale du présent! Ni charité, ni humanité, ni
merci; la miséricorde avait disparu même du sein des Dieux! Nations
terribles, sans avoir besoin de connaître les secrets de votre
histoire, j'assignerais volontiers l'époque à laquelle ce Balder a
quitté votre Olympe pour s'éclipser dans l'obscurité des enfers.
N'est-ce point à celle où Dieu, voulant façonner de longue main contre
Rome un glaive bien trempé, enleva votre germe à la terre d'Asie pour
l'endurcir et l'adapter à l'exécution de ses sanglants décrets, en le
développant par une éducation sévère dans les contrées inhospitalières
du Nord? On vit, à l'heure du jugement, ce que valait ce glaive,
fabriqué parmi les glaces du Septentrion, loin de toutes les saintes
tiédeurs que le souffle de la charité met dans l'âme des hommes,
aiguisé par l'ange exterminateur sur les pierres du tombeau où vous
aviez fait descendre le dieu de la pitié. Mais dans ce même temps, au
midi, par d'incroyables moyens, la Providence vous préparait aussi la
résurrection de ce divin Balder, afin de vous le rendre, sous le nom
de Christ, votre mission achevée, alors qu'il conviendrait à ses plans
d'arrêter le torrent de vos colères, et de vous appeler à de nouveaux
services. Quelle grandeur dans ce dogme sauvage de la mort et de la
résurrection de Balder; et quel trait de lumière fait tomber sur la
moralité du destin le rapprochement du mythe et de l'histoire!
J. REYNAUD, _Encyclopédie nouvelle_, article _Scandinaves_.