II

Le juge d’instruction, qu’on vient de voir procéder, dans l’appartement

du colonel Prétoff, à une opération de justice, se nommait Robert

Lindal. Il avait trente ans. Il était le fils d’un conventionnel mort

quelques années avant, et à qui sa courageuse conduite durant la Terreur

avait valu, sous le Consulat, la faveur de Bonaparte. Après sa mort,

cette faveur avait rejailli sur son fils. Elle s’était traduite par sa

nomination comme juge instructeur au tribunal de la Seine, à un âge qui

semblait l’éloigner pour longtemps encore de fonctions délicates et

difficiles, en vue desquelles on ne saurait exiger de ceux qui les

occupent, trop d’expérience et de maturité.

A les exercer en y apportant son intelligence, son esprit, sa naturelle

droiture, Robert Lindal s’en était montré digne. Des instructions

criminelles confiées à ses soins et conduites avec dextérité l’avaient

mis en lumière. On le considérait au Palais comme un magistrat d’avenir,

dont les talents ne seraient jamais inférieurs à sa tâche et qui leur

devrait de parvenir aux plus hauts grades judiciaires. C’est à ce titre

que, dans l’après-midi du jour où nous le présentons à nos lecteurs, le

procureur impérial l’avait chargé d’instruire sans délai une affaire

dont les autorités impériales et l’empereur Napoléon lui-même étaient

alors gravement préoccupés.

De rapports venus de Saint-Pétersbourg, résultait, en effet, la preuve

que le Gouvernement russe connaissait, au moins en partie, quelques-uns

de nos secrets militaires et plus particulièrement les plans de la

campagne que l’empereur préparait dans le plus grand mystère contre la

Russie. Le général de Caulaincourt, notre ambassadeur auprès du tsar,

avait envoyé à ce sujet les détails les plus précis. Ils ne laissaient

aucun doute sur l’existence d’un espionnage organisé à Paris avec une

complicité occulte dans les bureaux de la Guerre.

Tandis qu’on se hâtait de modifier les plans primitifs, une surveillance

rigoureuse exercée dans ces bureaux avait amené une triple arrestation,

suivie de l’exécution de l’un des coupables, humble et obscur employé,

et de la condamnation des deux autres à vingt ans de fer. Mais, en dépit

de toutes les recherches, on ignorait encore le nom du personnage par

qui ces malheureux s’étaient laissés corrompre. Ils avaient déclaré ne

pas le connaître. Ils ne connaissaient que l’individu qui avait été

l’intermédiaire entre eux et celui dont l’argent avait payé leur

délation, et cet individu, de nationalité allemande, était parvenu à

s’enfuir.

On croyait cependant avoir, en châtiant trois des coupables, coupé court

à la trahison. Mais, à peu de jours de là, on s’était aperçu qu’elle

continuait. Des révélations nouvelles étaient arrivées en Russie; les

espions de notre ambassade en avaient acquis la certitude. Ce qu’ils en

disaient prouvaient du même coup que celles-là provenaient d’une autre

source que les premières et que leurs auteurs n’avaient rien de commun

avec les criminels déjà condamnés. L’empereur irrité avait donné les

ordres les plus sévères en vue de leur découverte. Grâce au zèle de la

police, surexcitée par cette colère auguste, les soupçons les plus

probants étaient tombés sur l’un des attachés militaires de l’ambassade

russe, le colonel Prétoff.

--Qu’on l’arrête, s’était écrié l’empereur, après avoir lu le rapport

qui mentionnait ces soupçons. Par le corrupteur, nous connaîtrons les

corrompus et, si leur culpabilité est démontrée comme la sienne, ils

subiront tous le même sort.

Vainement, le ministre des Affaires Étrangères avait objecté que le

colonel Prétoff était couvert par les immunités diplomatiques, que son

arrestation serait considérée comme une violation du droit des gens;

l’empereur avait répliqué que la conduite de cet officier constituait

une violation plus éclatante encore de ce droit, et qu’en la châtiant,

lui-même exerçait celui de la légitime défense. Quand Napoléon avait

parlé, il fallait obéir. La justice ayant été saisie de l’affaire,

Robert Lindal s’était vu chargé de procéder à l’arrestation du colonel

Prétoff, d’opérer une perquisition à son domicile et d’ouvrir contre

lui, s’il y avait lieu, une instruction judiciaire dans le but de le

convaincre des faits qui lui étaient imputés et de découvrir ses

complices.

Ces ordres devaient être exécutés dans le plus grand secret. Les

opérations de police, en ce temps-là, se déroulaient sans que rien en

parvînt à la connaissance du public. Sous des peines rigoureuses,

défense était faite aux journaux d’en parler, défense d’ailleurs

superflue, puisque, le plus souvent, eux-mêmes les ignoraient.

Comme on l’a vu, la visite faite à l’_Hôtel d’Anvers_ par le juge

d’instruction, assisté d’un commissaire de police, n’avait donné aucun

résultat. Robert Lindal n’était pas plus éclairé après, qu’avant. Ses

efforts pour élucider cette intrigue ténébreuse, loin de le mettre sur

les traces de la vérité, avaient eu pour effet de l’en éloigner

davantage, par suite de son impuissance à mettre la main sur le

principal coupable, cet officier étranger qui, par sa fuite, avouait sa

culpabilité et qui seul aurait pu désigner ses complices.

--C’est jouer de malheur d’être arrivé trop tard, pensait tristement

Lindal en s’en revenant seul, après s’être séparé du commissaire à la

porte de l’hôtel, et lui avoir donné rendez-vous pour le lendemain à son

cabinet. Du moins, on n’aura pas à me reprocher d’avoir manqué de zèle.

J’ai reçu le mandat du procureur impérial à six heures; à sept heures,

je me présentais au domicile de Prétoff. Il n’y a donc pas eu de temps

perdu. Peut-être, m’objectera-t-on que j’aurais dû mettre les gendarmes

à ses trousses; mais il avait une trop grande avance sur eux pour qu’il

leur eût été possible de l’atteindre. Averti du sort qui le menaçait,

toutes ses mesures étaient prises pour leur échapper.

Averti, par qui? vainement il se le demandait. Au surplus, que c’eût été

par la princesse B..., placée si haut qu’on ne pouvait songer à lui

faire subir un interrogatoire et qui, d’ailleurs, n’aurait rien avoué;

que c’eût été par une autre voie, cela importait peu. Ce qui

apparaissait à Lindal comme bien autrement grave, c’est que Prétoff

ayant disparu, l’instruction se trouvait réduite à s’éclairer par

d’autres moyens et que ces moyens, il ne les voyait pas.

Sans doute, il emportait, soigneusement serrés dans un cornet de papier,

des débris de lettres dont l’examen minutieux s’imposait à lui. C’est

pour y procéder sans tarder qu’il se hâtait de rentrer. Il y

consacrerait, au besoin, toute sa nuit. Mais, comment supposer que de

ces débris informes, échappés aux flammes comme par miracle, jaillirait

la lumière! Les lettres dont ils attestaient la destruction n’avaient

assurément aucune importance. Si le colonel les avait considérées comme

compromettantes, il se fût assuré que le feu les avaient consumées.

Aussi, n’était-ce pas pour y découvrir le nom des complices de Prétoff

que Lindal souhaitait de parvenir à les reconstituer, mais parce que,

tout à l’heure, lorsque le commissaire de police lui en passait les

lambeaux, il avait lu sur l’un d’eux un autre nom connu de lui, le nom

de Suzanne Villaret. Et rien que de le voir, mêlé à la vie de Prétoff,

au bas d’une lettre adressée sans doute à cet homme dont les aventures

amoureuses avaient, en ces derniers temps, dépassé, à diverses reprises,

la chronique mondaine, il était resté bouleversé.

Depuis longtemps déjà, il se préoccupait de cette jeune fille. Il

habitait la même maison qu’elle, rue du Four-Saint-Germain. Il occupait

au premier étage un appartement en rapport avec ses fonctions et son

rang social; elle était installée plus haut, dans un logement modeste.

Elle y vivait avec son père, expéditionnaire aux bureaux de la Guerre

et, plus encore que lui, elle contribuait aux nécessités de l’existence

commune, grâce aux leçons de harpe qu’elle allait donner en ville,

chaque jour.

La rencontrant fréquemment dans l’escalier, frappé par sa beauté qui

éclatait sous sa mise simple, Lindal avait commencé par s’intéresser à

elle et fini par lui vouer un culte silencieux. Que de fois, en rentrant

le soir dans le logis solitaire où se déroulait son existence grave et

mélancolique, il s’était dit qu’il serait plus doux d’y être attendu par

une femme qui ressemblerait à celle-là, et de s’y délasser de ses

sévères travaux en reposant son front alourdi sur ce cœur qu’il devinait

délicieux, à la flamme du regard charmant qui en trahissait les ardeurs!

Il n’avait jamais parlé à Mlle Villaret. Tout se bornait entre eux à ces

rencontres quasi-quotidiennes soulignées par un échange de saluts et qui

le laissaient toujours sous une impression d’attirance et de charme, si

vive qu’il se promettait d’adresser la parole à sa belle voisine,

lorsque, de nouveau, il la trouverait sur son chemin. Le jour suivant,

il la rencontrait; mais, au moment d’ouvrir la bouche, il se sentait

comme enchaîné et paralysé. Timidement, il saluait, buvait le vague

sourire par lequel on le remerciait de son attention et passait sans

prononcer une parole, vaincu par sa propre timidité, comme aussi par la

dignité simple de Mlle Villaret, par sa tenue un peu défiante et

hautaine et par l’air d’honnêteté répandu sur toute sa personne. Depuis

trois ans, les choses duraient ainsi, sans que l’occasion se fût offerte

de substituer à ces rapports de pure courtoisie des rapports plus

amicaux qu’eût facilités le voisinage, mais que la différence des

situations sociales n’eût permis d’expliquer, qu’autant que l’amour se

serait mis de la partie, ce qui ne paraissait pas être encore le cas.

Après cette brève description de l’état d’âme de Robert Lindal, on

comprendra sans peine pourquoi la découverte du nom de sa voisine, sur

un morceau de papier ramassé chez Prétoff, l’avait tant ému? Pour quelle

cause avait-elle écrit à cet étranger? Quelles relations existaient

entre eux? Quel en était le caractère? Hors d’état de répondre à ces

questions, Lindal ressentait le même sentiment de malaise, le même

trouble pénible que si, se croyant des droits à l’entière confiance de

cette jeune fille, il eût découvert qu’elle lui faisait mystère d’une

part de sa vie. Et ce sentiment de jalousie inconsciente l’avait envahi

avec tant de vivacité qu’il était plus malheureux de ne pouvoir percer

le mystère de ces relations inexpliquées, qu’il n’était déçu par

l’insuccès de la mission de justice dont il avait été chargé.

Encore à ce moment, son esprit ne lui montrait aucune connexité entre la

lettre et Mlle Villaret et les faits reprochés à Prétoff. Soudain, comme

si quelque éclair eût dissipé les ténèbres qu’il cherchait vainement à

pénétrer, cette connexité lui apparut éclatante: le père employé dans

les bureaux de la Guerre, la fille en rapports avec le colonel russe,

n’était-ce pas suffisamment clair? Villaret à qui était confié la mise

au net de documents confidentiels, véritables secrets d’état, les

faisait communiquer par Suzanne à Prétoff. Comment ne l’avait-il pas

compris plus tôt?

Cette découverte, encore, il est vrai, dépourvue de preuves, mais

néanmoins si plausible, le mit hors de lui. Il traversait en ce moment

le pont des Arts, en route vers sa demeure. La commotion fut si forte

qu’il resta cloué sur place. Il s’accouda chancelant au parapet du pont,

insensible à la brume de ce soir d’hiver, qui tombait sur lui, glacée.

Elle n’éteignait pas la chaleur fièvreuse dont tout son corps

s’embrasait, tandis que son cerveau devenait le théâtre de pensées

contradictoires que lui suggéraient, d’une part, la joie toute

professionnelle de tenir la vérité et, d’autre part, la douleur de

constater l’indignité de Suzanne Villaret. Elle, elle, entremetteuse de

cette abominable trahison! Une idole qui se brise dans un temple ne

cause pas plus de vacarme, en tombant de son piédestal, que ne faisait

en ce moment de ravages dans le cœur de Robert Lindal, la chute de

l’image idéale, si longtemps objet de son culte.

--Mais peut-être n’est-ce là que suppositions, se dit-il tout à coup; je

n’ai pas de preuves.

--Tu les portes sur toi, dans ces fragments de lettres, lui répondit sa

raison.

--Eh bien, reprit-il continuant à se parler à lui-même, je saurai ce

qu’elles valent.

D’un pas rapide, il reprit sa marche. En dix minutes, il fut devant sa

porte. Quoiqu’il ne fût pas encore tard, elle était close. Suivant

l’usage, on l’avait fermée à la nuit. Il souleva le marteau dont le

bruit métallique résonna dans le silence. Comme il allait entrer, une

femme surgit à son côté. C’était Mlle Villaret; elle rentrait aussi.

Pour lui qui cherchait depuis si longtemps l’occasion de lui parler,

c’en était une et des plus favorables puisqu’au premier étage où il

habitait, ils allaient monter ensemble. Mais il n’était plus animé au

même degré du désir de lui adresser la parole. Elle ne lui inspirait

plus que répulsion à cette heure, une répulsion tempérée à peine par la

pitié qu’excitait en son cœur la certitude que, le lendemain, cette

fille tant admirée jusque-là comparaîtrait en accusée devant lui et

qu’il lui serait interdit de se donner vis-à-vis d’elle un autre rôle

que celui d’accusateur.

Comme d’habitude, il la salua. En même temps, il s’effaçait pour la

laisser passer. Elle lui rendit son salut d’un signe de tête, franchit

le seuil de la maison et, lentement, commença à gravir l’escalier. Il la

suivit à distance, l’accompagnant d’un regard inquisiteur et dur

qu’heureusement elle ne vit pas. Elle ne vit pas davantage que peu à peu

ce regard s’adoucissait. L’eût-elle vu, elle n’aurait su dire pourquoi

une sorte d’attendrissement y succédait à la colère. Elle ignorait le

pouvoir qu’elle exerçait sur ce jeune homme, captivé depuis trois ans

par son charmant visage, et en qui la seule vision de sa taille fine, de

sa démarche de déesse, de sa nuque blanche, qu’éclairait sous l’ombre

des cheveux soyeux et noirs le quinquet accroché aux murs de l’escalier,

ravivaient malgré lui toutes les sensations qu’il eût voulu oublier.

Elles reprirent leur empire avec tant de force, qu’avant qu’elle eût

atteint le palier où il allait cesser de la voir, il fut transformé et

rendu à son admiration accoutumée, sans que sa volonté eût pris part à

sa métamorphose. Il ne s’appartenait plus. Avec un emportement dont il

n’était plus maître, le désir de sauver cette grande coupable le

saisissait. Il n’eut pas le loisir de réfléchir, de raisonner. Il était

la proie d’une volonté supérieure et, sans doute, en cette minute

critique qui déchaînait son amour inavoué, il aima Suzanne plus

passionnément qu’il ne l’avait aimée jusque-là.

--Mademoiselle, s’écria-t-il, il est nécessaire que je vous parle.

Surprise par ce cri au moment où elle allait dépasser l’étage, elle se

retourna.

--Et de quoi donc, Monsieur? demanda-t-elle.

--D’une affaire qui vous intéresse, et au sujet de laquelle je vous prie

de m’accorder un moment d’entretien.

--Je vous recevrai, Monsieur, si vous voulez prendre la peine de monter

jusque chez nous. Fixez-moi votre heure, je préviendrai mon père.

Il y avait, dans cette réponse, une défiance qui n’échappa point à

Lindal et qui s’accrut encore, lorsqu’il reprit:

--Ce n’est ni en présence de votre père, mademoiselle, ni chez vous, ni

demain que cet entretien doit avoir lieu; c’est tout de suite, chez moi

et avec vous seule.

Elle le regarda, et il lut dans ce regard qu’elle se demandait s’il

était devenu fou. Alors, se penchant vers elle, il poursuivit à voix

basse:

--Il y va de votre honneur, Mademoiselle, de celui de votre père, de sa

vie peut-être.

--Mais, en vérité, Monsieur, je ne comprends pas, fit-elle, visiblement

offensée.

--Vous allez comprendre. Le colonel Prétoff a pris la fuite.

Il ne put continuer, ni juger, dans la pénombre qui voilait le visage de

son interlocutrice, de l’effet produit par cette révélation. De l’autre

côté de la porte de son appartement, des bruits de pas s’étaient fait

entendre. Son domestique, qui guettait son retour et avait reconnu sa

voix, venait lui ouvrir. D’un geste impérieux, il lui ordonna de

s’éloigner. Le domestique disparut sans chercher à dévisager la

visiteuse amenée par son maître. Il savait que, lorsqu’on est au service

d’un homme jeune, célibataire et magistrat, il est des cas où il faut

boucher ses oreilles et fermer ses yeux.

--Veuillez entrer, Mademoiselle, reprit alors Lindal.

Mlle Villaret ne protestait plus. Il la guida jusqu’à son cabinet, où

tout était prêt en vue de sa rentrée, le feu flambant, la lampe allumée.

L'espionne · 第 16 / 26 题