Veuve d’un prince allié à la maison royale de Danemark, la princesse
d’Holstein résidait à Altona, dans le duché dont elle portait le nom et
sur lequel avaient régné les ancêtres de son mari. Elle y possédait de
grands biens et y faisait de sa fortune un usage qui l’avait rendue
populaire. Dans son opulente résidence, les malheureux étaient assurés
de trouver des secours, les artistes, écrivains, musiciens, peintres,
comédiens d’y recevoir des encouragements, car elle aimait les lettres,
les arts, et s’en faisait gloire.
Elle s’inquiétait peu des opinions politiques des gens qui, en passant
par Hambourg, demandaient à lui être présentés. Il suffisait que, par
leurs travaux, ils eussent conquis quelque réputation dans leur pays ou
que leurs débuts eussent donné des espérances et révélé des promesses,
pour que son salon leur fût ouvert. Oubliant volontiers qu’elle était de
race royale, foulant aux pieds ses préjugés de naissance, elle mettait
son orgueil à n’accorder son estime qu’au mérite, ou même à le
découvrir, à le mettre en valeur.
Au cours des événements issus de la Révolution française, c’est surtout
au profit des Français que s’était exercée sa naturelle bienveillance.
Maintes fois, elle avait secouru la misère des émigrés et prouvé qu’elle
estimait à son prix leur fidélité aux Bourbons. Elle les recevait, les
protégeait, donnait pour eux des dîners, des fêtes, sans se croire
cependant obligée de fermer sa porte aux partisans de la République, que
par leur caractère, leurs fonctions, leurs talent, elle jugeait dignes
de son intérêt.
Tenue par sa situation de frayer avec le corps diplomatique, elle
recevait les membres de la légation républicaine de France au même titre
que ceux des légations monarchiques accréditées à Hambourg. Ils aimaient
à y venir et y venaient assidûment comme à une source d’informations
précieuses, sans cesse alimentée par la présence des émigrés dont il
était toujours important pour eux de connaître les intentions et les
dires.
Émigrés et républicains se rencontraient donc chez elle, après avoir
laissé à la porte ou feint d’y laisser leurs passions et leurs
ressentiments, uniquement soucieux, semblait-il, de ne pas affliger du
spectacle de leurs divisions la charmante princesse dont l’activité, la
bonne grâce, le visage encore jeune sous les cheveux grisonnants
rendaient invraisemblables les cinquante ans que, bien éloignée de
vouloir les dissimuler, elle avouait en toute occasion.
Obligée de s’arrêter à Hambourg en retournant en Russie, Mme de
Bonneuil, toujours empressée à se créer des relations nouvelles, surtout
lorsqu’elle espérait en tirer parti, n’était pas femme à négliger
l’occasion de connaître une personne universellement aimée, dont on
vantait la richesse, l’influence sociale et la générosité. Elle était
allée s’inscrire chez la princesse comme émigrée, en se recommandant du
comte Rostopchine. A cette formalité courtoise, la princesse avait
répondu en lui envoyant pour elle et pour sa nièce une invitation à ce
réveillon de Noël qui, tous les ans, réunissait dans son hospitalière
maison les Français de marque résidant à Hambourg et dans le voisinage.
Ce que lui vaudrait sa présence à cette fête, elle l’ignorait au moment
où l’invitation lui était parvenue. Peut-être n’en attendait-elle que le
plaisir des yeux, une distraction de quelques heures, la satisfaction de
se voir mêlée à une société élégante, triée sur le volet. Mais
maintenant qu’elle était assurée d’y être annoncée par la Chevalier, à
qui la princesse ne savait rien refuser, et d’y paraître au bras d’un
gentilhomme français aussi qualifié que le duc de Maligny, elle se
réjouissait d’avoir reçu une invitation.
La princesse, avertie, la traiterait autrement qu’une inconnue, qu’une
invitée qui passe et qui ne reviendra pas. L’accueil qui lui serait fait
se ressentirait du double patronage sous lequel elle se présentait;
quelque chose de l’auguste et profitable protection que seulement pour
avoir su plaire s’était attirée la Chevalier, rejaillirait sur elle. Du
même coup, l’exécution de ses projets sur Maligny serait facilitée. Elle
avait promis de le rendre prisonnier de ses charmes! Pour y réussir,
tenir la promesse faite à Rivarennes, mériter la reconnaissance du
ministre Fouché, celle peut-être du Premier Consul, quelle occasion
meilleure que cette nuit de fête, durant laquelle elle pourrait briller
aux yeux du jeune duc dans tout l’éclat de son esprit et de sa beauté!
Une telle perspective maintenant lui souriait bien davantage qu’au
moment où, sans le connaître, elle s’était laissé arracher de mauvaise
grâce et sans confiance la promesse d’essayer de l’enchaîner. Ce n’est
plus uniquement, comme tout à l’heure, l’intérêt qui la guidait. Elle
cédait aussi à cette disposition commune à beaucoup de femmes au delà de
la trentaine et qui les rend plus sensibles qu’en leur première jeunesse
à l’admiration qu’elles inspirent, aux hommages qu’elles recueillent.
L’attention de Maligny l’avait trop flattée pour qu’elle hésitât à le
trouver charmant, très digne d’être écouté... et peut-être exaucé.
Cette disposition, tout en elle la trahissait lorsque, dans la nuit,
vers une heure, deux chaises à porteurs les déposèrent, elle et sa
nièce, au seuil du palais de la princesse où elle devait le retrouver.
C’était le moment où de toutes les églises de Hambourg sortaient les
fidèles qui avaient assisté à la messe de minuit, où dans toutes les
maisons allaient commencer les agapes familiales, le réveillon dont une
tradition séculaire, perpétuée jusqu’à nos jours, embellit joyeusement
la fête de Noël.
Par les rues de la ville, on ne rencontrait que gens endimanchés. A
peine hors des temples, leur recueillement religieux se dissipait dans
une gaieté bruyante. Les porteurs de chaises, les carrosses de louage
circulaient à travers la foule des piétons, d’où montait la rumeur
ininterrompue des entretiens décousus et des rires désordonnés.
Dans Altona, aux environs de la résidence princière, l’affluence était
plus grande que partout ailleurs. De toutes les extrémités des deux
villes, les invités accouraient, descendaient de leur voiture ou de leur
chaise devant l’entrée illuminée, entre une double haie de curieux
massés là pour admirer les toilettes des belles dames.
Lorsque, sur les degrés du perron, se dressa la silhouette de la
comtesse de Bonneuil, bien qu’un ample manteau l’enveloppât tout
entière, il y eut dans ces groupes un murmure de flatteuse curiosité et
de longue admiration. C’est que le manteau ne cachait pas la figure un
peu hautaine de l’élégante personne que nul, dans cette foule, ne
connaissait, mais en qui chacun se plaisait à deviner une émigrée, une
Française. Elle rayonnait, cette figure, et par sa grâce affinée
contrastait à son avantage avec la lourdeur des traits qui caractérise
la beauté des Allemandes du Nord.
La coiffure, un chef-d’œuvre, faisait honneur à l’artiste qui l’avait
édifiée et plus encore à la comtesse qui l’avait guidé dans ses conseils
de Parisienne savante en l’art de plaire. Sur les cheveux poudrés,
relevés autour de la tête en une sorte de pyramide où des perles fines
étincelaient dans un féerique éparpillement, il avait posé une étroite
toque jaune en brocard, surmontée d’une aigrette argentée qui sortait
d’un flot de vaporeuses plumes blanches, aussi légères d’aspect que si
elles eussent été encore attachées aux ailes de l’oiseau qu’on en avait
dépouillé. Jamais front altier de souveraine n’avait plus noblement
porté pareille parure.
Après avoir joui de l’admiration qu’elle provoquait, la comtesse s’y
déroba en entrant sous le porche du palais. Les hommages du dehors l’y
auraient suivie si les adorateurs qui venaient de les lui rendre avaient
pu y pénétrer avec elles et la voir telle qu’elle apparut au moment où
les valets lui enlevaient son manteau.
La blancheur de la poitrine largement découverte et des bras nus
jusqu’au coude resplendissait dans un nuage de dentelles, avivait la
chatoyante couleur d’or de la robe dans les plis de laquelle les
diamants qui y étaient fixés allumaient une multitude de feux. Une
mouche au coin des lèvres, une pointe de rouge sur les joues, une ligne
de noir sous les yeux achevaient de donner à son visage une physionomie
conquérante. La volonté de subjuguer tous les cœurs et la certitude d’y
réussir la transfiguraient.
Pauvre petite étoile perdue dans le sillage lumineux de cet astre
éblouissant, Marguerite suivait sa tante comme une timide demoiselle
d’honneur sa reine. Sa robe rose en linon, sans ornements, au corsage à
peine échancré à la naissance de la poitrine, moulait de juvéniles
appas. Le ruban qui courait dans ses cheveux blonds représentait le seul
sacrifice qu’elle eût fait à la mode, sacrifice bien inutile, car cette
parure d’emprunt n’ajoutait rien à leur beauté naturelle résultant de
leur abondance soyeuse où se jouait la lumière. Virginalement jolie,
elle eût symbolisé pour un peintre l’innocence, l’intelligence et la
grâce fondues dans un même visage et dans l’éclat radieux de ses seize
ans en fleur. En la voyant, Greuze eût regretté de ne l’avoir pas eue
pour modèle lorsqu’il avait peint sa «Jeune fille à la cruche cassée»,
déjà populaire à cette époque, grâce aux reproductions en gravure qui en
existaient.
A l’entrée des salons, la tante et la nièce trouvèrent la princesse
d’Holstein. La Chevalier, qui se tenait à côté de sa noble amie, les
ayant présentées, elles furent accueillies avec une affabilité
souriante. C’était le mérite de la princesse de donner à chacun de ses
invités l’illusion d’être l’objet de ses préférences. Elle les traitait,
dès leur arrivée chez elle, comme si elle les eût toujours connus. Elle
aimait le luxe, l’élégance; elle savait gré aux gens de se parer pour la
venir voir; une riche toilette mise à son intention lui semblait un
hommage qui lui était rendu. Il y eut de la reconnaissance dans les
louanges que les atours et la beauté de Mme de Bonneuil lui suggérèrent.
N’était-ce pas pour sa fête un embellissement, un régal pour les yeux de
ses invités?
Elle en appela quelques-uns, familiers de sa maison, émigrés pour la
plupart, compatriotes par conséquent de la belle Française, et la leur
confia en les chargeant de l’intéresser, de la distraire, de lui faire
les honneurs de ses salons, des richesses d’art, tableaux, statues,
miniatures, bibelots précieux qui s’étalaient sous le feu des lustres,
dans un cadre verdoyant de plantes exotiques.
Mme de Bonneuil eut donc autour d’elle, à peine entrée, une cour de
gentilshommes empressés à lui plaire. Dans la détresse de leur exil,
c’était une aubaine inespérée d’avoir été présentés à cette captivante
inconnue dont la grâce, l’esprit, la parure faisaient revivre à leurs
yeux les galantes héroïnes de Versailles. Grâce à elle, dans le cadre où
elle leur apparaissait, ils pouvaient se croire revenus aux jours
lointains, aux jours heureux où ils goûtaient allègrement les délices
d’une existence dorée; ils oubliaient les douloureux soucis, leur foyer
sans feu, leur bourse vide, les incessantes humiliations qui naissaient
sous leurs pas, dans la recherche si souvent vaine du pain quotidien.
Jusqu’au lever du jour qui mettrait fin à leur enchantement passager,
ils perdraient le souvenir du maigre emploi auquel ils avaient dû
s’astreindre pour ne pas mourir de faim et qu’il faudrait reprendre en
sortant de chez la princesse: celui-ci maître de français, celui-là,
commis dans un dépôt de denrées; tel autre, vigoureux, solide et,
quoique titré, ignorant comme un écolier à ses débuts, portefaix sur le
port, lamentables suites d’une misère indescriptible qui, durant ces
jours d’épreuves, n’épargna pas même les femmes, transforma des
patriciennes en couturières, ravaudeuses, fleuristes, marchandes de
frivolités et, parmi celles qui, dans leur malheur, avaient perdu le
respect d’elles-mêmes, réduisit les plus jolies à se faire marchandes de
plaisir au profit des riches étrangers qui promenaient à travers ces
infortunes leur insolente oisiveté.
Si chacun des invités de la princesse avait osé parler avec sincérité,
quels aveux n’eût-on pas entendus! Mais ces angoisses, ces alarmes, les
sombres nuages qui voilaient l’avenir se dissipaient aux accords d’un
orchestre que dissimulaient des tentures; ils s’évanouissaient dans la
chaleur, dans la lumière, dans les parfums, dans la rumeur des voix
joyeuses et surtout sous le sourire de cette Française dont la présence
faisait révolution, qui, d’un regard jeté autour d’elle, allumait des
convoitises, déchaînait des espoirs, attachait à son char des
admirateurs dont un mot d’elle eût fait des esclaves et qui ne
demandaient qu’à le devenir.
Grisée par son foudroyant triomphe, pas assez cependant pour perdre de
vue le but qu’elle s’était proposé, Mme de Bonneuil, attachée à guetter
l’arrivée du duc de Maligny, eut promptement oublié sa nièce. Après
l’avoir laissée dans un groupe de jeunes filles, où l’obligeance de la
princesse lui avait assuré un aimable accueil, elle n’y songea plus.
Marguerite se trouva donc seule parmi des adolescentes de son âge, qui
ne demandaient qu’à se familiariser. Mais naturellement timide, et
rendue plus craintive par la situation de sa tante, dont elle n’en était
plus à soupçonner les hontes, elle opposa aux attentions dont elle était
l’objet de la part de cette jeunesse plus de froideur qu’elle ne mit
d’empressement à s’y montrer sensible. Il en résulta qu’on cessa bientôt
de s’occuper d’elle. Peu à peu, elle se vit délaissée et, dans cette
foule, ne trouva que l’isolement.
Peut-être préférait-elle qu’il en fût ainsi et n’être pas détournée de
ses pensées dont, en cet instant, le duc de Maligny était l’objet. Elle
avait hâte de le voir. Assurée qu’il viendrait chez la princesse, elle
guettait, elle aussi, comme sa tante, quoique pour des motifs
différents, l’occasion de le rencontrer, résolue à le mettre en garde
contre le danger mystérieux qu’elle avait deviné, sans pouvoir en
préciser l’étendue.
Ce désir, que la réflexion rendait de minute en minute plus impérieux,
l’avait fixée dans le salon d’entrée. Elle serait mieux placée là pour
aborder le duc quand il paraîtrait. Elle y demeura longtemps, assise à
l’écart, assistant, sans que personne la remarquât, au défilé des
arrivants qui s’inclinaient devant la princesse avant de se mêler aux
invités qui les avaient précédés.
Tout à coup, elle aperçut celui qu’elle attendait. Vêtu d’une redingote
en velours noir à pèlerine, dont un peu de poudre tombée de sa coiffure
blanchissait le collet et dont les basques flottaient sur sa culotte, de
la même couleur gris-perle que ses bas de soie, il venait d’entrer, son
tricorne sous le bras, portant haut la tête, montrant en toute sa
personne une assurance, une dignité révélatrices de sa naissance, de son
éducation, de ses habitudes seigneuriales. Venu seul, mais présenté
aussitôt par la Chevalier qui n’avait pas quitté la princesse, il se
courba devant celle-ci en un profond salut. Comme si elle ne fût restée
si longtemps à la porte que pour le recevoir, elle appuya sa main sur la
sienne et le conduisit, à travers les groupes, jusqu’à celui qui, dans
le salon suivant, s’était formé autour de Mme de Bonneuil.
Dans cette promenade, il passa non loin de Marguerite et la vit. Elle
comprit que son regard tombait sur elle. Elle surprit même un mouvement
qui lui fit croire qu’il voulait la saluer. Mais entraîné par la
princesse, il n’y put donner suite. Marguerite n’en fut pas offensée.
Dans ses yeux arrêtés sur les siens, la durée d’un éclair, elle avait lu
un intérêt affectueux. Sûre de pouvoir causer avec lui, cela suffisait
pour qu’elle s’armât de patience.
Maintenant, la princesse le jetait à l’improviste dans le groupe où Mme
de Bonneuil tenait joyeusement tête à l’assaut d’esprit et de galanterie
qui lui était livré.
Marguerite, qui s’était rapprochée, entendit sa tante s’écrier:
--Le duc de Maligny, messieurs. Il vous apporte des nouvelles de Sa
Majesté.
Il s’inclina pour baiser la main qu’on lui tendait. En se redressant, il
fut entouré. On le saluait, on l’interrogeait.
--Parlez-nous du roi, monsieur le duc?
--Que fait-il? Qu’espère-t-il?
--Viendra-t-il bientôt se mettre à notre tête pour nous conduire à la
conquête de sa couronne?
--Peut-on compter sur Buonaparte pour la lui rendre?
--Est-il résolu à exterminer les acquéreurs de nos biens, les assassins
de son frère?
--On a dit qu’il songeait à leur faire grâce. Mais ce n’est pas vrai,
n’est-ce pas, monsieur le duc?
--Sa Majesté ne peut vouloir pardonner aux bourreaux de sa famille.
Les questions se croisaient, se multipliaient, pressantes, affectant
dans les bouches affamées des formes impérieuses, comme s’il n’y pouvait
être donné que des réponses affirmatives. C’est en vain que Maligny
cherchait à arrêter cette avalanche; on ne lui laissait pas le temps de
placer un mot.
La comtesse vint à son secours.
--Eh! messieurs, dit-elle, comment vous faire entendre si vous parlez
tous à la fois? Permettez à M. le duc de se ressaisir.
Il y eut un répit. Maligny très habilement en profita pour calmer les
esprits surexcités et verser un peu de baume sur les plaies saignantes.
--Je vous apporte, messieurs, dit-il, les encouragements de Sa
Majesté--car jamais ses affaires ne furent en meilleurs voie--et les
louanges reconnaissantes qu’Elle doit à la noblesse de France pour sa
fidélité. Les malheurs dont nous souffrons tous ne déchirent pas moins
le cœur du roi que son impuissance à les soulager. Mais il croit que
nous touchons au terme de nos épreuves. Soyez certains, il vous en donne
pour gage sa parole royale, qu’au jour du triomphe, il n’oubliera pas
les services qu’il a reçus. Le rétablissement de l’antique Constitution
du royaume lui permettra de les récompenser tous.
--Plus un mot! fit vivement un des gentilshommes qui écoutaient ce
discours. Voilà des figures suspectes.
--Le sieur de Bourgoing, le ministre de la République à Copenhague! fit
un autre.
C’était en effet ce diplomate qu’une mission temporaire retenait à
Hambourg. Invité par la princesse, il s’avançait, la bonne humeur sur
les lèvres, s’éventait avec son chapeau décoré de la cocarde tricolore
et arrondissait son large dos de quinquagénaire pour parler à la
Chevalier à laquelle il avait offert son bras. Les minauderies de la
comédienne devaient faire croire qu’il lui débitait des madrigaux. Mais
elles dissimulaient le véritable objet de leur entretien, car c’est d’un
service qu’à sa sollicitation, elle avait rendu au Premier Consul que le
diplomate la remerciait.
Quelques mois avant, chargé de faire parvenir au tsar Paul Ier une
lettre du général Bonaparte contenant des propositions de paix, et les
représentants de la Russie à Hambourg et à Copenhague refusant de la
recevoir, il l’avait expédiée à la Chevalier, sur le conseil d’un
Français fixé à Saint-Pétersbourg, en priant cette femme au nom du
gouvernement français, d’user de son crédit pour que l’auguste
destinataire de cette lettre en prît connaissance. Par l’entreprise de
son amant, le comte Koutaïkof, la comédienne s’était acquitté de ce
message, qui avait eu pour conséquences un rapprochement entre le tsar
et le Premier Consul et des négociations engagées aussitôt en vue de la
paix. Lorsque Bourgoing avait demandé ce service à la Chevalier, il ne
connaissait d’elle que son renom de comédienne; l’ayant rencontrée chez
la princesse d’Holstein, il était donc naturel qu’il saisît cette
occasion pour lui exprimer sa reconnaissance.
Très fière de recevoir ses éloges, la Chevalier les écoutait la bouche
en cœur, regrettant d’être seule à les entendre et, liée par la promesse
qu’elle avait faite de ne parler à personne des circonstances qui les
lui méritaient, de ne pouvoir publiquement s’en faire gloire. C’était
cependant beaucoup qu’on la vît au bras du ministre de la République.
Nulle preuve de sa faveur ne pouvait lui causer plus vif plaisir ni
exciter au même degré sa vanité.
Elle en était là quand elle aperçut Maligny. Saisie d’une idée subite,
elle alla vers lui en entraînant Bourgoing et, les mettant en présence,
elle dit:
--Puisque vous êtes rayé de la liste des émigrés, mon cher duc, et que
les républicains ne sont plus pour vous des ennemis, vous me saurez gré
de vous mettre en rapports avec le représentant de votre pays où vous
allez rentrer.
--La coquine! pensa Maligny; elle se moque de moi.
Il la remercia cependant, salua M. le baron de Bourgoing, gentilhomme
comme lui, et, après un court échange de paroles banales, s’écarta pour
faire place à Mme de Bonneuil. Celle-ci, toujours à l’affût des
relations qui pouvaient servir, venait vers la Chevalier pour l’obliger
à lui présenter Bourgoing. La présentation eut lieu au grand scandale
des émigrés qui tout à l’heure s’empressaient autour de la belle
Française, la croyant dévouée au roi.
Leur mécontentement se fût transformé en indignation s’ils avaient
entendu les propos qu’au même moment, elle tenait à demi-voix au
diplomate républicain. Elle lui faisait part de son admiration pour le
général Bonaparte.
--Je l’ai toujours admiré, disait-elle avec feu; j’avais pressenti sa
gloire. Aussi, dès le lendemain de Brumaire, comprenant que la France
avait enfin un sauveur, un libérateur, j’ai demandé ma radiation et
celle de ma nièce, à qui je sers de mère. J’attends avec impatience
qu’il soit fait droit à ma requête, et si vous voulez l’appuyer,
monsieur l’ambassadeur... J’ai hâte de revoir ma patrie, de vivre sous
les lois du héros qui la gouverne...
Elle s’interrompit, cherchant des yeux Marguerite. L’ayant découverte à
l’autre extrémité du salon, elle lui fit signe d’approcher; elle voulait
la présenter.
--Ma nièce, Mlle de Morsang, dit-elle en lui prenant la main, victime
innocente des opinions de ses parents qu’elle a perdus; élevée par moi
dans le culte des miennes. Remercie M. l’ambassadeur, Margot; il nous
viendra en aide et t’aidera à recouvrer tes biens injustement
confisqués.
Le visage de Marguerite exprima plus de surprise que de gratitude. Elle
fit une révérence silencieuse et s’effaça lentement, déjà oubliée par sa
tante qui continuait à se prodiguer en belles phrases, afin
d’enguirlander Bourgoing.
Quoique un peu ahuri par tant de volubilité, Bourgoing n’en laissait
rien paraître. Cette scène l’amusait. Les prières dont il était assailli
tombaient d’une bouche souriante. Un regard langoureux en augmentait
l’éloquence, et la Chevalier plaidait avec chaleur la cause de son amie.
Il n’est pas de diplomate, si gourmé qu’il soit, qui puisse résister à
deux jolies femmes coalisées pour avoir raison de lui; Bourgoing promit
tout ce qu’on voulut.
En se livrant à cette démarche, Mme de Bonneuil avait cessé de s’occuper
de Maligny. Elle ne put donc voir que, tandis qu’elle abordait
Bourgoing, le duc était arrêté par un nouveau venu qui s’approchait avec
un empressement affectueux. C’était le comte de Thauvenay qui
l’interpellait.
--J’ai à vous parler, cher duc. Et l’amenant à l’écart, il ajouta:--Mon
zèle pour le service du roi m’a heureusement inspiré. Vous sembliez si
pressé de repartir que j’ai voulu m’épargner le remords de n’avoir pas
tout fait pour conjurer un retard qui vous contrariait. J’ai tenté
auprès du banquier de Sa Majesté une démarche qui a réussi. Il a pu,
sans recourir à ses bureaux, me donner une traite de vingt mille livres
sur son correspondant de Francfort. La voici sous enveloppe. Vous
pourrez donc partir quand vous voudrez.
Maligny prit le pli en remerciant et le glissa dans une de ses poches.
Mais il ne parut qu’à demi reconnaissant du trait de zèle dont se
vantait Thauvenay.
--Je m’étais résigné à ne partir qu’après-demain, fit-il, comme
désappointé. Nous avions calculé ensemble que je le pouvais sans dommage
pour les ordres de Sa Majesté et que je serais à Bade avant l’expiration
du délai qui m’est prescrit. Je ne vois vraiment pas quel avantage je
trouverais à me priver du plaisir de conférer un peu longuement avec les
partisans de notre cause. Aussi, mon cher comte, tout en étant sensible
à votre procédé dont je rendrai compte au roi, je crois devoir rester à
Hambourg durant les trente-six heures que je m’étais accordées, faute de
pouvoir faire mieux.
Bien loin de soupçonner le motif déterminant de la décision de Maligny,
l’honnête Thauvenay approuva. Il considérait comme essentiel que le
représentant du roi entretînt divers personnages qui se rapprochaient à
cette heure des royalistes, le général Dumouriez, notamment.
--J’espérais vous faire rencontrer ici, dit-il, mais je suis averti
qu’il ne viendra pas. Nous pourrons donc l’aller voir demain. De cette
entrevue ne peut résulter que le plus grand bien, et cela seul suffirait
à justifier la prolongation de votre séjour parmi nous.
Enchanté qu’on lui fournît un aussi bon prétexte pour rester, Maligny,
pressé de rejoindre Mme de Bonneuil, coula de son côté un regard
d’impatience, dont l’expression s’accusa quand il eut constaté qu’elle
causait toujours avec Bourgoing.
--Elle n’en finira donc pas? murmura-t-il.
Thauvenay entendit cette réflexion et sur-le-champ, il y répondit comme
si elle lui eût été adressée.
--Un petit avertissement, mon cher duc; je le dois à votre jeunesse, et
vous le pardonnerez à mon âge. Lorsque, à votre arrivée, je suis allé
vous trouver à votre hôtel, vous étiez en tête-à-tête avec Mme de
Bonneuil et son amie la comédienne Chevalier.
--Des femmes charmantes!
--Dont vous ne sauriez assez vous défier. J’ai pris mes renseignements.
On ne sait trop d’où sort cette comtesse de Bonneuil. Quant à la
Chevalier...
Maligny l’arrêta en riant:
--N’oubliez pas que nous sommes ici chez sa protectrice.
--Cette pauvre princesse, aussi crédule qu’elle est bonne femme, a
toujours eu un faible pour les histrions. Mais elle apprendra quelque
jour à ses dépens que la Chevalier ne mérite pas l’amitié dont elle
l’honore. C’est une intrigante, et je crains bien que Mme de Bonneuil ne
mérite la même qualification.
--Est-ce pour cela que Sa Majesté a refusé de les recevoir quand elles
ont passé par Mitau?
--J’avais cru de mon devoir de faire part au roi des mauvais bruits qui
courent sur elles, déclara Thauvenay.
--Alors, mon cher comte, vous pouvez vous vanter d’avoir suscité à notre
maître deux terribles ennemies.
--Mieux vaut des ennemies avouées que des ennemies qui se cachent sous
les apparences du dévouement.
--Et moi qui leur ai promis de leur obtenir une audience du roi! observa
Maligny.
Thauvenay protesta:
--Hâtez-vous de retirer votre promesse, cher duc. En voulant la tenir,
vous vous exposeriez à devenir à votre insu complice de quelque
trahison. Mais voilà Mme de Bonneuil; je vous laisse avec elle. Je vous
supplie seulement de ne lui pas sacrifier les grands intérêts qu’a mis
dans vos mains une confiance auguste.
Mme de Bonneuil revenait vers Maligny, tandis que Bourgoing s’éloignait
avec la Chevalier.
--Elle est cependant bien jolie, pensa Maligny. Ne serait-ce pas fâcheux
de ne pas aller jusqu’au bout d’une aventure que le hasard a si bien
nouée? Qui le saura et, le sût-on, qui pourrait m’en vouloir?
Sa jeunesse l’emportait, et il s’avança vers Mme de Bonneuil. Pour le
rejoindre, elle dut traverser le groupe des émigrés qu’avait surpris et
presque irrités son entretien avec Bourgoing. Ils lui faisaient déjà
grise mine. Mais elle les désarma par son sourire et par cette phrase
qu’elle leur jeta au passage:
--Ces diplomates de la République ne sont pas incorruptibles, et en
voilà un, ajouta-t-elle en désignant Bourgoing, que je me charge de
ramener au roi. Il est déjà en bon chemin.
Ces paroles ne furent pas perdues pour Maligny. Elles expliquaient ce
qu’il y avait de louche dans l’attitude de cette mystérieuse créature,
et peut-être, démontraient-elles l’injustice des soupçons de Thauvenay.
Pour elle, heureuse de pouvoir enfin, dans le tête-à-tête qu’elle
souhaitait, exercer sur l’envoyé du roi de Mitau la magie de ses
ensorcellements, elle y préludait en le faisant asseoir à ses côtés,
lorsqu’à l’improviste, un grand tumulte attira leur attention. La foule
se précipitait vers le fond du salon où des portes qu’on ouvrait à deux
battants laissaient voir dans un vaste jardin d’hiver, chauffé par des
poêles en faïence, trois immenses tables dressées pour cent cinquante
convives. Le linge damassé et armorié, l’argenterie, les cristaux
étincelaient sous la lumière ruisselant des candélabres symétriquement
espacés parmi les fleurs, les viandes froides, les charcuteries
allemandes, les pyramides de fruits, de gâteaux, de confiseries.
C’était le réveillon de Noël.
--Nous ne nous quittons pas, cher duc, dit vivement Mme de Bonneuil. La
princesse m’a fait l’honneur de me donner la présidence d’une de ses
tables et a bien voulu consentir à ce que vous y fussiez mon voisin de
droite.
--J’en remercierai Son Altesse, répliqua galamment Maligny.
--Elle voulait vous placer près d’elle; mais j’ai tenu bon et je vous
garde. Et d’une voix caressante, elle soupira:--M’en voulez-vous?
Triomphante, elle l’emmenait. Il semblait si docile qu’intérieurement,
elle le comparait à une victime qui eût tendu au sacrificateur son front
couronné de roses.