VI

Veuve d’un prince allié à la maison royale de Danemark, la princesse

d’Holstein résidait à Altona, dans le duché dont elle portait le nom et

sur lequel avaient régné les ancêtres de son mari. Elle y possédait de

grands biens et y faisait de sa fortune un usage qui l’avait rendue

populaire. Dans son opulente résidence, les malheureux étaient assurés

de trouver des secours, les artistes, écrivains, musiciens, peintres,

comédiens d’y recevoir des encouragements, car elle aimait les lettres,

les arts, et s’en faisait gloire.

Elle s’inquiétait peu des opinions politiques des gens qui, en passant

par Hambourg, demandaient à lui être présentés. Il suffisait que, par

leurs travaux, ils eussent conquis quelque réputation dans leur pays ou

que leurs débuts eussent donné des espérances et révélé des promesses,

pour que son salon leur fût ouvert. Oubliant volontiers qu’elle était de

race royale, foulant aux pieds ses préjugés de naissance, elle mettait

son orgueil à n’accorder son estime qu’au mérite, ou même à le

découvrir, à le mettre en valeur.

Au cours des événements issus de la Révolution française, c’est surtout

au profit des Français que s’était exercée sa naturelle bienveillance.

Maintes fois, elle avait secouru la misère des émigrés et prouvé qu’elle

estimait à son prix leur fidélité aux Bourbons. Elle les recevait, les

protégeait, donnait pour eux des dîners, des fêtes, sans se croire

cependant obligée de fermer sa porte aux partisans de la République, que

par leur caractère, leurs fonctions, leurs talent, elle jugeait dignes

de son intérêt.

Tenue par sa situation de frayer avec le corps diplomatique, elle

recevait les membres de la légation républicaine de France au même titre

que ceux des légations monarchiques accréditées à Hambourg. Ils aimaient

à y venir et y venaient assidûment comme à une source d’informations

précieuses, sans cesse alimentée par la présence des émigrés dont il

était toujours important pour eux de connaître les intentions et les

dires.

Émigrés et républicains se rencontraient donc chez elle, après avoir

laissé à la porte ou feint d’y laisser leurs passions et leurs

ressentiments, uniquement soucieux, semblait-il, de ne pas affliger du

spectacle de leurs divisions la charmante princesse dont l’activité, la

bonne grâce, le visage encore jeune sous les cheveux grisonnants

rendaient invraisemblables les cinquante ans que, bien éloignée de

vouloir les dissimuler, elle avouait en toute occasion.

Obligée de s’arrêter à Hambourg en retournant en Russie, Mme de

Bonneuil, toujours empressée à se créer des relations nouvelles, surtout

lorsqu’elle espérait en tirer parti, n’était pas femme à négliger

l’occasion de connaître une personne universellement aimée, dont on

vantait la richesse, l’influence sociale et la générosité. Elle était

allée s’inscrire chez la princesse comme émigrée, en se recommandant du

comte Rostopchine. A cette formalité courtoise, la princesse avait

répondu en lui envoyant pour elle et pour sa nièce une invitation à ce

réveillon de Noël qui, tous les ans, réunissait dans son hospitalière

maison les Français de marque résidant à Hambourg et dans le voisinage.

Ce que lui vaudrait sa présence à cette fête, elle l’ignorait au moment

où l’invitation lui était parvenue. Peut-être n’en attendait-elle que le

plaisir des yeux, une distraction de quelques heures, la satisfaction de

se voir mêlée à une société élégante, triée sur le volet. Mais

maintenant qu’elle était assurée d’y être annoncée par la Chevalier, à

qui la princesse ne savait rien refuser, et d’y paraître au bras d’un

gentilhomme français aussi qualifié que le duc de Maligny, elle se

réjouissait d’avoir reçu une invitation.

La princesse, avertie, la traiterait autrement qu’une inconnue, qu’une

invitée qui passe et qui ne reviendra pas. L’accueil qui lui serait fait

se ressentirait du double patronage sous lequel elle se présentait;

quelque chose de l’auguste et profitable protection que seulement pour

avoir su plaire s’était attirée la Chevalier, rejaillirait sur elle. Du

même coup, l’exécution de ses projets sur Maligny serait facilitée. Elle

avait promis de le rendre prisonnier de ses charmes! Pour y réussir,

tenir la promesse faite à Rivarennes, mériter la reconnaissance du

ministre Fouché, celle peut-être du Premier Consul, quelle occasion

meilleure que cette nuit de fête, durant laquelle elle pourrait briller

aux yeux du jeune duc dans tout l’éclat de son esprit et de sa beauté!

Une telle perspective maintenant lui souriait bien davantage qu’au

moment où, sans le connaître, elle s’était laissé arracher de mauvaise

grâce et sans confiance la promesse d’essayer de l’enchaîner. Ce n’est

plus uniquement, comme tout à l’heure, l’intérêt qui la guidait. Elle

cédait aussi à cette disposition commune à beaucoup de femmes au delà de

la trentaine et qui les rend plus sensibles qu’en leur première jeunesse

à l’admiration qu’elles inspirent, aux hommages qu’elles recueillent.

L’attention de Maligny l’avait trop flattée pour qu’elle hésitât à le

trouver charmant, très digne d’être écouté... et peut-être exaucé.

Cette disposition, tout en elle la trahissait lorsque, dans la nuit,

vers une heure, deux chaises à porteurs les déposèrent, elle et sa

nièce, au seuil du palais de la princesse où elle devait le retrouver.

C’était le moment où de toutes les églises de Hambourg sortaient les

fidèles qui avaient assisté à la messe de minuit, où dans toutes les

maisons allaient commencer les agapes familiales, le réveillon dont une

tradition séculaire, perpétuée jusqu’à nos jours, embellit joyeusement

la fête de Noël.

Par les rues de la ville, on ne rencontrait que gens endimanchés. A

peine hors des temples, leur recueillement religieux se dissipait dans

une gaieté bruyante. Les porteurs de chaises, les carrosses de louage

circulaient à travers la foule des piétons, d’où montait la rumeur

ininterrompue des entretiens décousus et des rires désordonnés.

Dans Altona, aux environs de la résidence princière, l’affluence était

plus grande que partout ailleurs. De toutes les extrémités des deux

villes, les invités accouraient, descendaient de leur voiture ou de leur

chaise devant l’entrée illuminée, entre une double haie de curieux

massés là pour admirer les toilettes des belles dames.

Lorsque, sur les degrés du perron, se dressa la silhouette de la

comtesse de Bonneuil, bien qu’un ample manteau l’enveloppât tout

entière, il y eut dans ces groupes un murmure de flatteuse curiosité et

de longue admiration. C’est que le manteau ne cachait pas la figure un

peu hautaine de l’élégante personne que nul, dans cette foule, ne

connaissait, mais en qui chacun se plaisait à deviner une émigrée, une

Française. Elle rayonnait, cette figure, et par sa grâce affinée

contrastait à son avantage avec la lourdeur des traits qui caractérise

la beauté des Allemandes du Nord.

La coiffure, un chef-d’œuvre, faisait honneur à l’artiste qui l’avait

édifiée et plus encore à la comtesse qui l’avait guidé dans ses conseils

de Parisienne savante en l’art de plaire. Sur les cheveux poudrés,

relevés autour de la tête en une sorte de pyramide où des perles fines

étincelaient dans un féerique éparpillement, il avait posé une étroite

toque jaune en brocard, surmontée d’une aigrette argentée qui sortait

d’un flot de vaporeuses plumes blanches, aussi légères d’aspect que si

elles eussent été encore attachées aux ailes de l’oiseau qu’on en avait

dépouillé. Jamais front altier de souveraine n’avait plus noblement

porté pareille parure.

Après avoir joui de l’admiration qu’elle provoquait, la comtesse s’y

déroba en entrant sous le porche du palais. Les hommages du dehors l’y

auraient suivie si les adorateurs qui venaient de les lui rendre avaient

pu y pénétrer avec elles et la voir telle qu’elle apparut au moment où

les valets lui enlevaient son manteau.

La blancheur de la poitrine largement découverte et des bras nus

jusqu’au coude resplendissait dans un nuage de dentelles, avivait la

chatoyante couleur d’or de la robe dans les plis de laquelle les

diamants qui y étaient fixés allumaient une multitude de feux. Une

mouche au coin des lèvres, une pointe de rouge sur les joues, une ligne

de noir sous les yeux achevaient de donner à son visage une physionomie

conquérante. La volonté de subjuguer tous les cœurs et la certitude d’y

réussir la transfiguraient.

Pauvre petite étoile perdue dans le sillage lumineux de cet astre

éblouissant, Marguerite suivait sa tante comme une timide demoiselle

d’honneur sa reine. Sa robe rose en linon, sans ornements, au corsage à

peine échancré à la naissance de la poitrine, moulait de juvéniles

appas. Le ruban qui courait dans ses cheveux blonds représentait le seul

sacrifice qu’elle eût fait à la mode, sacrifice bien inutile, car cette

parure d’emprunt n’ajoutait rien à leur beauté naturelle résultant de

leur abondance soyeuse où se jouait la lumière. Virginalement jolie,

elle eût symbolisé pour un peintre l’innocence, l’intelligence et la

grâce fondues dans un même visage et dans l’éclat radieux de ses seize

ans en fleur. En la voyant, Greuze eût regretté de ne l’avoir pas eue

pour modèle lorsqu’il avait peint sa «Jeune fille à la cruche cassée»,

déjà populaire à cette époque, grâce aux reproductions en gravure qui en

existaient.

A l’entrée des salons, la tante et la nièce trouvèrent la princesse

d’Holstein. La Chevalier, qui se tenait à côté de sa noble amie, les

ayant présentées, elles furent accueillies avec une affabilité

souriante. C’était le mérite de la princesse de donner à chacun de ses

invités l’illusion d’être l’objet de ses préférences. Elle les traitait,

dès leur arrivée chez elle, comme si elle les eût toujours connus. Elle

aimait le luxe, l’élégance; elle savait gré aux gens de se parer pour la

venir voir; une riche toilette mise à son intention lui semblait un

hommage qui lui était rendu. Il y eut de la reconnaissance dans les

louanges que les atours et la beauté de Mme de Bonneuil lui suggérèrent.

N’était-ce pas pour sa fête un embellissement, un régal pour les yeux de

ses invités?

Elle en appela quelques-uns, familiers de sa maison, émigrés pour la

plupart, compatriotes par conséquent de la belle Française, et la leur

confia en les chargeant de l’intéresser, de la distraire, de lui faire

les honneurs de ses salons, des richesses d’art, tableaux, statues,

miniatures, bibelots précieux qui s’étalaient sous le feu des lustres,

dans un cadre verdoyant de plantes exotiques.

Mme de Bonneuil eut donc autour d’elle, à peine entrée, une cour de

gentilshommes empressés à lui plaire. Dans la détresse de leur exil,

c’était une aubaine inespérée d’avoir été présentés à cette captivante

inconnue dont la grâce, l’esprit, la parure faisaient revivre à leurs

yeux les galantes héroïnes de Versailles. Grâce à elle, dans le cadre où

elle leur apparaissait, ils pouvaient se croire revenus aux jours

lointains, aux jours heureux où ils goûtaient allègrement les délices

d’une existence dorée; ils oubliaient les douloureux soucis, leur foyer

sans feu, leur bourse vide, les incessantes humiliations qui naissaient

sous leurs pas, dans la recherche si souvent vaine du pain quotidien.

Jusqu’au lever du jour qui mettrait fin à leur enchantement passager,

ils perdraient le souvenir du maigre emploi auquel ils avaient dû

s’astreindre pour ne pas mourir de faim et qu’il faudrait reprendre en

sortant de chez la princesse: celui-ci maître de français, celui-là,

commis dans un dépôt de denrées; tel autre, vigoureux, solide et,

quoique titré, ignorant comme un écolier à ses débuts, portefaix sur le

port, lamentables suites d’une misère indescriptible qui, durant ces

jours d’épreuves, n’épargna pas même les femmes, transforma des

patriciennes en couturières, ravaudeuses, fleuristes, marchandes de

frivolités et, parmi celles qui, dans leur malheur, avaient perdu le

respect d’elles-mêmes, réduisit les plus jolies à se faire marchandes de

plaisir au profit des riches étrangers qui promenaient à travers ces

infortunes leur insolente oisiveté.

Si chacun des invités de la princesse avait osé parler avec sincérité,

quels aveux n’eût-on pas entendus! Mais ces angoisses, ces alarmes, les

sombres nuages qui voilaient l’avenir se dissipaient aux accords d’un

orchestre que dissimulaient des tentures; ils s’évanouissaient dans la

chaleur, dans la lumière, dans les parfums, dans la rumeur des voix

joyeuses et surtout sous le sourire de cette Française dont la présence

faisait révolution, qui, d’un regard jeté autour d’elle, allumait des

convoitises, déchaînait des espoirs, attachait à son char des

admirateurs dont un mot d’elle eût fait des esclaves et qui ne

demandaient qu’à le devenir.

Grisée par son foudroyant triomphe, pas assez cependant pour perdre de

vue le but qu’elle s’était proposé, Mme de Bonneuil, attachée à guetter

l’arrivée du duc de Maligny, eut promptement oublié sa nièce. Après

l’avoir laissée dans un groupe de jeunes filles, où l’obligeance de la

princesse lui avait assuré un aimable accueil, elle n’y songea plus.

Marguerite se trouva donc seule parmi des adolescentes de son âge, qui

ne demandaient qu’à se familiariser. Mais naturellement timide, et

rendue plus craintive par la situation de sa tante, dont elle n’en était

plus à soupçonner les hontes, elle opposa aux attentions dont elle était

l’objet de la part de cette jeunesse plus de froideur qu’elle ne mit

d’empressement à s’y montrer sensible. Il en résulta qu’on cessa bientôt

de s’occuper d’elle. Peu à peu, elle se vit délaissée et, dans cette

foule, ne trouva que l’isolement.

Peut-être préférait-elle qu’il en fût ainsi et n’être pas détournée de

ses pensées dont, en cet instant, le duc de Maligny était l’objet. Elle

avait hâte de le voir. Assurée qu’il viendrait chez la princesse, elle

guettait, elle aussi, comme sa tante, quoique pour des motifs

différents, l’occasion de le rencontrer, résolue à le mettre en garde

contre le danger mystérieux qu’elle avait deviné, sans pouvoir en

préciser l’étendue.

Ce désir, que la réflexion rendait de minute en minute plus impérieux,

l’avait fixée dans le salon d’entrée. Elle serait mieux placée là pour

aborder le duc quand il paraîtrait. Elle y demeura longtemps, assise à

l’écart, assistant, sans que personne la remarquât, au défilé des

arrivants qui s’inclinaient devant la princesse avant de se mêler aux

invités qui les avaient précédés.

Tout à coup, elle aperçut celui qu’elle attendait. Vêtu d’une redingote

en velours noir à pèlerine, dont un peu de poudre tombée de sa coiffure

blanchissait le collet et dont les basques flottaient sur sa culotte, de

la même couleur gris-perle que ses bas de soie, il venait d’entrer, son

tricorne sous le bras, portant haut la tête, montrant en toute sa

personne une assurance, une dignité révélatrices de sa naissance, de son

éducation, de ses habitudes seigneuriales. Venu seul, mais présenté

aussitôt par la Chevalier qui n’avait pas quitté la princesse, il se

courba devant celle-ci en un profond salut. Comme si elle ne fût restée

si longtemps à la porte que pour le recevoir, elle appuya sa main sur la

sienne et le conduisit, à travers les groupes, jusqu’à celui qui, dans

le salon suivant, s’était formé autour de Mme de Bonneuil.

Dans cette promenade, il passa non loin de Marguerite et la vit. Elle

comprit que son regard tombait sur elle. Elle surprit même un mouvement

qui lui fit croire qu’il voulait la saluer. Mais entraîné par la

princesse, il n’y put donner suite. Marguerite n’en fut pas offensée.

Dans ses yeux arrêtés sur les siens, la durée d’un éclair, elle avait lu

un intérêt affectueux. Sûre de pouvoir causer avec lui, cela suffisait

pour qu’elle s’armât de patience.

Maintenant, la princesse le jetait à l’improviste dans le groupe où Mme

de Bonneuil tenait joyeusement tête à l’assaut d’esprit et de galanterie

qui lui était livré.

Marguerite, qui s’était rapprochée, entendit sa tante s’écrier:

--Le duc de Maligny, messieurs. Il vous apporte des nouvelles de Sa

Majesté.

Il s’inclina pour baiser la main qu’on lui tendait. En se redressant, il

fut entouré. On le saluait, on l’interrogeait.

--Parlez-nous du roi, monsieur le duc?

--Que fait-il? Qu’espère-t-il?

--Viendra-t-il bientôt se mettre à notre tête pour nous conduire à la

conquête de sa couronne?

--Peut-on compter sur Buonaparte pour la lui rendre?

--Est-il résolu à exterminer les acquéreurs de nos biens, les assassins

de son frère?

--On a dit qu’il songeait à leur faire grâce. Mais ce n’est pas vrai,

n’est-ce pas, monsieur le duc?

--Sa Majesté ne peut vouloir pardonner aux bourreaux de sa famille.

Les questions se croisaient, se multipliaient, pressantes, affectant

dans les bouches affamées des formes impérieuses, comme s’il n’y pouvait

être donné que des réponses affirmatives. C’est en vain que Maligny

cherchait à arrêter cette avalanche; on ne lui laissait pas le temps de

placer un mot.

La comtesse vint à son secours.

--Eh! messieurs, dit-elle, comment vous faire entendre si vous parlez

tous à la fois? Permettez à M. le duc de se ressaisir.

Il y eut un répit. Maligny très habilement en profita pour calmer les

esprits surexcités et verser un peu de baume sur les plaies saignantes.

--Je vous apporte, messieurs, dit-il, les encouragements de Sa

Majesté--car jamais ses affaires ne furent en meilleurs voie--et les

louanges reconnaissantes qu’Elle doit à la noblesse de France pour sa

fidélité. Les malheurs dont nous souffrons tous ne déchirent pas moins

le cœur du roi que son impuissance à les soulager. Mais il croit que

nous touchons au terme de nos épreuves. Soyez certains, il vous en donne

pour gage sa parole royale, qu’au jour du triomphe, il n’oubliera pas

les services qu’il a reçus. Le rétablissement de l’antique Constitution

du royaume lui permettra de les récompenser tous.

--Plus un mot! fit vivement un des gentilshommes qui écoutaient ce

discours. Voilà des figures suspectes.

--Le sieur de Bourgoing, le ministre de la République à Copenhague! fit

un autre.

C’était en effet ce diplomate qu’une mission temporaire retenait à

Hambourg. Invité par la princesse, il s’avançait, la bonne humeur sur

les lèvres, s’éventait avec son chapeau décoré de la cocarde tricolore

et arrondissait son large dos de quinquagénaire pour parler à la

Chevalier à laquelle il avait offert son bras. Les minauderies de la

comédienne devaient faire croire qu’il lui débitait des madrigaux. Mais

elles dissimulaient le véritable objet de leur entretien, car c’est d’un

service qu’à sa sollicitation, elle avait rendu au Premier Consul que le

diplomate la remerciait.

Quelques mois avant, chargé de faire parvenir au tsar Paul Ier une

lettre du général Bonaparte contenant des propositions de paix, et les

représentants de la Russie à Hambourg et à Copenhague refusant de la

recevoir, il l’avait expédiée à la Chevalier, sur le conseil d’un

Français fixé à Saint-Pétersbourg, en priant cette femme au nom du

gouvernement français, d’user de son crédit pour que l’auguste

destinataire de cette lettre en prît connaissance. Par l’entreprise de

son amant, le comte Koutaïkof, la comédienne s’était acquitté de ce

message, qui avait eu pour conséquences un rapprochement entre le tsar

et le Premier Consul et des négociations engagées aussitôt en vue de la

paix. Lorsque Bourgoing avait demandé ce service à la Chevalier, il ne

connaissait d’elle que son renom de comédienne; l’ayant rencontrée chez

la princesse d’Holstein, il était donc naturel qu’il saisît cette

occasion pour lui exprimer sa reconnaissance.

Très fière de recevoir ses éloges, la Chevalier les écoutait la bouche

en cœur, regrettant d’être seule à les entendre et, liée par la promesse

qu’elle avait faite de ne parler à personne des circonstances qui les

lui méritaient, de ne pouvoir publiquement s’en faire gloire. C’était

cependant beaucoup qu’on la vît au bras du ministre de la République.

Nulle preuve de sa faveur ne pouvait lui causer plus vif plaisir ni

exciter au même degré sa vanité.

Elle en était là quand elle aperçut Maligny. Saisie d’une idée subite,

elle alla vers lui en entraînant Bourgoing et, les mettant en présence,

elle dit:

--Puisque vous êtes rayé de la liste des émigrés, mon cher duc, et que

les républicains ne sont plus pour vous des ennemis, vous me saurez gré

de vous mettre en rapports avec le représentant de votre pays où vous

allez rentrer.

--La coquine! pensa Maligny; elle se moque de moi.

Il la remercia cependant, salua M. le baron de Bourgoing, gentilhomme

comme lui, et, après un court échange de paroles banales, s’écarta pour

faire place à Mme de Bonneuil. Celle-ci, toujours à l’affût des

relations qui pouvaient servir, venait vers la Chevalier pour l’obliger

à lui présenter Bourgoing. La présentation eut lieu au grand scandale

des émigrés qui tout à l’heure s’empressaient autour de la belle

Française, la croyant dévouée au roi.

Leur mécontentement se fût transformé en indignation s’ils avaient

entendu les propos qu’au même moment, elle tenait à demi-voix au

diplomate républicain. Elle lui faisait part de son admiration pour le

général Bonaparte.

--Je l’ai toujours admiré, disait-elle avec feu; j’avais pressenti sa

gloire. Aussi, dès le lendemain de Brumaire, comprenant que la France

avait enfin un sauveur, un libérateur, j’ai demandé ma radiation et

celle de ma nièce, à qui je sers de mère. J’attends avec impatience

qu’il soit fait droit à ma requête, et si vous voulez l’appuyer,

monsieur l’ambassadeur... J’ai hâte de revoir ma patrie, de vivre sous

les lois du héros qui la gouverne...

Elle s’interrompit, cherchant des yeux Marguerite. L’ayant découverte à

l’autre extrémité du salon, elle lui fit signe d’approcher; elle voulait

la présenter.

--Ma nièce, Mlle de Morsang, dit-elle en lui prenant la main, victime

innocente des opinions de ses parents qu’elle a perdus; élevée par moi

dans le culte des miennes. Remercie M. l’ambassadeur, Margot; il nous

viendra en aide et t’aidera à recouvrer tes biens injustement

confisqués.

Le visage de Marguerite exprima plus de surprise que de gratitude. Elle

fit une révérence silencieuse et s’effaça lentement, déjà oubliée par sa

tante qui continuait à se prodiguer en belles phrases, afin

d’enguirlander Bourgoing.

Quoique un peu ahuri par tant de volubilité, Bourgoing n’en laissait

rien paraître. Cette scène l’amusait. Les prières dont il était assailli

tombaient d’une bouche souriante. Un regard langoureux en augmentait

l’éloquence, et la Chevalier plaidait avec chaleur la cause de son amie.

Il n’est pas de diplomate, si gourmé qu’il soit, qui puisse résister à

deux jolies femmes coalisées pour avoir raison de lui; Bourgoing promit

tout ce qu’on voulut.

En se livrant à cette démarche, Mme de Bonneuil avait cessé de s’occuper

de Maligny. Elle ne put donc voir que, tandis qu’elle abordait

Bourgoing, le duc était arrêté par un nouveau venu qui s’approchait avec

un empressement affectueux. C’était le comte de Thauvenay qui

l’interpellait.

--J’ai à vous parler, cher duc. Et l’amenant à l’écart, il ajouta:--Mon

zèle pour le service du roi m’a heureusement inspiré. Vous sembliez si

pressé de repartir que j’ai voulu m’épargner le remords de n’avoir pas

tout fait pour conjurer un retard qui vous contrariait. J’ai tenté

auprès du banquier de Sa Majesté une démarche qui a réussi. Il a pu,

sans recourir à ses bureaux, me donner une traite de vingt mille livres

sur son correspondant de Francfort. La voici sous enveloppe. Vous

pourrez donc partir quand vous voudrez.

Maligny prit le pli en remerciant et le glissa dans une de ses poches.

Mais il ne parut qu’à demi reconnaissant du trait de zèle dont se

vantait Thauvenay.

--Je m’étais résigné à ne partir qu’après-demain, fit-il, comme

désappointé. Nous avions calculé ensemble que je le pouvais sans dommage

pour les ordres de Sa Majesté et que je serais à Bade avant l’expiration

du délai qui m’est prescrit. Je ne vois vraiment pas quel avantage je

trouverais à me priver du plaisir de conférer un peu longuement avec les

partisans de notre cause. Aussi, mon cher comte, tout en étant sensible

à votre procédé dont je rendrai compte au roi, je crois devoir rester à

Hambourg durant les trente-six heures que je m’étais accordées, faute de

pouvoir faire mieux.

Bien loin de soupçonner le motif déterminant de la décision de Maligny,

l’honnête Thauvenay approuva. Il considérait comme essentiel que le

représentant du roi entretînt divers personnages qui se rapprochaient à

cette heure des royalistes, le général Dumouriez, notamment.

--J’espérais vous faire rencontrer ici, dit-il, mais je suis averti

qu’il ne viendra pas. Nous pourrons donc l’aller voir demain. De cette

entrevue ne peut résulter que le plus grand bien, et cela seul suffirait

à justifier la prolongation de votre séjour parmi nous.

Enchanté qu’on lui fournît un aussi bon prétexte pour rester, Maligny,

pressé de rejoindre Mme de Bonneuil, coula de son côté un regard

d’impatience, dont l’expression s’accusa quand il eut constaté qu’elle

causait toujours avec Bourgoing.

--Elle n’en finira donc pas? murmura-t-il.

Thauvenay entendit cette réflexion et sur-le-champ, il y répondit comme

si elle lui eût été adressée.

--Un petit avertissement, mon cher duc; je le dois à votre jeunesse, et

vous le pardonnerez à mon âge. Lorsque, à votre arrivée, je suis allé

vous trouver à votre hôtel, vous étiez en tête-à-tête avec Mme de

Bonneuil et son amie la comédienne Chevalier.

--Des femmes charmantes!

--Dont vous ne sauriez assez vous défier. J’ai pris mes renseignements.

On ne sait trop d’où sort cette comtesse de Bonneuil. Quant à la

Chevalier...

Maligny l’arrêta en riant:

--N’oubliez pas que nous sommes ici chez sa protectrice.

--Cette pauvre princesse, aussi crédule qu’elle est bonne femme, a

toujours eu un faible pour les histrions. Mais elle apprendra quelque

jour à ses dépens que la Chevalier ne mérite pas l’amitié dont elle

l’honore. C’est une intrigante, et je crains bien que Mme de Bonneuil ne

mérite la même qualification.

--Est-ce pour cela que Sa Majesté a refusé de les recevoir quand elles

ont passé par Mitau?

--J’avais cru de mon devoir de faire part au roi des mauvais bruits qui

courent sur elles, déclara Thauvenay.

--Alors, mon cher comte, vous pouvez vous vanter d’avoir suscité à notre

maître deux terribles ennemies.

--Mieux vaut des ennemies avouées que des ennemies qui se cachent sous

les apparences du dévouement.

--Et moi qui leur ai promis de leur obtenir une audience du roi! observa

Maligny.

Thauvenay protesta:

--Hâtez-vous de retirer votre promesse, cher duc. En voulant la tenir,

vous vous exposeriez à devenir à votre insu complice de quelque

trahison. Mais voilà Mme de Bonneuil; je vous laisse avec elle. Je vous

supplie seulement de ne lui pas sacrifier les grands intérêts qu’a mis

dans vos mains une confiance auguste.

Mme de Bonneuil revenait vers Maligny, tandis que Bourgoing s’éloignait

avec la Chevalier.

--Elle est cependant bien jolie, pensa Maligny. Ne serait-ce pas fâcheux

de ne pas aller jusqu’au bout d’une aventure que le hasard a si bien

nouée? Qui le saura et, le sût-on, qui pourrait m’en vouloir?

Sa jeunesse l’emportait, et il s’avança vers Mme de Bonneuil. Pour le

rejoindre, elle dut traverser le groupe des émigrés qu’avait surpris et

presque irrités son entretien avec Bourgoing. Ils lui faisaient déjà

grise mine. Mais elle les désarma par son sourire et par cette phrase

qu’elle leur jeta au passage:

--Ces diplomates de la République ne sont pas incorruptibles, et en

voilà un, ajouta-t-elle en désignant Bourgoing, que je me charge de

ramener au roi. Il est déjà en bon chemin.

Ces paroles ne furent pas perdues pour Maligny. Elles expliquaient ce

qu’il y avait de louche dans l’attitude de cette mystérieuse créature,

et peut-être, démontraient-elles l’injustice des soupçons de Thauvenay.

Pour elle, heureuse de pouvoir enfin, dans le tête-à-tête qu’elle

souhaitait, exercer sur l’envoyé du roi de Mitau la magie de ses

ensorcellements, elle y préludait en le faisant asseoir à ses côtés,

lorsqu’à l’improviste, un grand tumulte attira leur attention. La foule

se précipitait vers le fond du salon où des portes qu’on ouvrait à deux

battants laissaient voir dans un vaste jardin d’hiver, chauffé par des

poêles en faïence, trois immenses tables dressées pour cent cinquante

convives. Le linge damassé et armorié, l’argenterie, les cristaux

étincelaient sous la lumière ruisselant des candélabres symétriquement

espacés parmi les fleurs, les viandes froides, les charcuteries

allemandes, les pyramides de fruits, de gâteaux, de confiseries.

C’était le réveillon de Noël.

--Nous ne nous quittons pas, cher duc, dit vivement Mme de Bonneuil. La

princesse m’a fait l’honneur de me donner la présidence d’une de ses

tables et a bien voulu consentir à ce que vous y fussiez mon voisin de

droite.

--J’en remercierai Son Altesse, répliqua galamment Maligny.

--Elle voulait vous placer près d’elle; mais j’ai tenu bon et je vous

garde. Et d’une voix caressante, elle soupira:--M’en voulez-vous?

Triomphante, elle l’emmenait. Il semblait si docile qu’intérieurement,

elle le comparait à une victime qui eût tendu au sacrificateur son front

couronné de roses.

L'espionne · 第 8 / 26 题