CHAPITRE XCII.

Gouvernement de la Toscane.--Cour de la grande-duchesse.--Anecdotes sur

le grand-duc Léopold.

De toutes les parties de l'Italie attelées au char du grand empire, la

Toscane était peut-être celle où les souvenirs offraient le plus de

résistance à la nouvelle domination. Quand le pays, occupé et évacué

ensuite par les Français, retomba un moment, en 1799, sous le pouvoir de

ses anciennes moeurs et de ses anciens maîtres, les réactions avaient été

terribles et empreintes de cette cruauté italienne qui s'allie si

singulièrement avec l'indolence et la faiblesse. Des commissions

permanentes avaient condamné les partisans des Français: on avait égorgé

et proscrit avec toute la fureur d'une mode. Les plus jolies femmes, ces

Toscanes si douces, s'étaient fait remarquer dans ces représailles

devenues des fêtes. On les avait vues à Pise se rendre à l'exécution des

condamnés, danser autour du poteau comme à un bal, n'interrompant cette

bacchanale des discordes civiles que pour jeter aux victimes des pommes,

des citrons et des oranges. J'ai entendu raconter des scènes horribles

de vengeance particulière, des raffinemens d'une cruauté qui semblait

voluptueuse; mais par bonheur, dans les révolutions il se rencontre

toujours quelques uns de ces beaux traits qui suffisent pour absoudre

l'humanité; en voici un qui ferait oublier tous les crimes vulgaires par

l'exemple d'un courage et d'une vertu presque célestes:

Les débiteurs, qui, dans tous les pays, sont toujours au premier rang de

ceux qui ont des vengeances à exercer, n'avaient pas eu de peine à faire

étendre sur les Juifs, toujours détestés du peuple, n'importe où ils

résident, la rage de proscription et de meurtre qui avaient frappé les

partisans des Français. Déjà une troupe grossière et affamée de sang

s'acheminait vers le quartier des malheureux Juifs pour les livrer à

l'extermination.

Un saint prêtre, un prélat révéré, M. Santi, évêque de Savona, court

dans les rues déjà envahies par la populace, revêtu du surplis, armé

seulement de la crosse d'or des apôtres; il se précipite au milieu de la

foule, l'exhorte, la conjure au nom de l'Évangile qui pardonne. On le

presse, on le repousse, on le renverse. Il se relève avec calme, un

crucifix à la main, effraie après avoir supplié, et, comme inspiré par

le Dieu dont il porte l'image, ramène les furieux à l'humanité par la

terreur sainte dont il les écrase, et sauve ainsi ceux que le double

fanatisme de la haine religieuse et de la cupidité frénétique allait

immoler.

Au retour du gouvernement français, tous les proscrits rentrèrent; une

administration ferme fit rentrer sous le joug un peuple qui a tout ce

qu'il faut pour écraser des vaincus, mais rien de ce qui peut résister à

des vainqueurs. De même que cela avait été en Toscane une émulation de

représailles en notre absence, de même ce fut comme un concours de

soumission et de souplesse à notre retour. On accoupla dans les

fonctions publiques les amis et les ennemis, les proscrits et les

proscripteurs et l'on vit d'anciens bourreaux rendre la justice avec un

exemplaire esprit de conciliation. Un Haldi, qui avait eu la palme des

vengeances, sut encore conquérir, avec une mobilité dont on ne pourrait

trouver le modèle qu'en Italie, la couronne des réparations vis-à-vis de

la puissance nouvelle. La formation de la cour ressembla à une levée en

masse de nobles seigneurs, de grandes dames, d'hommes riches et de

femmes jolies, de notabilités de toute espèce. On fit une conscription

de courtisans, et la vanité fut en quelque sorte chargée de créer en

Toscane un patriotisme français.

L'organisation administrative devint la même que dans le reste de

l'empire. Un préfet, un commissaire général de police, un commandant

militaire supérieur, formaient les pivots de ce système simple et fort.

Les rangs secondaires avaient servi de cadre aux ambitions locales, et

les Italiens y étaient même en plus grand nombre que les Français. Les

premiers dominaient dans les tribunaux, et les seconds dans la

gendarmerie. De toutes les dynasties impériales, celle de la Toscane

était celle qui avait fait la plus large part à la nationalité dans la

distribution des emplois publics. Aumôniers et dames d'honneur,

chambellans et chapelains, écuyers et pages avaient été exclusivement

choisis parmi les familles historiques et héréditairement en possession

des richesses, du pouvoir et de la servilité. Les disputes de

l'étiquette avaient remplacé les discussions factieuses; le cérémonial,

les bals, les fêtes, les plaisirs, ces moyens de conciliation toujours

plus puissans qu'on ne le croit, avaient étourdi les vieux ressentimens,

et formé autour de la soeur de Napoléon une atmosphère de dévouement et

de souplesse. Tout en façonnant la Toscane à la législation bienfaisante

de nos codes, à l'uniformité moins douce de nos douanes et de notre

recrutement militaire, on avait laissé une certaine latitude aux

souvenirs et surtout aux moeurs. Dans les actes publics la langue

française n'était admise que de moitié avec la langue de l'Arioste. La

grande-duchesse, qui avait beaucoup de tact et qui désirait populariser

la domination napoléonienne, mettait une certaine affectation à

témoigner son respect pour l'idiome toscan en l'employant de préférence.

L'ivresse d'une cour facile et brillante, que l'on ne pouvait guère

comparer qu'aux licences de ce bon régent, comme l'appelait Voltaire, ce

levier politique des plaisirs n'agissait guère cependant que sur les

classes supérieures, toujours et partout plus favorables aux innovations

et à l'influence de l'étranger. Mais le fond d'une nation n'est pas

aussi malléable. Le peuple, qui tient plus en quelque sorte à la terre

qu'il habite et à l'air qu'il respire, n'a pas cette heureuse facilité

des courtisans, et oppose toujours bien plus de résistance au joug. La

mémoire des Médicis et de Léopold, le souvenir de leur administration

paternelle, enchaînaient encore l'imagination pourtant mobile des

Toscans; et la gloire des armes, moins séduisante pour eux que celle des

arts, ne les avait point disposés en faveur de Napoléon. Souvent dans

mes courses, moi, tout enivrée de la gloire de l'empire, interrogeant

des paysans et des hommes du peuple, je recevais de ces réponses pleines

de souvenirs antiques, de ces réminiscences d'un pouvoir tombé qui

survit à l'oubli et à sa chute par des bienfaits. Voici deux anecdotes

qu'on me pardonnera bien de rapporter, car tout ce que l'on a entendu de

la bouche du peuple mérite une véritable vénération; et certes on peut

me rendre une justice, c'est que, quelles que soient mes préoccupations

de coeur ou mes intérêts de position, j'ai toujours du respect pour la

vertu et une place pour tous les nobles souvenirs. Les beaux traits de

la puissance légitime ont peut-être encore plus de prix sous une plume

qui avait à se défendre des influences de l'usurpation. Des actions

généreuses me plaisent, n'importe d'où elles viennent, et l'amie d'Élisa

ne peut résister au bonheur de retracer deux anecdotes de

l'administration de Léopold, recueillies à une distance si peu suspecte.

Ce prince admirable, qui rachetait en quelque sorte par ses bontés le

despotisme qu'il était chargé d'exercer en Toscane, trouvait une douce

consolation à son propre pouvoir dans l'usage qu'il s'efforçait de lui

donner. Il aimait à se mêler, déguisé, aux amusemens ou aux travaux de

la population. Les prisons n'avaient pas de plus vigilant inspecteur; et

le droit de faire grâce, le plus beau des priviléges de la royauté, il

ne le déléguait pas à des commis, et se le réservait comme une des

consolations de la couronne.

Un jour que Léopold visitait, dans ses vues de pardon et de

bienfaisance, les prisons de Livourne, il interrogea un à un tous les

locataires du bagne sur les motifs de leur séjour. À entendre ces

innocens forçats, aucun n'était coupable, tous avaient succombé sous les

dénonciations de la haine, sous la puissance d'une inimitié terrible, de

complicité avec quelque erreur de la justice, et tous attendaient et

méritaient une grâce de leur équitable souverain. Le grand-duc aperçoit

au milieu du groupe empressé sur ses pas un galérien moins impatient, se

séparant même de ses compagnons pressés autour de leur maître. Léopold

n'en est que plus empressé de lui faire les mêmes questions qu'aux

autres. _Maestro_, répond le forçat presque pudibond, _sono stato

condannato perchè sono un bravo ladro_. Donnez bien vite la liberté à ce

scélérat, s'écria le spirituel et généreux souverain: avec lui tant

d'honnêtes gens sont en trop mauvaise compagnie. Admirable alliance de

la bonté et de l'esprit, qui a quelque chose de français, et qui faisait

appeler Léopold le Henri IV de la Toscane!

La justice est toujours ce qu'il y a de plus précieux et aussi ce qu'il

y a de plus rare pour les peuples. Le bon Léopold le savait bien, et

tâchait de procurer à ses sujets ce bienfait si difficile, en stimulant

le zèle de ses délégués négligens. Il y avait un juge fort singulier du

pays, qui, au lieu d'aller à l'audience ne sortait de son lit que pour

dîner, et y rentrait pour se reposer de cette fatigue peu judiciaire.

Impossible non seulement de le rencontrer à son tribunal, mais encore à

son domicile. Sa vieille servante, huissier dressé à cet effet,

renvoyait avec une religieuse exactitude les pauvres solliciteurs.

Monsieur est sorti, Monsieur est malade, Monsieur dort, étaient tout ce

que l'on pouvait obtenir d'elle. Le mécontentement public était à son

comble, et l'écho en arriva jusqu'à Léopold: il s'achemine vers le

tribunal à l'heure, hélas! inutile de l'audience, n'y trouve pas, bien

entendu, son magistrat paresseux, mais s'informe de sa demeure et y

court. Même accueil au souverain, que l'incognito assimile à la foule

des plaideurs ordinaires; même défense opiniâtre de la porte, même

réponse de la servante, qui se retranche sur le sommeil de son maître et

qui proteste qu'elle sera renvoyée si elle laisse entrer. Brusque malgré

lui, et indiscret par vertu, le prince passe outre aux protestations et

aux résistances. La consigne est violée, la porte presque prise

d'assaut. L'honnête et paresseux L'Hôpital reposait dans une chambre

obscure, les rideaux fermés comme un de ces vertueux chanoines dépeints

par Boileau dans _le Lutrin_. Le juge, endormi, se lève sur son séant,

un arrêt à la bouche contre l'insolent qui violet le sanctuaire de la

magistrature, un de ces arrêts dont il était pourtant si avare. Léopold

se moque de toutes les menaces, et animé d'autant de courage que

d'indignation, pousse le juge ébahi à bas de son siége... de sommeil, et

lui crie: Vous avez beau vous débattre, le grand-duc connaît votre

conduite scandaleuse, il ne vous reste plus qu'à vous habiller

promptement pour venir vous justifier. Le juge, étourdi, se réveille

enfin et reconnaît son maître dans l'étranger, tombe à ses genoux en

implorant son pardon. «Gracieux prince, je suis réellement retenu au lit

par une grave indisposition; j'y fouillais les papiers d'une immense

procédure: c'est ce maudit Barthole qui m'a endormi; mais je n'y serai

pas repris, je ne le lirai plus, grâce! grâce!...--Relevez-vous,

monsieur, vous avez cessé d'être juge.» Et là-dessus Léopold se retira

avec toute la fermeté et toute la dignité royales. Un magistrat plus

éveillé vint immédiatement prendre possession de la place, et mettre à

jour le monceau de dossiers dont son prédécesseur avait fait litière.

Mais élevant l'héroïsme du trône jusqu'à l'indulgence, le bon Léopold

envoya, en même temps qu'un nouveau juge pour contenter ses sujets, une

pension à l'ex-magistrat pour le bénir.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 3 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 38 / 40 题