Gouvernement de la Toscane.--Cour de la grande-duchesse.--Anecdotes sur
le grand-duc Léopold.
De toutes les parties de l'Italie attelées au char du grand empire, la
Toscane était peut-être celle où les souvenirs offraient le plus de
résistance à la nouvelle domination. Quand le pays, occupé et évacué
ensuite par les Français, retomba un moment, en 1799, sous le pouvoir de
ses anciennes moeurs et de ses anciens maîtres, les réactions avaient été
terribles et empreintes de cette cruauté italienne qui s'allie si
singulièrement avec l'indolence et la faiblesse. Des commissions
permanentes avaient condamné les partisans des Français: on avait égorgé
et proscrit avec toute la fureur d'une mode. Les plus jolies femmes, ces
Toscanes si douces, s'étaient fait remarquer dans ces représailles
devenues des fêtes. On les avait vues à Pise se rendre à l'exécution des
condamnés, danser autour du poteau comme à un bal, n'interrompant cette
bacchanale des discordes civiles que pour jeter aux victimes des pommes,
des citrons et des oranges. J'ai entendu raconter des scènes horribles
de vengeance particulière, des raffinemens d'une cruauté qui semblait
voluptueuse; mais par bonheur, dans les révolutions il se rencontre
toujours quelques uns de ces beaux traits qui suffisent pour absoudre
l'humanité; en voici un qui ferait oublier tous les crimes vulgaires par
l'exemple d'un courage et d'une vertu presque célestes:
Les débiteurs, qui, dans tous les pays, sont toujours au premier rang de
ceux qui ont des vengeances à exercer, n'avaient pas eu de peine à faire
étendre sur les Juifs, toujours détestés du peuple, n'importe où ils
résident, la rage de proscription et de meurtre qui avaient frappé les
partisans des Français. Déjà une troupe grossière et affamée de sang
s'acheminait vers le quartier des malheureux Juifs pour les livrer à
l'extermination.
Un saint prêtre, un prélat révéré, M. Santi, évêque de Savona, court
dans les rues déjà envahies par la populace, revêtu du surplis, armé
seulement de la crosse d'or des apôtres; il se précipite au milieu de la
foule, l'exhorte, la conjure au nom de l'Évangile qui pardonne. On le
presse, on le repousse, on le renverse. Il se relève avec calme, un
crucifix à la main, effraie après avoir supplié, et, comme inspiré par
le Dieu dont il porte l'image, ramène les furieux à l'humanité par la
terreur sainte dont il les écrase, et sauve ainsi ceux que le double
fanatisme de la haine religieuse et de la cupidité frénétique allait
immoler.
Au retour du gouvernement français, tous les proscrits rentrèrent; une
administration ferme fit rentrer sous le joug un peuple qui a tout ce
qu'il faut pour écraser des vaincus, mais rien de ce qui peut résister à
des vainqueurs. De même que cela avait été en Toscane une émulation de
représailles en notre absence, de même ce fut comme un concours de
soumission et de souplesse à notre retour. On accoupla dans les
fonctions publiques les amis et les ennemis, les proscrits et les
proscripteurs et l'on vit d'anciens bourreaux rendre la justice avec un
exemplaire esprit de conciliation. Un Haldi, qui avait eu la palme des
vengeances, sut encore conquérir, avec une mobilité dont on ne pourrait
trouver le modèle qu'en Italie, la couronne des réparations vis-à-vis de
la puissance nouvelle. La formation de la cour ressembla à une levée en
masse de nobles seigneurs, de grandes dames, d'hommes riches et de
femmes jolies, de notabilités de toute espèce. On fit une conscription
de courtisans, et la vanité fut en quelque sorte chargée de créer en
Toscane un patriotisme français.
L'organisation administrative devint la même que dans le reste de
l'empire. Un préfet, un commissaire général de police, un commandant
militaire supérieur, formaient les pivots de ce système simple et fort.
Les rangs secondaires avaient servi de cadre aux ambitions locales, et
les Italiens y étaient même en plus grand nombre que les Français. Les
premiers dominaient dans les tribunaux, et les seconds dans la
gendarmerie. De toutes les dynasties impériales, celle de la Toscane
était celle qui avait fait la plus large part à la nationalité dans la
distribution des emplois publics. Aumôniers et dames d'honneur,
chambellans et chapelains, écuyers et pages avaient été exclusivement
choisis parmi les familles historiques et héréditairement en possession
des richesses, du pouvoir et de la servilité. Les disputes de
l'étiquette avaient remplacé les discussions factieuses; le cérémonial,
les bals, les fêtes, les plaisirs, ces moyens de conciliation toujours
plus puissans qu'on ne le croit, avaient étourdi les vieux ressentimens,
et formé autour de la soeur de Napoléon une atmosphère de dévouement et
de souplesse. Tout en façonnant la Toscane à la législation bienfaisante
de nos codes, à l'uniformité moins douce de nos douanes et de notre
recrutement militaire, on avait laissé une certaine latitude aux
souvenirs et surtout aux moeurs. Dans les actes publics la langue
française n'était admise que de moitié avec la langue de l'Arioste. La
grande-duchesse, qui avait beaucoup de tact et qui désirait populariser
la domination napoléonienne, mettait une certaine affectation à
témoigner son respect pour l'idiome toscan en l'employant de préférence.
L'ivresse d'une cour facile et brillante, que l'on ne pouvait guère
comparer qu'aux licences de ce bon régent, comme l'appelait Voltaire, ce
levier politique des plaisirs n'agissait guère cependant que sur les
classes supérieures, toujours et partout plus favorables aux innovations
et à l'influence de l'étranger. Mais le fond d'une nation n'est pas
aussi malléable. Le peuple, qui tient plus en quelque sorte à la terre
qu'il habite et à l'air qu'il respire, n'a pas cette heureuse facilité
des courtisans, et oppose toujours bien plus de résistance au joug. La
mémoire des Médicis et de Léopold, le souvenir de leur administration
paternelle, enchaînaient encore l'imagination pourtant mobile des
Toscans; et la gloire des armes, moins séduisante pour eux que celle des
arts, ne les avait point disposés en faveur de Napoléon. Souvent dans
mes courses, moi, tout enivrée de la gloire de l'empire, interrogeant
des paysans et des hommes du peuple, je recevais de ces réponses pleines
de souvenirs antiques, de ces réminiscences d'un pouvoir tombé qui
survit à l'oubli et à sa chute par des bienfaits. Voici deux anecdotes
qu'on me pardonnera bien de rapporter, car tout ce que l'on a entendu de
la bouche du peuple mérite une véritable vénération; et certes on peut
me rendre une justice, c'est que, quelles que soient mes préoccupations
de coeur ou mes intérêts de position, j'ai toujours du respect pour la
vertu et une place pour tous les nobles souvenirs. Les beaux traits de
la puissance légitime ont peut-être encore plus de prix sous une plume
qui avait à se défendre des influences de l'usurpation. Des actions
généreuses me plaisent, n'importe d'où elles viennent, et l'amie d'Élisa
ne peut résister au bonheur de retracer deux anecdotes de
l'administration de Léopold, recueillies à une distance si peu suspecte.
Ce prince admirable, qui rachetait en quelque sorte par ses bontés le
despotisme qu'il était chargé d'exercer en Toscane, trouvait une douce
consolation à son propre pouvoir dans l'usage qu'il s'efforçait de lui
donner. Il aimait à se mêler, déguisé, aux amusemens ou aux travaux de
la population. Les prisons n'avaient pas de plus vigilant inspecteur; et
le droit de faire grâce, le plus beau des priviléges de la royauté, il
ne le déléguait pas à des commis, et se le réservait comme une des
consolations de la couronne.
Un jour que Léopold visitait, dans ses vues de pardon et de
bienfaisance, les prisons de Livourne, il interrogea un à un tous les
locataires du bagne sur les motifs de leur séjour. À entendre ces
innocens forçats, aucun n'était coupable, tous avaient succombé sous les
dénonciations de la haine, sous la puissance d'une inimitié terrible, de
complicité avec quelque erreur de la justice, et tous attendaient et
méritaient une grâce de leur équitable souverain. Le grand-duc aperçoit
au milieu du groupe empressé sur ses pas un galérien moins impatient, se
séparant même de ses compagnons pressés autour de leur maître. Léopold
n'en est que plus empressé de lui faire les mêmes questions qu'aux
autres. _Maestro_, répond le forçat presque pudibond, _sono stato
condannato perchè sono un bravo ladro_. Donnez bien vite la liberté à ce
scélérat, s'écria le spirituel et généreux souverain: avec lui tant
d'honnêtes gens sont en trop mauvaise compagnie. Admirable alliance de
la bonté et de l'esprit, qui a quelque chose de français, et qui faisait
appeler Léopold le Henri IV de la Toscane!
La justice est toujours ce qu'il y a de plus précieux et aussi ce qu'il
y a de plus rare pour les peuples. Le bon Léopold le savait bien, et
tâchait de procurer à ses sujets ce bienfait si difficile, en stimulant
le zèle de ses délégués négligens. Il y avait un juge fort singulier du
pays, qui, au lieu d'aller à l'audience ne sortait de son lit que pour
dîner, et y rentrait pour se reposer de cette fatigue peu judiciaire.
Impossible non seulement de le rencontrer à son tribunal, mais encore à
son domicile. Sa vieille servante, huissier dressé à cet effet,
renvoyait avec une religieuse exactitude les pauvres solliciteurs.
Monsieur est sorti, Monsieur est malade, Monsieur dort, étaient tout ce
que l'on pouvait obtenir d'elle. Le mécontentement public était à son
comble, et l'écho en arriva jusqu'à Léopold: il s'achemine vers le
tribunal à l'heure, hélas! inutile de l'audience, n'y trouve pas, bien
entendu, son magistrat paresseux, mais s'informe de sa demeure et y
court. Même accueil au souverain, que l'incognito assimile à la foule
des plaideurs ordinaires; même défense opiniâtre de la porte, même
réponse de la servante, qui se retranche sur le sommeil de son maître et
qui proteste qu'elle sera renvoyée si elle laisse entrer. Brusque malgré
lui, et indiscret par vertu, le prince passe outre aux protestations et
aux résistances. La consigne est violée, la porte presque prise
d'assaut. L'honnête et paresseux L'Hôpital reposait dans une chambre
obscure, les rideaux fermés comme un de ces vertueux chanoines dépeints
par Boileau dans _le Lutrin_. Le juge, endormi, se lève sur son séant,
un arrêt à la bouche contre l'insolent qui violet le sanctuaire de la
magistrature, un de ces arrêts dont il était pourtant si avare. Léopold
se moque de toutes les menaces, et animé d'autant de courage que
d'indignation, pousse le juge ébahi à bas de son siége... de sommeil, et
lui crie: Vous avez beau vous débattre, le grand-duc connaît votre
conduite scandaleuse, il ne vous reste plus qu'à vous habiller
promptement pour venir vous justifier. Le juge, étourdi, se réveille
enfin et reconnaît son maître dans l'étranger, tombe à ses genoux en
implorant son pardon. «Gracieux prince, je suis réellement retenu au lit
par une grave indisposition; j'y fouillais les papiers d'une immense
procédure: c'est ce maudit Barthole qui m'a endormi; mais je n'y serai
pas repris, je ne le lirai plus, grâce! grâce!...--Relevez-vous,
monsieur, vous avez cessé d'être juge.» Et là-dessus Léopold se retira
avec toute la fermeté et toute la dignité royales. Un magistrat plus
éveillé vint immédiatement prendre possession de la place, et mettre à
jour le monceau de dossiers dont son prédécesseur avait fait litière.
Mais élevant l'héroïsme du trône jusqu'à l'indulgence, le bon Léopold
envoya, en même temps qu'un nouveau juge pour contenter ses sujets, une
pension à l'ex-magistrat pour le bénir.