Mon genre de vie à Florence.--M. Fauchet, préfet dans cette
ville.--Nouvelles bontés d'Élisa.
J'avais au théâtre de fort médiocres appointemens, et je faisais
pourtant une dépense énorme. J'étais une comédienne très grande dame, et
une esclave dramatique fort indépendante. Mes camarades se creusaient la
tête à rechercher et à blâmer les ressources et les secrets de cette vie
dispendieuse et vagabonde. Je courais la campagne et les environs de
Florence, et toutes les fêtes et toutes les réunions. Aussi je ne jouais
presque jamais; et, sous le rapport de l'utilité et de la gloire
théâtrale, j'étais certes alors la dernière dans Rome; mais j'assistais
avec une admirable assiduité aux représentations.
Pendant quelque temps, j'avais eu une loge au niveau du parterre.
Naturellement les hommes de ma connaissance se tenaient près de ma loge,
et c'était une véritable assemblée et réunion particulière dans un lieu
public. Souvent dans le groupe se trouvaient des officiers qui m'avaient
vue au milieu de mes courses militaires, en Allemagne, en Prusse,
ailleurs encore. Nous parlions gloire, campagnes, batailles; et les
militaires, qui en partagent les périls, en racontent volontiers et un
peu bruyamment les exploits. Cette espèce de bivac au milieu d'un
théâtre n'était pas agréable à tout le monde: on s'en plaignit; et je
pris une loge aux secondes, déterminée à faire à la rumeur publique la
concession d'une convenable solitude. Je tombai d'un inconvénient dans
un autre.
La loge nouvelle que j'avais prise se trouvait par hasard vis-à-vis
celle du préfet. Je viens de dire le motif qui me l'avait fait choisir;
la malignité en chercha un autre, et je renonçai lors à paraître dans la
salle. J'adoptai, pour voir le spectacle, la première coulisse; mais la
première coulisse était encore en face de la loge de M. le préfet:
j'avais l'honneur, comme on sait, de le connaître depuis long-temps pour
un homme fort spirituel, fort aimable et fort instruit. Rien de plus
simple, entre spectateurs que le théâtre intéresse, que ces regards
d'intelligence aux passages saillans, que cette sympathie d'approbation
ou de blâme sur l'effet des scènes et le jeu des acteurs, qui
s'établissent entre personnes d'intime connaissance. Cette communication
des émotions du théâtre est même, pour les Français, un plaisir aussi
vif que celui qu'il excite par lui-même; car si nous aimons à sentir,
nous aimons presque autant à discuter, et à faire partager nos
sensations. Molière, Racine et Voltaire composaient le répertoire de la
troupe française de Florence, et, par la profusion de leurs
chefs-d'oeuvre, devaient multiplier nécessairement entre deux amateurs de
la haute littérature, comme M. le baron Fauchet et moi, ces signes de
plaisir et d'admiration qui n'étaient que des rapports de goût, et que
les interprétations de coulisse prenaient pour des marques d'un
sentiment plus mystérieux. On était jaloux de ces hommages, que l'on ne
pouvait se résoudre à supposer seulement littéraires. Nos dames, toutes
mariées, toutes vertueuses, quoique actrices et habitantes de l'Italie,
enrageaient de cette préférence d'une lorgnette qui ne tombait jamais
que de mon côté. Une remarque que j'ai bien souvent faite, c'est que les
femmes sages sont très peu disposées à croire à la sagesse des autres;
qu'avec des sentimens qui les éloignent de toute idée de rien céder aux
hommes, il leur est pénible cependant de n'être point l'objet de leurs
attentions. On dirait enfin que leur austérité est aussi ennuyeuse que
rigide, et qu'elles ont autant de regrets que de principes.
Toutes les têtes étaient à l'envers par jalousie de ma position, de
cette position que l'on déchirait et critiquait à belles dents. Il fut
décidé, en conseil féminin, qu'on se vengerait de mes prétendus succès
et de mon orgueil par quelque affront. Deux pièces nouvelles étaient à
l'étude; j'avais dans chacune un bout de rôle: en arrivant à la
répétition, la première chose qui me frappa sur le théâtre, c'est la vue
d'une grille en bois, haute de six pieds, qui interceptait le passage de
la coulisse où j'avais ma place ordinaire. On m'observait, je n'eus pas
de peine à deviner la malice, et j'eus le talent de ne pas paraître m'en
apercevoir. Je quitte le théâtre un moment, je me rends chez M. le
préfet, je lui conte la ridicule malveillance de mes camarades; il la
trouve si absurde que, malgré les observations d'un chef de bureau
présent à l'audience, et qu'on avait mis dans ce petit complot avec des
phrases, il donne des ordres pour que cette scène eût à ne point se
renouveler; et la répétition n'était pas finie, que les artistes
conspirateurs avaient eu le chagrin de voir enlever la grille en
question: ce fut absolument, quoique la cause fût différente, un coup
d'État pareil à celui des grilles de madame de Noailles pour empêcher le
passage de Louis XIV chez les filles d'honneur de la cour.
Après l'éclat d'une pareille protection, on ne voulait plus douter de la
nature de mes relations avec M. le baron Fauchet: j'étais, suivant la
profondeur des caquets, sa maîtresse avouée. Cela était faux,
complétement faux. Parmi mes camarades, les hommes étaient plus
indulgens et disaient: Laissons-la faire, chacun est dans la vie pour
son compte. «Oui, répondaient les dames, laissons-la faire; elle finira
par avoir toutes les ambitions, et de plein droit elle viendra nous
enlever nos rôles.--Oh! pour les rôles, répliquait d'un ton aigre-doux
la plus jolie de nos actrices, ce n'est pas le théâtre qui l'occupe, et
le rôle qu'elle ambitionne, elle en est sûre.»
J'avais une seule amie parmi ces dames, et c'est d'elle que j'appris les
propos et les menées de la plaisante persécution. Cette amie était une
femme d'un ton parfait, appelée mademoiselle Auquertin, douée d'un
talent distingué, et même, malgré ses quarante-neuf ans, encore d'une
figure fort agréable dans les rôles de soubrette. Je riais avec elle de
la méchanceté des autres, mais comme les personnes les plus
bienveillantes ont de la peine à ne pas croire à une opinion générale,
elle ne se laissait pas facilement persuader sur le chapitre pourtant si
innocent de mes relations avec M. Fauchet.
Sur ces entrefaites, je fus mandée chez la grande-duchesse; le jour et
l'heure n'étant point ceux des audiences ordinaires, j'en conçus une
crainte inexplicable. Fort éloignée de penser à tous les bruits de
coulisse, je mourais d'inquiétude; il n'était pourtant pas question
d'autre chose. La princesse me parut ce jour-là toute singulière: elle
m'adressa questions sur questions, et je répondis en général avec
embarras. Soit trouble, soit faux calcul, je ne sais pourquoi je lui
cachai que j'avais connu le baron Fauchet, lorsqu'il était préfet de
Draguignan. Plus tard, quand elle le sut, elle me reprocha de le lui
avoir caché, aimant, disait-elle, les _franchises entières, et les
confessions générales_.
Malgré les premières et peu favorables apparences de cette entrevue, je
ne puis dire qu'Élisa manquât encore de douceur et de bienveillance,
même dans le reproche. Femme excellente, qui n'eut jamais pour moi que
des bontés, et dont le souvenir ne se présente à mon coeur que sous le
prisme d'une reconnaissance plus habile à apercevoir les qualités que
les défauts! Dans cette audience, elle me recommanda de nouveau et très
positivement de garder un profond silence sur l'intérêt tout particulier
qu'elle me témoignait, surtout vis-à-vis du préfet. «D'ici à quelque
temps, ajouta-t-elle, vous m'adresserez une demande d'augmentation
d'appointemens, ou de gratification extraordinaire. Quant à cela, vous
pourrez le dire; faites même que cela soit su: vous n'êtes pas bien;
mais j'ai une idée, un projet pour améliorer votre position. Les
difficultés seront grandes, car vous avez une tête si détestable! Vous
lisez à ravir, surtout la poésie italienne; je m'occuperai de vous:
laissez-moi mûrir cette affaire; mais surtout silence absolu;» et je
quittai la princesse, encore plus enchantée de sa grâce et de son
esprit, et déjà pénétrée d'un de ces attachemens sincères qui ne
tiennent pas aux calculs de l'ambition, et qui durent aussi plus
long-temps que la faveur.
À cette époque, l'Empereur volait de Paris en Allemagne pour
recommencer, avec ses invincibles armées, une guerre nouvelle contre
l'Autriche. La brillante affaire d'Eckmühl venait d'être suivie de celle
d'Essling. Napoléon, fidèle à ses habitudes d'activité, semblait mener
avec lui la Victoire en poste. Le 2 juin 1809, je reçus une lettre
d'Ebersdorf, à deux lieues de Vienne, d'un officier qui servait sous les
ordres du général Cervoni, avec qui j'avais été liée, et qui venait
d'être tué à la prise de Ratisbonne. J'avais remis dans le temps à cet
officier, que j'avais vu après le départ de Ney, une boîte et une lettre
pour le maréchal, qu'il espérait pouvoir rencontrer. Cet officier
m'écrivait qu'ayant appris par le général Duprat que j'étais établie à
Florence, et que ne prévoyant plus comment il lui serait possible de
remplir la mission dont je l'avais chargé, au milieu des chances
incertaines d'une campagne, il croyait devoir profiter du départ d'une
personne sûre pour me faire repasser les objets que je lui avais
confiés. Ce digne militaire m'annonçait avec une touchante douleur la
fin terrible mais glorieuse de notre commun ami le général Cervoni.
À la lecture de cette lettre, je sentis tout mon sang se glacer dans mes
veines, et ma raison déloger de ma pauvre tête. Il me semblait que le
renvoi de ce précieux dépôt était une adroite précaution pour m'annoncer
la mort de Ney. Me voilà dominée par cet affreux pressentiment, ne
réfléchissant pas si Ney appartenait ou non au corps d'armée de cet
officier, s'il faisait même partie de l'armée destinée à cette campagne;
sans songer que, dans tous les cas, la mort d'un si grand capitaine eût
été honorée du deuil d'un glorieux bulletin. Incapable de rien peser, de
rien sentir que l'horrible idée qui me déchirait, j'éprouvais cet
impérieux besoin d'une certitude qui vous tourmente dans les plus
grandes douleurs, comme si le coup qui vous tue était moins pénible que
celui qui vous effraie. La cour occupait alors le Pioggio impérial,
maison de plaisance peu éloignée. Je courus de suite à Pitti[9], avide
de nouvelles. Ce ne fut qu'en descendant de voiture, à la grille de ce
beau séjour, que je sentis l'inconvenance et peut-être l'inutilité de
m'y présenter de cette manière. Indécise et accablée, je suivais
l'avenue, puis hésitant encore davantage, je tournais autour de la
pelouse qui tapisse l'abord du palais; mais tout à coup je crois
entendre parler à _sotto voce_. Nous étions dans une de ces délicieuses
soirées de juin, qui, en Italie, sont encore plus délicieuses. Qu'on
juge de ma surprise en voyant à travers le feuillage embaumé des
arbustes la grande-duchesse assise sur un banc de mousse avec deux de
ses dames[10]. Un sentiment intime de la bienveillance d'Élisa me fit
impétueusement avancer, pour profiter de l'occasion offerte; mais la vue
des témoins, le respect dû au rang de ma protectrice, m'arrêtèrent. Je
m'approchai alors du palais pour m'informer si je ne pouvais point
parler à la princesse. Lorsque j'éprouve une vive agitation morale, je
gesticule sans le savoir, et souvent, je me parle tout haut à moi-même.
Mes exclamations firent place à un respectueux silence, quand tout à
coup je me trouvai en face de la duchesse, qui, devançant ses deux
dames, me dit: «Qui vous amène ici? qu'avez-vous? Quelle agitation!
quelle en est donc la cause?» Je restai anéantie; car si le sentiment
qui avait inspiré ma démarche était vif et sacré, je ne sentais pas
moins, par les regards et le ton d'Élisa, l'imprudence que je commettais
en paraissant si violemment agitée: mais elle avait tant de générosité
qu'elle fut touchée de mon émotion et de mon embarras. «Restez à
Pioggio, me dit-elle, j'aurai soin tout à l'heure de vous faire
appeler.» Presser sa main contre mes lèvres fut toute ma réponse, et ce
témoignage de tant de respect fut un élan de coeur dont la princesse
devina la sincérité, car ses yeux me le dirent.
J'allai m'asseoir dans un des bosquets voisins du palais. À onze heures
du soir, une des femmes de la grande-duchesse vint me prendre, et
m'introduisit dans un cabinet où elle me dit d'attendre quelques
instans. Une petite demi-heure de répit vint heureusement me calmer,
mais en remplaçant l'inquiétude par l'impatience, car je n'ai jamais su
attendre. Enfin, je fus appelée. Élisa s'aperçut aisément de l'ennui que
j'avais éprouvé; elle daigna s'en excuser avec une adorable bonté.
«Votre Altesse concevra sans peine mon impatience, j'allais avoir le
bonheur de l'approcher.» Une flatterie, quelle qu'elle soit, trouve
toujours le chemin du coeur des princes. Élisa sourit, me fit asseoir au
pied de son lit, et m'interrogea promptement sur le motif de ce trouble
extraordinaire qui m'avait précipitée sur ses pas. Je lui racontai ma
terreur panique à cette lettre que j'avais reçue de l'armée; je lui
confiai le nom de l'objet cher et sacré qui la rendait si légitime, et
je me laissai aller à cette effusion de coeur et à cette abondance de
détails qui accompagnent toujours l'aveu des grandes passions et le
souvenir de celui qui les excite. Élisa sentait trop vivement elle-même
pour ne pas prêter une extrême attention à mes épanchemens romanesques.
Son oeil noir suivait sur ma physionomie en quelque sorte les traces de
toutes les impressions que je lui peignais. Malgré l'intérêt du récit,
elle m'interrompit avec bienveillance pour me rassurer par l'affirmation
positive que Ney ne faisait pas partie de l'armée dont j'avais reçu des
nouvelles. Puis elle me demandait de continuer, de tout lui dire, de
tout lui conter; elle riait aux larmes quand je lui avouais que mon
idolâtrie pour Ney s'était encore accrue depuis qu'il m'avait signifié
sa volonté de n'être plus suivi à l'armée. Elle ne revenait pas de ce
qu'elle appelait mon héroïsme, mon désintéressement d'amour-propre, ce
sacrifice de toutes les petites passions de femme à la plus grande de
leurs passions; elle me disait que j'étais folle, et j'en convenais.
«Et Moreau, ajoutait-elle, l'aimiez-vous?
«--Oui, mais pas d'amour.
«--Cela est bien différent.
«--Ah! Votre Altesse a bien raison: que de nuances il y a dans notre
coeur!
«--Mais je voudrais bien savoir quelles diverses concessions vous faites
à chaque nuance.» Je lui expliquai avec une franchise et une convenance
égales comment j'entendais l'amour amical et l'amour passionné, et ce
que chacun de ces sentimens obtenait de mon coeur. Elle trouvait que tout
cela était parfaitement distingué, et surtout bien senti. Élisa était
spirituelle et charmante quand elle voulait, et elle le voulut ce
soir-là. Elle entremêla avec goût son approbation de nouveaux conseils
sur ma conduite à Florence, et de quelques réprimandes sur ma légèreté.
Elle voulut savoir quelles étaient mes relations, mes amis dans cette
ville.
«Et M. Fauchet surtout, qu'en faites-vous? Qu'en pensez-vous?
Croyez-vous qu'il ait pour l'Empereur une admiration sincère, et pour sa
dynastie du dévouement? Je crains qu'il ne soit resté un peu
républicain.
«--Que Votre Altesse se rassure et se détrompe. Je ne sais pas jusqu'où
ont été les opinions républicaines du citoyen Fauchet, mais quant aux
sentimens actuels de M. Fauchet, baron de l'empire; j'en puis répondre.
«C'est d'abord, un homme d'excellentes manières, qui vise au bon ton de
l'ancien régime, et la prétention au bon ton est déjà un gage
monarchique. Puis il a de l'esprit, beaucoup d'esprit, et le
gouvernement de l'Empereur est fait surtout pour être compris et admiré
par les gens de cette trempe, qu'on ne néglige pas. Puis nous avons
encore les dignités, les cordons, la baronnie, tous liens d'affection
par lesquels j'ai la certitude que M. Fauchet est religieusement
enchaîné au char de la victoire et du génie.
«--Allons, ma chère, vous avez mieux deviné que moi; je suis entièrement
convaincue, et j'aime ces convictions-là.»
Comme je voyais à Florence beaucoup d'officiers, la princesse me demanda
encore ce que nous faisions, ce que nous disions dans toutes ces
sociétés d'hommes, et surtout de militaires.
«--Nous parlons de folies, mais plus souvent encore de gloire.
«--Très bien, très bien; et tous ces militaires aiment l'Empereur?
«--Comme le Français chérit toujours le héros qui le conduit à la
victoire, et le souverain qui ennoblit la patrie.»
Cette réponse, que m'inspira le souvenir de Ney autant que l'élan de la
reconnaissance et le désir de me rendre agréable, me valut des éloges
dont la vivacité put me convaincre de la haute opinion, de l'ardente
amitié que la princesse portait à son frère, et du prix qu'elle
attachait à le voir l'idole de ceux dont il était le maître. En me
retirant, j'emportai la certitude d'une faveur plus flatteuse encore
pour mon amour-propre que pour mon intérêt.
On pense bien que ces diverses occasions d'intimité avec la souveraine
ne m'avaient pas, malgré ses recommandations expresses, disposée à la
modestie dans mes rapports dramatiques, soit avec le
chambellan-directeur, soit avec mes camarades. Plus on blâmait ma
prodigalité, plus je trouvais de plaisir à multiplier mes dépenses, pour
humilier les chefs d'emplois. Mes appointemens étaient fort médiocres,
comme je l'ai dit; je les laissais toucher, et encore avec une certaine
publicité, à mes couturières et à mes marchandes de modes. La malignité
des coulisses s'épuisait en conjectures sur la source de tant de luxe
étalé. Ma liaison avec le préfet était alors en jeu, et j'étais sa
maîtresse avec appointemens. Mais on abandonnait cette version, que
démentaient les habitudes du préfet, homme aimable, dont l'amour-propre
ne devait pas descendre à une maîtresse payée. Quoique belle encore, la
sagacité féminine ne trouvait pas que je le fusse assez pour justifier
une tendresse si dispendieuse, et se rejetait, pour expliquer mon
aisance, sur une utilité politique et des services secrets qui étaient
encore moins honorables. Mon aimable soubrette, j'entends celle de la
comédie, s'évertuait à me faire prendre au sérieux tous ces propos,
toutes ces injurieuses suppositions. Sachant que la princesse tenait à
ce que la source de mon aisance, sur laquelle elle m'avait recommandé
d'être tranquille, fût ignorée, je montrais la plus intrépide
indifférence sur toutes ces folles opinions de l'envie, se débattant
entre le désir de m'humilier et la crainte de voir tourner contre
elle-même ses efforts. J'affectais par bravade de grands airs
mystérieux. Je mis une grande assiduité dans ma correspondance avec M.
Fauchet; et l'huissier de son cabinet, en sa qualité de parent d'un
femme du théâtre, ne manquait pas d'ébruiter l'activité de ce commerce
épistolaire. Ces lettres, quoique très fréquentes, étaient encore assez
longues; M. Fauchet n'y répondait jamais que verbalement et quand nous
nous rencontrions: elles l'amusaient par une facilité de folies qu'alors
ma gaieté me fournissait abondamment, et qui étaient aussi éloignées
d'une coupable galanterie que d'un lâche espionnage politique. M.
Fauchet existe encore, et j'en puis hardiment appeler à son témoignage.
S'il m'est arrivé quelquefois, étourdie par l'encens que l'on prodigue
aux femmes qui ont quelque esprit, de me laisser aller à l'expression de
mes opinions, je ne me suis jamais cru le droit ni le pouvoir de
conseiller les gouvernans, ou de les aider par d'indignes rapports
politiques.
Vers le mois d'avril, la cour vint établir sa résidence à Pise, ville
antique, pleine de souvenirs, comme toutes les villes de l'Italie, de
monumens; où le climat est peut-être plus doux et plus égal qu'à
Florence même, sans aucune de ces alternatives du froid et du chaud,
qui, quoique bien doucement, s'y produisent quelquefois. La
grande-duchesse, qui savait goûter la vie, après avoir présidé aux
affaires, venait à Pise se délasser de la grandeur dans les plaisirs de
l'intimité. Quelque temps, après l'établissement de la cour dans cette
résidence, je me promenais seule en suivant le superbe quai de l'Arno,
qui traverse Pise. Je m'étais reposée à l'extrémité, sur le revers d'un
chemin bordé d'arbres et de jardins délicieux. Je fus distraite de mes
rêveries par le bruit d'un élégant et rapide carich, conduit par un des
postillons de la duchesse. «Est-ce que la princesse vient de ce côté?»
Cet homme me répondit: «Son Altesse prend en ce moment du lait chez un
chevrier de la campagne; ses ordres sont d'aller l'attendre au détour du
chemin, à un quart de lieue d'ici.»
Dès que l'équipage eût fendu l'air, je me dirigeai du côté où la cabane
du chevrier m'avait été indiquée. La curiosité a de l'ardeur et de
l'instinct. Au milieu des habitations, mon imagination crut découvrir
celle que je cherchais, à son air plus élégant, quoique plus sauvage. On
la voyait poindre à peine au milieu des dômes de l'aubépine en fleurs et
des lilas odorans. J'allais franchir le rempart embaumé, lorsqu'une
réflexion me retint: on peut savoir que j'ai parlé aux gens de la
duchesse, et une rencontre qui ne sera plus l'effet du hasard sera
traitée comme une indiscrétion de la curiosité. Je m'arrêtai tout court
à cette pensée; mais je crus pouvoir, par capitulation avec moi-même,
m'asseoir auprès des buissons, l'oreille dressée et l'oeil aux aguets. Au
bout d'une demi-heure, j'entendis comme un bruissement de rameaux, et je
distinguai le son de voix d'Élisa. Elle paraissait lire des passages
d'un bulletin de la grande armée. J'entendis, distinctement les phrases
suivantes: «Cent pièces de canon, quarante drapeaux, cinquante mille
prisonniers, trois mille voitures; l'ennemi fuit épouvanté;
l'avant-garde a passé Ulm. Dans quelques jours, l'Empereur sera à
Vienne.»
Il y avait presque une joie virile dans l'accent d'Élisa, en prononçant
ces phrases, et pour ainsi dire un orgueil fraternel de la victoire. Une
voix d'homme répondit aux exclamations admiratives d'Élisa par des
flatteries, en bon français, mais avec une prononciation italienne. Ma
curiosité redoublait d'instans en instans; je retenais ma respiration,
de peur que le souffle arrêtât le moindre mot. Immobile, je trouvais
presque un sens au mouvement du feuillage; je jugeai que, dans une
délicieuse soirée du printemps, on voulait en prolonger les heures. Les
intérêts de la politique et les émotions de la gloire furent remplacés
par une causerie plus intime et moins grave. C'étaient de ces riens
charmans qui, en succédant aux grandes affaires, paraissent mieux
encore, et je m'aperçus que celui qui causait avec la duchesse
réussissait à les faire valoir. L'oeil ne secondait point l'ouïe,
malheureusement pour la complète intelligence de cette scène; mais à
l'oreille arrivaient suffisamment de ces mots qu'on achève avec un peu
d'habitude et de pénétration. Celle dont la dignité eût pu s'offenser
des hommages d'un sujet, aimait cependant à les recevoir comme des
preuves de dévouement, et comme une espérance de cette affection sincère
si rare dans les cours. L'altesse avait de la réserve, et la femme de
l'émotion: combat plein de délicatesse et d'intérêt qui fait qu'une
souveraine résiste à ce qui pourrait lui plaire. La conversation était
longue; car celle même qui la réprimait trouvait un secret plaisir à ne
pas l'abréger. Je l'entendis cependant, après quelques momens de
silence, dire d'un ton ferme, quoique doux: «Quant à l'amour, n'en
parlons pas; mais une véritable amitié me serait bien chère. Mon âge et
mon rang, Cerami, m'interdisent de croire au premier de ces sentimens;
mais j'attacherais du prix à recevoir des marques honorables de
l'autre[11].»
Je crus qu'on allait sortir de mon côté, et je m'éloignai doucement pour
esquiver la première surprise; mais on passa derrière l'enclos, et
j'aperçus la princesse à une certaines distance, appuyée sur le bras du
comte Cerami, qui tenait un livre et des papiers à la main. Un valet de
pied suivait, accompagné d'un paysan qui portait une énorme corbeille de
fleurs. Je m'élançai dans le chemin de traverse, et arrivai à l'endroit
où la voiture de la princesse attendait. Du plus loin qu'Élisa
m'aperçut, elle me fit signe d'avancer, et dit en riant au comte Cerami:
«Elle est comme Chérubin, on la trouve partout.» Puis, se tournant vers
le paysan de sa suite, elle ajouta: «Accompagnez madame, et portez ces
fleurs chez elle:--Que Votre Altesse est bonne! mais qu'elle ajoute une
grâce à tant de grâces; qu'elle daigne joindre au présent un bulletin de
l'armée: je tresserai, en le lisant, des couronnes aux vainqueurs.»
Alors elle regarda le comte Cerami, qui m'en offrit un: c'était celui du
24 avril 1809, daté du quartier général de Ratisbonne. La duchesse me
donna l'ordre de venir le lendemain au palais, et elle monta lestement
dans son élégante voiture, qu'elle conduisait elle-même sous la
surveillance du comte Cerami. En un instant ils disparurent. Je me
rendis chez moi avec le paysan chargé de la corbeille; et, depuis ce
jour, j'eus chaque matin ma fourniture de fleurs.
Le lendemain, je me rendis au palais. Je lui parlai d'abord du bulletin
en termes qui la disposèrent très favorablement; mais, quelques instans
après, quittant ce texte militaire pour en choisir un plus délicat, elle
me demanda comment j'avais été présente à la conversation du bosquet.
J'expliquai tant bien que mal un hasard si combiné. «Vous écoutiez donc?
me dit Élisa avec quelque humeur.
«--Oui, j'écoutais; mais je supposais pas que ce fût Votre Altesse que
j'entendais.»
Le mécontentement d'un moment se dissipa, par la conviction que devait
facilement inspirer à la grande-duchesse mon caractère. Loin d'être plus
réservée avec moi, elle me montra, au contraire, à partir de ce jour,
plus de confiance et d'abandon; et je jugeai, par la longueur de la
conversation, que l'intimité des princes s'acquiert par un certain
mélange d'adroites flatteries et de vérités délicates, par ce que
j'appellerais une demi-franchise, disant assez pour éclairer, et pas
assez pour déplaire.