CHAPITRE LXXIII.

Encore M. de Talleyrand.--L'envoyé de la République cisalpine.

Avant de prendre, pour ainsi dire, mon essor militaire, et de poursuivre

au loin l'image d'un guerrier, seul objet de mes affections, je dois

reprendre quelques détails et quelques souvenirs que plus tard, emportée

par le torrent des événemens et des malheurs, je ne retrouverai plus.

D'ailleurs, ce m'est à moi-même une consolation, comme une distraction

pour le lecteur, que ce retour passager à des émotions moins vives et à

des aventures moins sérieuses.

J'ai parlé, dans le deuxième volume de ces mémoires, de M. de

Talleyrand, comme de l'un des hommes qui avaient laissé le plus de

traces dans une imagination pourtant aussi mobile que la mienne. Laisser

une mémoire si flatteuse après une liaison presque impoliment rompue

n'est pas certes une chose ordinaire; et il faut que les momens de

séduction aient eu bien du prix, pour que le coeur d'une femme ait si peu

de rancune. Durant mes séjours à Paris, sitôt que mon ame était un peu

tranquille, il était bien rare que je ne me remisse point en relation

avec M. de Talleyrand, dont le commerce a, par un heureux privilége,

tout ce qu'il faut pour plaire, sans qu'on en craigne trop le danger. On

se rappelle la démarche que j'avais faite au ministère des affaires

étrangères, le morceau bien précieux de sculpture que j'y avais déposé,

et l'indifférence qui semblait avoir accueilli un cadeau demandé et

digne dans tous les cas d'un remercîment. Comme on l'a vu encore, mon

amour-propre s'était un peu consolé par l'impossibilité d'une réponse au

milieu des indispositions et de la maladie qui avaient frappé M. de

Talleyrand. À plusieurs reprises j'avais renouvelé mes visites, et, je

dois l'avouer à ma confusion, elles furent toutes infructueuses. Voulant

bien montrer une flatteuse attention, mais nullement une importunité

toujours un peu ridicule pour une femme, je pris mon parti du silence de

M. de Talleyrand, comme je l'avais pris sur beaucoup de choses, mais

moins gaiement et non sans un vif regret, car j'avais toujours attaché

un grand prix à ma faveur ministérielle.

Tout n'était pas vanité dans mes regrets, et il y entrait une haute

estime pour le mérite de M. de Talleyrand, et une appréciation de ses

brillantes qualités. Je ne me permis jamais de le juger comme homme

d'état, je n'ai jamais cherché à surprendre dans son intimité les

secrets de sa fine politique, que probablement son abandon même eût su

cacher; mais j'ai éprouvé dans ses conversations seulement spirituelles,

dans ses entrevues toutes désintéressées, un tel plaisir, que je ne

pouvais me défendre, en rentrant, d'en écrire les traits principaux et

les plus piquantes circonstances. Aujourd'hui, après vingt ans de

courses et de vagabondes distractions, j'aperçois encore dans mes

papiers dispersés les fragmens de cet album de la jeunesse et de la

prospérité, où M. de Talleyrand tenait à lui seul plus de place que tous

ceux que, sous d'autres rapports, je lui préférais. Voici quelques notes

qui datent de loin, et qui, je l'espère, sont encore véritables

aujourd'hui.

Il est impossible de retrouver dans M. de Talleyrand d'autres vestiges

de son premier état, d'autres signes de l'épiscopat, que la forme de sa

coiffure. Il n'a conservé de l'église et de l'ancien régime que la

poudre et les bonnes manières. Même quand on sait qu'il a été prélat, on

reste dans une incrédulité parfaite sur ses vertus religieuses. Il est

vrai que ce ne sont point celles-là qu'en lui j'eusse pu apprécier. Ses

avantages extérieurs ne paraissent au premier abord guère plus saillans;

mais ce qu'il en possède il le fait valoir avec ce soin industrieux,

quoique non affecté, où excellent toutes les personnes qui, sachant ce

qu'elles ont de mal, donnent à ce qu'elles ont de bien ce relief

agréable dont leurs imperfections se couvrent avec bonheur. La

physionomie, comme on sait, embellit la laideur elle-même; qu'on juge de

son effet sur des traits gracieux et fins. Un certain voile étendu sur

des yeux dont la pénétration était presque un proverbe, lui imprimait un

charme, tout particulier. Quand il était debout, on faisait la part de

ses qualités avec restriction; mais assis et à regarder causer, l'éloge

ne devait avoir aucune réserve. M. de Talleyrand est un homme qu'il

fallait juger sur un canapé.

Je crois qu'un des grands secrets de la supériorité de M. de Talleyrand,

qui lui a fait exercer tant d'empire sur ceux qui l'ont approché, c'est,

d'une part, l'apparente légèreté, le laisser-aller insouciant qu'il

montre dans les grandes affaires, et l'attention et presque l'importance

qu'il met à écouter et à dire dans les relations presque frivoles de

l'intimité. On peut avoir autant d'esprit dans ses propos, mais il est

impossible d'en laisser percer davantage dans ses réticences. Il y a

toujours je ne sais quel sous-entendu piquant dans ce qui s'échappe de

sa conversation. Une épigramme a presque l'air d'être en même temps une

confidence, et cet abandon, dont on sent qu'il reste le maître, captive

au point qu'on croit devoir lui en savoir gré comme d'une préférence, et

lui en garder le secret comme d'un mystère.

Toutes les fois que je voyais ce ministre puissant, et pourtant si

aimable, cet abbé de la vieille cour, dictateur secret de la diplomatie

d'une république, je torturais ma petite érudition pour tâcher de le

comparer à quelqu'un des grands noms de l'histoire. J'avais beau

chercher, toutes les ressemblances me semblaient incomplètes, tous les

parallèles impossibles. Il me semblait que c'était un mélange de cette

fermeté du cardinal de Richelieu, sachant prendre un parti; de la

finesse du cardinal Mazarin, sachant l'éluder; de l'inquiétude et de le

facilité factieuse du cardinal de Retz, avec un peu de galanterie

magnifique de ce cardinal de Rohan, dont la nullité politique s'était

élevée par les aventures jusqu'à une certaine importance.

M. de Talleyrand, qui, dès cette époque, inspirait aux partis plus

d'admiration que de confiance, m'a toujours paru tirer un merveilleux

avantage de l'hésitation dont il était l'objet dans les rapports

diplomatiques. Parlant peu, avec une sorte d'indolence et de

désintéressement auxquels on supposait toujours quelque intention

cachée, toutes les défiances possibles se déroutaient à deviner ce sens

mystérieux, cette arrière-pensée, qui n'existaient pas; et, n'en pouvant

trouver le mot, revenaient à la franchise par l'embarras, et à l'abandon

par le désespoir.

M. de Talleyrand, dans la causerie, ne perd pas son caractère, mais il

l'assouplit avec beaucoup de grâce. Moi, qui ne me mêlais point

d'affaires politiques, qui n'étais pas capable de mesurer sa haute

capacité, il me semblait que ce devait être un homme bien supérieur,

celui qui pouvait oublier tout cela pour être aimable autant qu'il

l'était.

Il est bien possible encore que l'opinion qu'il semblait avoir de mon

esprit ajoutât à toutes les illusions du sien. Le fait est que je

n'allais jamais au ministère sans y passer plus de deux heures. Mes

cheveux surtout excitaient les gracieuses attentions de M. de

Talleyrand, et ils furent un jour de sa part l'objet d'un travail fort

bizarre. Ses doigts en avaient tant admiré les blondes tresses, qu'ils

les avaient mis dans un désordre dont on ne devinerait jamais la

réparation. La main qui signait pour la France les traités de paix,

voulut elle-même mettre fin à la mutine indignation que ce désordre

m'avait causée, et me traiter comme une puissance dont il fallait

racheter la guerre. Voilà donc le ministre prenant une à une les boucles

flottantes, les roulant dans un papier fini et délicat, les multipliant,

les arrangeant toutes sous mon chapeau, exigeant que l'édifice restât

ainsi jusqu'à mon retour chez moi, où j'arriverais, disait-il, avec une

chevelure un peu moins belle que quand il l'avait bouleversée.

Je poussai la patience aussi loin qu'il poussa la galanterie, et,

m'apercevant qu'il s'était servi de billets de mille francs en guise de

papillotes, je prenais et reprenais les mêches de cheveux, en disant:

«Monseigneur, en voilà encore une.»

Avec la franchise qu'on me connaît, et qui peut seule servir d'excuse à

mes égaremens, j'ai acquis le droit d'être crue, et j'en profite pour

protester contre tout soupçon d'intérêt dans cette circonstance. Il

était trop tard pour me fâcher du stratagème que M. de Talleyrand avait

employé; un refus eût été ici une ingratitude, un signe de mauvaise

humeur contre lequel mon amour-propre flatté se révoltait: et comme

d'ailleurs cet hommage n'était point le prix d'une faiblesse, je me

figurai au contraire qu'il y avait quelque honneur à conserver ce que je

n'avais point eu la honte de conquérir.

Cette anecdote prouvera toute la grâce que M. de Talleyrand savait

donner aux petites choses. L'espèce d'intimité agréable, quoique

innocente qui régnait entre nous, ne finit point là. Au moment où

j'étais dans son cabinet ainsi coiffée, en écoutant les mille choses

spirituelles que l'Excellence débitait avec une nonchalance délicieuse

et comme sans y penser, l'huissier se présente, et annonce le

citoyen..., envoyé de la République Cisalpine.

«Allez vite dans ce cabinet!» me crie M. de Talleyrand.

J'en tenais déjà la porte entr'ouverte: «Et cette brioche qui est sur la

cheminée!» répondis-je; puis je sautai pour l'emporter.

«Laissez-la, reprit M. de Talleyrand avec un fin sourire; il n'en

mangera pas pour cela. Je ne veux pas vous rendre l'écouter trop

agréable.»

J'obéis; mais, en écoutant de toutes mes oreilles, je n'entendis rien de

bien grave ni de bien mystérieux; je n'en remarquai pas moins la

supériorité de M. de Talleyrand sur l'autre diplomate: l'un avait le ton

aisé, ces manières faciles qui sont déjà de l'esprit; l'autre, au

contraire, faisait le sérieux et l'empesé, et tous ses efforts pour

cacher sa nullité la montraient. Le ministre français parlait de la

République Cisalpine, de ses intérêts, de ses rapports, de son

administration; et, l'on eût dit que l'envoyé apprenait toutes ces

choses pour la première fois. C'était un honnête homme, je crois, mais

qui n'avait pas l'air plus fait pour être diplomate, que moi pour être

reine.

M. de Talleyrand vint à moi après la visite, et me dit: «Eh bien,

avez-vous écouté?

«--Non; mais je vous regardais mystifier cet honnête citoyen.

«--Citoyen! quel mot on a inventé là.

«--Comment?

«--Mais sans doute. Il était naturel au forum et au capitole, mais à

Paris il est ridicule. Vous êtes bien jeune, ma chère amie, mais vous

verrez encore bien des extravagances.

«--Pour des extravagances passe encore, on peut en rire, mais des

crimes, mais du sang! ah! qu'au moins on nous en épargné désormais le

hideux spectacle!

«--Il est plus facile d'espérer que tout est fini que de le garantir.

Nos politiques de massacre ont laissé des amis.

«--L'homme qui vous quitte est-il de ces politiques-là?

«--Non, c'est une _bête_.» Et cette épithète banale que tout le monde

peut avoir à la bouche, me parut par l'accent, et par le regard de M. de

Talleyrand, acquérir comme une acception nouvelle et profonde, et la

recevoir de lui devait être un brevet d'éternel ridicule pour les

victimes.

Tout simple qu'il fût, monsieur l'envoyé cisalpin avait eu la finesse de

m'apercevoir à travers la porte entr'ouverte du cabinet du ministre: et

il n'en fallut pas davantage pour faire galoper sa lourde imagination,

pour éveiller les soupçons d'un crédit établi sur des motifs qui

n'existaient pas, et l'idée qu'il croyait sans doute bien ingénieuse

d'en tirer parti. Fidèle à tous les vieux moyens de la vieille

diplomatie, le bon envoyé, qui croyait aux maîtresses, sut découvrir mon

domicile et vint se présenter chez moi. Je fus on ne peut plus surprise

de la démarche, et je mis une extrême franchise à détromper l'étranger

sur sa supposition et sur l'influence qu'il s'en était promise. Au fond,

la chose eût été vraie, que l'envoyé n'en eût pas été plus heureux, car

je doute que M. de Talleyrand eût jamais pris ses maîtresses pour

confidentes, et partagé un secret ou un intérêt politique avec qui que

ce fût. À l'égard des femmes, j'ai toujours pensé qu'il y avait chez lui

un peu de Bonaparte; qu'elles pouvaient lui plaire sans l'occuper; qu'il

savait tout obtenir sans d'autres sacrifices que ceux d'une amabilité

momentanée, et que l'empire n'allait pas au delà d'une préférence, dont

avec un peu de tact une femme, même flattée, devait sentir la fragilité

et les limites.

Tout cela était trop fin pour l'ambassadeur en question, et comme les

sots ont justement la prétention de beaucoup deviner, le pauvre homme

s'évertuait à être incrédule à mes assurances répétées. Prenant mes

dénégations pour un calcul qui attend un plus haut prix, il ne pouvait

se mettre dans la tête les choses simples; il ne pouvait s'imaginer

qu'une femme qui avait de la beauté, de l'esprit, de la jeunesse, et ses

entrées chez un ministre, ne fût pas à même d'en profiter pour elle et

pour les autres, ne fût pas initiée aux intrigues politiques et ne

spéculât point sur sa position, à la rigueur, au moins de compte à demi

avec l'Excellence à qui cela pourrait être agréable.

Comme on le voit, mon diplomate n'était ni aussi bête que l'avait

qualifié M. de Talleyrand, ni aussi délicat que par compensation je

l'avais cru. Il renouvela ses visites et ses instances, qui d'abord

m'avaient fait rire avec une obstination dont son rang seul pouvait me

faire supporter l'ennui. Regnaud de Saint-Jean-d'Angly le vit souvent

chez moi, et trouvait qu'en le dégrossissant, qu'en le laissant parler,

on en pouvait tirer quelques idées capables de le sauver de la trop

sévère épithète que M. de Talleyrand lui avait donnée. Malgré ce

jugement un peu plus favorable, l'envoyé ne me paraissait pas mériter la

peine et le travail qu'il eût fallu soutenir pour apprécier son

amabilité, et toute ma patience se borna à le supporter sans trop

d'humeur jusqu'au jour où, s'apercevant que ses visites lui étaient

inutiles, il daigna les rendre moins fréquentes et enfin les cesser.

J'amusai beaucoup M. de Talleyrand par le portrait que je lui traçai de

ce particulier plus politique que galant. En général, il paraissait

goûter mes saillies, et j'avoue que je ne me rendais jamais à l'hôtel

des relations extérieures sans le désir le plus vif de donner bonne

opinion de mon esprit. On voyait, à la facilité de M. de Talleyrand, que

la causerie lui était comme une affaire de santé, comme une distraction

nécessaire du souci des hauts emplois et des fatigues du cabinet. Il

laissait volontiers échapper des jugemens sur les hommes, mais avec une

malice qui n'avait rien d'amer, et, je l'ai remarqué, avec un sentiment

naturel de justice pour les talens. Nous parlions souvent de Regnaud de

Saint-Jean-d'Angely, et il rit beaucoup un jour de tous les éloges que

j'en avais faits, et qui se terminaient cependant par ce trait: «Il n'a,

avec toute son éloquence, que l'air d'un beau cocher de l'ancien

régime;» saillie que je crus d'autant plus pouvoir me permettre, que je

l'avais risquée auprès de Regnaud lui-même, lequel ne s'en était jamais

fâché, malgré ses prétentions aux bonnes manières et aux bonnes

fortunes, et y avait répondu par cette boutade qui était encore de la

fatuité: «_Oui, je pourrais bien ressembler à un beau cocher de l'ancien

régime, mais à l'un de ceux du premier rang, que souvent de nobles dames

ne dédaignaient pas de faire monter de l'écurie au boudoir._»

Je ne trouve plus rien sur l'album où je transcrivais, il y a bien des

années, les principales circonstances de mes relations avec M. de

Talleyrand. Elles cessèrent après mon deuxième départ de Paris, malgré

plus d'une démarche. En ne répondant point à mes lettres, M. de

Talleyrand n'en conserva pas moins la _cléopâtre_, dont je lui avais

fait hommage. Je n'ai, jamais conçu la ténacité de ce souvenir, après

tant d'indifférence.

Plus tard, quand, au milieu de mes malheurs le nom de ce ministre

puissant se présenta à moi comme un appui qui pouvait les soulager, je

n'avais à faire valoir que l'intérêt de la grande infortune dont j'eusse

voulu lui inspirer le respect. Sa position politique était trop délicate

pour l'immense générosité que j'eusse sollicitée de lui. J'essayai

pourtant de le voir, mais il n'aperçut sans doute que ce que ses devoirs

avaient de rigoureux, et je n'en obtins que cette impassibilité de

silence dont on ne peut faire un reproche à la grandeur; car ne point

répondre n'est pas refuser tout à fait, et c'est déjà beaucoup qu'un

homme d'État, dans les temps de réaction et avec les personnes

suspectes, se contente de les oublier. Ce n'est donc point moi qui me

joindrai à ceux qui accusent M. de Talleyrand de manquer des qualités du

coeur. Je lui en ai connu de trop nobles, pour que le sentiment de la

justice ne m'arrache pas un aveu contraire; et l'amour-propre blessé,

qui s'exprime ainsi, mérite bien quelque confiance.

Cette digression était nécessaire, puisque M. de Talleyrand, qui a

figuré dans mes Mémoires, ne doit plus y reparaître, et que mes

relations, avec lui cessèrent depuis l'époque dont je vais poursuivre et

continuer le récit.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 3 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 18 / 40 题