CHAPITRE LXXI.

Départ pour Paris.--Dernière entrevue avec Moreau.--Nouveau voyage en

Hollande.

J'arrivai à Paris le 19 janvier. Avant de me rendre en Hollande, je

m'aperçus que j'avais besoin de Moreau pour des papiers de famille qui

étaient dans le tiroir d'un meuble. J'écrivis un mot au général, qui

resta sans réponse. Comme il n'existait depuis long-temps avant son

mariage rien d'intime entre nous, et qu'il y allait pour moi d'un grand

intérêt, je m'irritai de ce désobligeant silence. Je pris une calèche et

me fis conduire à Grosbois, où Moreau habitait alors avec sa femme,

résolue à me présenter même chez lui. Le sentiment des convenances,

réveillé en moi, ne me permit pas d'en venir là. J'envoyai seulement un

billet. La réponse ne se fit pas attendre, et me fixait un rendez-vous

pour le 26, au boulevard de la Madelaine, non loin d'un chantier, où se

trouve aujourd'hui la rue Godot de Mauroy. Je m'y rendis, et il y avait

près d'une demi-heure que je l'attendais, quand il arriva. Je le trouvai

bien vieilli, bien changé; il me remit mes papiers, et nous nous

promenâmes long-temps, malgré le froid. Il ne me parla que de chagrins,

de contrariétés. Je fus saisie jusqu'à perdre contenance lorsque,

reprenant tout à coup le ton de l'ancienne familiarité, il me dit:

«Elzelina, me diras-tu la vérité? où et comment as-tu connu cet

extravagant d'Oudet, et qu'as-tu eu de commun avec lui?» Je me

rapprochai de lui, l'imagination frappée de terreur. Je lui racontai

tout. Il parut hésiter à me croire.

«Vous n'avez jamais eu d'autres relations? vous n'avez fait aucune

confidence sur moi?

«--Rien autre, je vous jure, et croyez, car vos doutes me font trop de

mal.

«--C'est un extravagant qui, avec des talens, ne réussira qu'à se faire

fusiller. C'est un royaliste.

«--Bah! est-ce qu'il y en a encore?

«--Plus que jamais, ou d'ambitieux qui en prennent le titre. Mais je

vous tiens ici: vous avez froid, ma pauvre amie. Montons en fiacre; vous

me descendrez rue Lepelletier où j'ai laissé mon cabriolet.» Pendant ce

court trajet, il me força d'accepter un petit portefeuille. Je voulus

l'ouvrir; il s'y opposa. «Elzelina, vous me le rendrez. Vous allez dans

votre respectable famille: tâchez de vous soumettre; restez-y; allez

vivre à la campagne, vous avez des ressources pour la solitude;

croyez-en un homme qui vous a tendrement aimée, et que votre sort

intéressera toujours: écrivez-moi sitôt arrivée.

«--À quelle adresse?

«--À la mienne.

«--Et madame?

«--Ma femme sait, non pas que je vous vois ce soir ici, mais c'est

elle-même qui m'a dit que vous auriez peut-être besoin de moi pour

pouvoir retourner dans votre famille: femme angélique par ses qualités;

comme vous disiez souvent, une beauté mignonne. Oh! oui, j'aime bien ma

femme.» Son ame était dans ses regards. Je regardais avec une

respectueuse admiration ce grand guerrier, exprimant avec une si

touchante vivacité tous les doux sentimens d'époux et de père.

«Cher Victor, m'écriai-je, que votre bonheur me fait de bien! Je vous

écrirai d'Anvers et de La Haye. Adieu.

«--Encore une fois, Elzelina, vous m'avez bien dit la vérité sur Oudet?

«--Mon Dieu, oui! ne me parlez donc plus de cet homme.

«--Soit; mais ne vous liez pas avec lui: rien n'est dangereux comme les

intrigans politiques.

«--C'est donc un conspirateur?

«--Oh bon Dieu! un conspirateur! vous voilà sur le ton de la famille

régnante. Il est vrai que Ney vous en aura appris le langage.

«--Mais je ne le vois point, Ney; il est marié.

«--Oui, marié à une amie de la reine Hortense; lui, un brave, le plus

brave de nous tous, descendre au rôle de courtisan!

«--Mais, lui dis-je, la femme de Ney est douée de toutes les vertus.

«--Nul doute; digne du nom que Ney lui donne; mais c'est pour cela qu'il

aurait dû la choisir, et non la recevoir. Mais laissons cela; les farces

politiques finiront peut-être.

«--Mais, mon ami, tout cela n'eût pas commencé, si vous eussiez eu plus

d'ambition ou de justice pour vous-même.

«--Oh! Dieu m'entend: je ne porte point envie au Corse; je le méprise,

et je souffre de voir des hommes comme Ney lui servir de complice pour

asservir mon pays.»

Jamais je n'avais vu à Moreau cette exaltation; je savais bien qu'il

n'avait jamais aimé Bonaparte, mais jamais son aversion ne s'était

exhalée en termes si énergiques. Il me donna encore tout ce qu'un homme

d'honneur peut concevoir de conseils pour une femme qui l'intéresse, et

je le quittai.

Je ne revis plus Moreau. Ayant su que Ney n'était point à Paris, je

partis le lendemain même pour la Hollande, après lui avoir écrit pour le

prévenir de mon passage par Paris. J'arrivai sans accident, ce qui est

fort rare, à Delft, où j'avais des connaissances, et où je m'arrêtai

quelques jours. J'écrivis à ma cousine, et n'eus point de réponse; ma

lettre à ma mère reçut la suivante:

«Ce n'est pas ici qu'on a demandé à _vous voir_, c'est à Amsterdam que

votre présence est nécessaire: rendez-vous-y sans délai, n'acceptez

_aucune somme comptant_ pour renoncer à la pension qu'on vous doit; on a

écrit à M. Krayenhof, allez prendre ses avis.»

Sans laisser une minute à la raison, je répondis:

«Puisque, après une longue absence, je ne reviens dans ma famille que

pour en être repoussée, qu'on me regarde dans ce moment comme _à jamais

étrangère_, je vais à Amsterdam, et traiterai de mes intérêts sans

prendre d'autres conseils que mes seules volontés pour régler des

affaires qui, dès ce jour, ne doivent plus en rien occuper une famille à

laquelle _moi aussi je renonce_. On a appris à ma mère à me repousser,

peut-être à me haïr! Mais en songeant que je suis l'image et _fus

l'enfant chéri de celui qu'elle pleure_, j'ose espérer que du moins

jamais elle ne maudira sa fille.»

Deux heures après le départ de cette lettre, j'étais sur la route

d'Amsterdam; je me rendis de suite chez l'oncle de Van-M***; il me reçut

avec sévérité, mais sans outrage. Il me parla encore en expliquant

toutes les difficultés qu'éprouvaient mes droits à une pension. Il me

proposa un dédommagement dont il offrit de me faire l'avance. La voix du

bon et respectable vieillard plut à mon coeur. Je me livrai avec bonheur

à l'empressement de le convaincre qu'un vil intérêt ne me guiderait

jamais. «Je consens à tout, M. Van-H***, faites l'acte et je le signerai

sans lire. J'ai perdu tous mes droits, je n'en demande qu'à votre

pardon.

«--Non, non; Van-M*** est mort en vous aimant; je ne peux vous haïr,

pauvre femme; tenez, lisez, et si vous approuvez, je vous compterai

12,000 florins.»

Je signai immédiatement. Il me remit en outre une parure en rubis qui

était restée à Amsterdam, et que Van-M*** avait ordonné de me rendre.

Elle me fut volée ainsi qu'un nécessaire contenant 4,000 livres, pendant

la route. Crainte de retard, et désespérant de rien retrouver, je n'en

parlai pas, et j'arrivai à Anvers le 19 février. La première nouvelle

que j'appris à table d'hôte fut la conspiration et l'arrestation du

général Moreau, où se trouvaient des Hollandais, des Belges et quelques

Français. Si Bonaparte eût pu entendre les témoignages de l'estime

universelle pour l'illustre accusé! Tout le monde exprimait à haute voix

son indignation.--«Quoi! s'en prendre à Moreau, le plus honnête homme de

France! disait l'un.--N'importe, disait l'autre; sa renommée est une

rivalité, sa probité républicaine un reproche.--L'armée se soulèvera,

criait celui-ci.--Ne l'espérez pas: le consul n'aura conçu son affreux

projet qu'à coup sûr.--Alors, reprit un tout jeune homme, le tyran ira

le rejoindre, c'est moi qui le dis.» Et il continua sur ce ton.

Anéantie de l'épouvantable nouvelle, j'avais gardé le silence, mais je

le rompis pour mêler les accens de ma propre indignation à celle du

jeune homme. Un des témoins me fit quelques signes de me défier, ce que

je tâchai de faire en modérant petit à petit mes expressions; mais mon

coeur parlait toujours plus haut que la prudence. La race des agens

provocateurs n'est pas, à ce qu'il paraît, d'invention nouvelle; car en

arrivant à Paris, mon retour fut presque aussitôt suivi d'une lettre où

l'on me demandait compte de mon voyage, de mes relations; on m'engageait

à m'exprimer d'une manière plus convenable sur le chef de l'état. Celui

au nom duquel on me donnait ces charitables avis réunissait alors deux

qualités dont une suffisait à mes craintes. Je me le tins pour dit, afin

d'éviter de nouvelles attentions du _grand_ juge et du ministre de la

police générale. Je restai à Paris pendant tous les détails de l'affaire

de Moreau. J'écrivis deux fois à Regnaud de Saint-Jean-d'Angely, qui

refusa de me voir, et m'envoya dire que le meilleur conseil qu'il eût à

me donner était de quitter Paris. Je vivais isolée, ne voyant aucun ami

du général, n'apprenant que par le bruit public l'issue du procès, la

noble conduite d'un de ses frères d'armes, la belle parole de ce juge

héroïque, de ce vertueux Clavier, qui répondit aux insinuations d'un

autre juge qui promettait la grâce au nom du consul, si le général était

condamné: _Et qui nous la donnera à nous, notre grâce, si nous le

condamnons?_

La liberté du général me rendit le calme; j'étais sûre que l'illustre

proscrit serait aussi heureux qu'on peut l'être loin de la patrie

esclave. Ayant alors beaucoup d'argent à ma disposition, et sous le

poids du triste isolement, je fis plusieurs tournées à Nantes, à

Bordeaux, à Tours. Je fis ces voyages sans but, sans plaisir, seulement

par le besoin d'objets nouveaux. Je dépensais mon argent, comme si cela

eût été une rente annuelle. N'ayant jamais connu les privations,

pouvais-je deviner la science de l'ordre et la nécessité de l'économie?

Mémoires d'une contemporaine. Tome 3 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 16 / 40 题