Départ pour Paris.--Dernière entrevue avec Moreau.--Nouveau voyage en
Hollande.
J'arrivai à Paris le 19 janvier. Avant de me rendre en Hollande, je
m'aperçus que j'avais besoin de Moreau pour des papiers de famille qui
étaient dans le tiroir d'un meuble. J'écrivis un mot au général, qui
resta sans réponse. Comme il n'existait depuis long-temps avant son
mariage rien d'intime entre nous, et qu'il y allait pour moi d'un grand
intérêt, je m'irritai de ce désobligeant silence. Je pris une calèche et
me fis conduire à Grosbois, où Moreau habitait alors avec sa femme,
résolue à me présenter même chez lui. Le sentiment des convenances,
réveillé en moi, ne me permit pas d'en venir là. J'envoyai seulement un
billet. La réponse ne se fit pas attendre, et me fixait un rendez-vous
pour le 26, au boulevard de la Madelaine, non loin d'un chantier, où se
trouve aujourd'hui la rue Godot de Mauroy. Je m'y rendis, et il y avait
près d'une demi-heure que je l'attendais, quand il arriva. Je le trouvai
bien vieilli, bien changé; il me remit mes papiers, et nous nous
promenâmes long-temps, malgré le froid. Il ne me parla que de chagrins,
de contrariétés. Je fus saisie jusqu'à perdre contenance lorsque,
reprenant tout à coup le ton de l'ancienne familiarité, il me dit:
«Elzelina, me diras-tu la vérité? où et comment as-tu connu cet
extravagant d'Oudet, et qu'as-tu eu de commun avec lui?» Je me
rapprochai de lui, l'imagination frappée de terreur. Je lui racontai
tout. Il parut hésiter à me croire.
«Vous n'avez jamais eu d'autres relations? vous n'avez fait aucune
confidence sur moi?
«--Rien autre, je vous jure, et croyez, car vos doutes me font trop de
mal.
«--C'est un extravagant qui, avec des talens, ne réussira qu'à se faire
fusiller. C'est un royaliste.
«--Bah! est-ce qu'il y en a encore?
«--Plus que jamais, ou d'ambitieux qui en prennent le titre. Mais je
vous tiens ici: vous avez froid, ma pauvre amie. Montons en fiacre; vous
me descendrez rue Lepelletier où j'ai laissé mon cabriolet.» Pendant ce
court trajet, il me força d'accepter un petit portefeuille. Je voulus
l'ouvrir; il s'y opposa. «Elzelina, vous me le rendrez. Vous allez dans
votre respectable famille: tâchez de vous soumettre; restez-y; allez
vivre à la campagne, vous avez des ressources pour la solitude;
croyez-en un homme qui vous a tendrement aimée, et que votre sort
intéressera toujours: écrivez-moi sitôt arrivée.
«--À quelle adresse?
«--À la mienne.
«--Et madame?
«--Ma femme sait, non pas que je vous vois ce soir ici, mais c'est
elle-même qui m'a dit que vous auriez peut-être besoin de moi pour
pouvoir retourner dans votre famille: femme angélique par ses qualités;
comme vous disiez souvent, une beauté mignonne. Oh! oui, j'aime bien ma
femme.» Son ame était dans ses regards. Je regardais avec une
respectueuse admiration ce grand guerrier, exprimant avec une si
touchante vivacité tous les doux sentimens d'époux et de père.
«Cher Victor, m'écriai-je, que votre bonheur me fait de bien! Je vous
écrirai d'Anvers et de La Haye. Adieu.
«--Encore une fois, Elzelina, vous m'avez bien dit la vérité sur Oudet?
«--Mon Dieu, oui! ne me parlez donc plus de cet homme.
«--Soit; mais ne vous liez pas avec lui: rien n'est dangereux comme les
intrigans politiques.
«--C'est donc un conspirateur?
«--Oh bon Dieu! un conspirateur! vous voilà sur le ton de la famille
régnante. Il est vrai que Ney vous en aura appris le langage.
«--Mais je ne le vois point, Ney; il est marié.
«--Oui, marié à une amie de la reine Hortense; lui, un brave, le plus
brave de nous tous, descendre au rôle de courtisan!
«--Mais, lui dis-je, la femme de Ney est douée de toutes les vertus.
«--Nul doute; digne du nom que Ney lui donne; mais c'est pour cela qu'il
aurait dû la choisir, et non la recevoir. Mais laissons cela; les farces
politiques finiront peut-être.
«--Mais, mon ami, tout cela n'eût pas commencé, si vous eussiez eu plus
d'ambition ou de justice pour vous-même.
«--Oh! Dieu m'entend: je ne porte point envie au Corse; je le méprise,
et je souffre de voir des hommes comme Ney lui servir de complice pour
asservir mon pays.»
Jamais je n'avais vu à Moreau cette exaltation; je savais bien qu'il
n'avait jamais aimé Bonaparte, mais jamais son aversion ne s'était
exhalée en termes si énergiques. Il me donna encore tout ce qu'un homme
d'honneur peut concevoir de conseils pour une femme qui l'intéresse, et
je le quittai.
Je ne revis plus Moreau. Ayant su que Ney n'était point à Paris, je
partis le lendemain même pour la Hollande, après lui avoir écrit pour le
prévenir de mon passage par Paris. J'arrivai sans accident, ce qui est
fort rare, à Delft, où j'avais des connaissances, et où je m'arrêtai
quelques jours. J'écrivis à ma cousine, et n'eus point de réponse; ma
lettre à ma mère reçut la suivante:
«Ce n'est pas ici qu'on a demandé à _vous voir_, c'est à Amsterdam que
votre présence est nécessaire: rendez-vous-y sans délai, n'acceptez
_aucune somme comptant_ pour renoncer à la pension qu'on vous doit; on a
écrit à M. Krayenhof, allez prendre ses avis.»
Sans laisser une minute à la raison, je répondis:
«Puisque, après une longue absence, je ne reviens dans ma famille que
pour en être repoussée, qu'on me regarde dans ce moment comme _à jamais
étrangère_, je vais à Amsterdam, et traiterai de mes intérêts sans
prendre d'autres conseils que mes seules volontés pour régler des
affaires qui, dès ce jour, ne doivent plus en rien occuper une famille à
laquelle _moi aussi je renonce_. On a appris à ma mère à me repousser,
peut-être à me haïr! Mais en songeant que je suis l'image et _fus
l'enfant chéri de celui qu'elle pleure_, j'ose espérer que du moins
jamais elle ne maudira sa fille.»
Deux heures après le départ de cette lettre, j'étais sur la route
d'Amsterdam; je me rendis de suite chez l'oncle de Van-M***; il me reçut
avec sévérité, mais sans outrage. Il me parla encore en expliquant
toutes les difficultés qu'éprouvaient mes droits à une pension. Il me
proposa un dédommagement dont il offrit de me faire l'avance. La voix du
bon et respectable vieillard plut à mon coeur. Je me livrai avec bonheur
à l'empressement de le convaincre qu'un vil intérêt ne me guiderait
jamais. «Je consens à tout, M. Van-H***, faites l'acte et je le signerai
sans lire. J'ai perdu tous mes droits, je n'en demande qu'à votre
pardon.
«--Non, non; Van-M*** est mort en vous aimant; je ne peux vous haïr,
pauvre femme; tenez, lisez, et si vous approuvez, je vous compterai
12,000 florins.»
Je signai immédiatement. Il me remit en outre une parure en rubis qui
était restée à Amsterdam, et que Van-M*** avait ordonné de me rendre.
Elle me fut volée ainsi qu'un nécessaire contenant 4,000 livres, pendant
la route. Crainte de retard, et désespérant de rien retrouver, je n'en
parlai pas, et j'arrivai à Anvers le 19 février. La première nouvelle
que j'appris à table d'hôte fut la conspiration et l'arrestation du
général Moreau, où se trouvaient des Hollandais, des Belges et quelques
Français. Si Bonaparte eût pu entendre les témoignages de l'estime
universelle pour l'illustre accusé! Tout le monde exprimait à haute voix
son indignation.--«Quoi! s'en prendre à Moreau, le plus honnête homme de
France! disait l'un.--N'importe, disait l'autre; sa renommée est une
rivalité, sa probité républicaine un reproche.--L'armée se soulèvera,
criait celui-ci.--Ne l'espérez pas: le consul n'aura conçu son affreux
projet qu'à coup sûr.--Alors, reprit un tout jeune homme, le tyran ira
le rejoindre, c'est moi qui le dis.» Et il continua sur ce ton.
Anéantie de l'épouvantable nouvelle, j'avais gardé le silence, mais je
le rompis pour mêler les accens de ma propre indignation à celle du
jeune homme. Un des témoins me fit quelques signes de me défier, ce que
je tâchai de faire en modérant petit à petit mes expressions; mais mon
coeur parlait toujours plus haut que la prudence. La race des agens
provocateurs n'est pas, à ce qu'il paraît, d'invention nouvelle; car en
arrivant à Paris, mon retour fut presque aussitôt suivi d'une lettre où
l'on me demandait compte de mon voyage, de mes relations; on m'engageait
à m'exprimer d'une manière plus convenable sur le chef de l'état. Celui
au nom duquel on me donnait ces charitables avis réunissait alors deux
qualités dont une suffisait à mes craintes. Je me le tins pour dit, afin
d'éviter de nouvelles attentions du _grand_ juge et du ministre de la
police générale. Je restai à Paris pendant tous les détails de l'affaire
de Moreau. J'écrivis deux fois à Regnaud de Saint-Jean-d'Angely, qui
refusa de me voir, et m'envoya dire que le meilleur conseil qu'il eût à
me donner était de quitter Paris. Je vivais isolée, ne voyant aucun ami
du général, n'apprenant que par le bruit public l'issue du procès, la
noble conduite d'un de ses frères d'armes, la belle parole de ce juge
héroïque, de ce vertueux Clavier, qui répondit aux insinuations d'un
autre juge qui promettait la grâce au nom du consul, si le général était
condamné: _Et qui nous la donnera à nous, notre grâce, si nous le
condamnons?_
La liberté du général me rendit le calme; j'étais sûre que l'illustre
proscrit serait aussi heureux qu'on peut l'être loin de la patrie
esclave. Ayant alors beaucoup d'argent à ma disposition, et sous le
poids du triste isolement, je fis plusieurs tournées à Nantes, à
Bordeaux, à Tours. Je fis ces voyages sans but, sans plaisir, seulement
par le besoin d'objets nouveaux. Je dépensais mon argent, comme si cela
eût été une rente annuelle. N'ayant jamais connu les privations,
pouvais-je deviner la science de l'ordre et la nécessité de l'économie?