Départ de Draguignan.--Mademoiselle Félix.--Une troupe de comédiens.--Un
bourreau sentimental.
Je restai quelques jours encore à Draguignan, combattue par le besoin de
me distraire, et cette impossibilité de mouvement, suite des grandes
douleurs. Enfin je m'éloignai, et dès que j'en eus la force j'en
éprouvai un bien sensible. Car jamais la variété des objets, jamais la
nouveauté de l'existence, ne manquent leur effet sur mon imagination.
C'est elle qui me tourmente, mais c'est elle qui me console; elle serait
par trop cruelle si elle n'était pas mobile. En arrivant à Aix, j'avais
déjà ressenti l'heureuse puissance des voyages, et une rencontre vint
ajouter aux distractions qui m'étaient nécessaires. Dans l'hôtel même où
j'étais descendue, je crus reconnaître une femme charmante qui avait été
l'un des ornemens de nos réunions chez Moreau et Regnaud de
Saint-Jean-d'Angely. Elle avait l'air moins heureux, mais non moins
aimable, et j'avoue que l'idée de pouvoir lui être utile me fit brusquer
la reconnaissance.
«Quoi! lui dis-je avec vivacité, c'est vous, Félix! Que faites-vous ici?
Où allez-vous? Voulez-vous venir avec moi? je vais à Paris.
«--Hélas! ma chère amie, puisque vous voulez bien me traiter comme
telle, je vous annoncerai que nous ne pouvons bouger d'ici, et pour
cause. Nous sommes en gage, moi et ma troupe, car je suis actrice,
jusqu'à l'envoi de l'argent que doit nous transmettre le directeur de
Digne.
«--Eh bien! que faudrait-il pour donner la liberté à des artistes de
mérite?
«--Voici là notre régisseur, M. Mairet, qui vous dira au juste nos
besoins financiers.»
En effet, M. Mairet, jeune homme de fort bonnes manières, m'exposa avec
une franchise philosophique les besoins du présent et les espérances de
l'avenir. Le déficit, la nécessité, étaient de 700 fr.; je les lui
prêtai avec un abandon qui l'enhardit à me proposer autre chose. «Venez
avec nous, dit-il, sans engagement; nous et jouons tragédies et
vaudevilles, comédies et mélodrames, grands opéras, voire même
pantomimes à combats.
«--J'y consens.»
Félix me sauta au cou. Mairet disait mille folies: le premier rôle se
frottait les mains à l'idée de jouer le grand répertoire; sa femme, qui
tenait aussi les grands rôles, grande et froide personne de trente ans,
s'échauffa par extraordinaire. J'invitai tout le monde à dîner. Mairet
se chargea de la surveillance de mes malles, prétendant avec gaieté
qu'elles valaient le matériel de toute la troupe. J'annonçai aux dames
que ma toilette serait à leur disposition, et à l'instant même je leur
proposai d'en user, pour se rajuster un peu. Je ne m'excuse pas: on l'a
vu déjà assez dans ces mémoires; mais il me semble que cette facilité de
caractère, qui m'a entraînée dans quelques égaremens, peut être
cependant une condition de bonheur. Dans mes plus grandes peines, je me
suis surprise, voyant encore un bon côté aux plus tristes événemens, et
oubliant tous mes chagrins personnels à la seule espérance d'alléger
ceux des autres.
Après tous les éclats d'une folle gaieté, je crus apercevoir parmi la
troupe un certain air de gêne, quelques chuchotemens dont je demandai
l'explication. Alors Mairet, d'un ton comiquement sérieux, prit la
parole: «Madame n'ignore pas, sans doute, que les anciens se servaient
de chars pour voyager?
«--Eh bien?
«--Eh bien! nous voulons suivre leur exemple dans un pays plein de leurs
monumens.
«--C'est-à-dire que vous voulez aller à Digne en charrette?
«--Comme vous le devinez.
«--Et c'est cela que vous hésitiez à m'avouer? Mais cela complète la
partie; nous ferons une répétition du _Roman comique_.»
Dans toutes les situations de ma vie, j'ai, comme je le disais tout à
l'heure, toujours su prendre mon parti et m'accommoder gaiement aux
nécessités. Je ne montrai donc aucun étonnement à l'aspect de nos
phaëtons à deux roues. Notre voiture avait l'air d'une ambulance
comique. C'était une charrette avec quelques cerceaux, revêtue d'un peu
de toile ou à peu près. Onze personnes l'encombrèrent, car je veux bien
ne pas compter dans la troupe la perruche de la soubrette, l'angora de
l'ingénue, et le carlin du _premier rôle_. C'était en vérité une colonie
à mourir de rire, et un voyage qui paraîtra très amusant à tous ceux qui
ont le bon esprit de ne pas prendre la vie trop au sérieux. Enfin, entre
une tirade de _Sémiramis_ et un grand air de _Barbe-Bleue_, nous
arrivâmes à peu près à bon port; car nous ne versâmes qu'une fois.
Nous voulûmes cependant ne point faire notre entrée en pareil équipage,
et il fut résolu que nous coucherions dans une auberge d'un petit
village des environs de Digne. Moi, Félix et Mairet, nous descendîmes
même pour le gagner à pied, afin de jouir d'un site curieux et
intéressant. Notre imagination se promenait avec délices sur les
imposans spectacles de ce sol pittoresque, dont l'originalité native, un
peu rude et un peu sauvage, contrastait avec de précieux restes de la
civilisation romaine. En gravissant les bords escarpés d'un ravin, nous
aperçûmes un couple qui excita vivement notre intérêt, par la rapidité
et tantôt la lenteur mystérieuse de sa marche. Le jeune homme paraissait
d'une beauté remarquable, et la jeune femme d'une douceur angélique. Je
ne sais quoi de souffrant répandu sur ses traits l'embellissait encore.
Nous nous sentions entraînés par un pouvoir magique, non pas à les
épier, mais à savoir quelque chose d'une rencontre qui nous captivait.
En nous rapprochant, sans être aperçus, nous entendîmes le jeune homme
parler avec émotion: «Ma chère Hélène, disait-il, ne me cache rien. Ne
crains pas de m'inquiéter par l'aveu de tes douleurs; avoue, au
contraire, pour que je souffre moins; songe à cet être invisible qui
respire déjà près de ce coeur que tu m'as donné, près de ce coeur qui a
changé en _joies célestes l'enfer auquel m'avait condamné le sort_. Je
n'ai point choisi mon horrible destinée; tu sais, toi, que Charles n'est
point un barbare...--Oui, Charles, tu es bon, tu es mon bon mari. Je
souffre, mais embrasse-moi, cela me soulagera.» Puis le jeune homme la
serra dans ses bras et l'emporta, laissant échapper des paroles de
désespoir. La jeune femme à son tour le consolait. «Viens, Hélène,
ajouta-t-il; l'air devient froid, et tu sais que nous avons encore des
médicamens et de l'argent à porter à la pauvre Marguerite.»
Nous étions restés long-temps dans le silence. «Mon Dieu! me dit enfin
Félix, qu'est-ce là?
«--C'est un être malheureux!
«--Je pense comme vous, dit Mairet. Le pays est un peu suspect pourtant.
C'est peut-être un chef de bande, à qui l'amour a rendu un peu de
conscience.
«--Moi, je crois plus charitablement que c'est une tête exaltée. Vous
avez entendu, d'ailleurs, qu'il parlait d'une pauvre femme, de secours à
porter.»
Enfin nous raisonnions encore à perte de vue sur cette singulière
rencontre, quand nous arrivâmes au gîte où nos camarades étaient déjà
couchés, entre autres l'un d'eux légèrement blessé dans la chute que
nous avions faite. La paysanne qui tenait l'auberge nous dit, en nous
parlant de notre camarade: «Oh! si ce monsieur avait voulu, il ne
souffrirait déjà plus; car le bourreau a passé ici il y a une heure, mon
fils l'a vu; il le connaît bien par la peur qu'il en a. Nous l'aurions
fait entrer dans la grange; il aurait appliqué au malade _son baume_ de
graisse de chrétien, et cela eût été fini.» Nous rîmes aux éclats, mais
l'aubergiste parlait sérieusement. Elle nous racontait, pour nous
convaincre, des cures merveilleuses du bourreau, vantant l'humanité de
cet être singulier, qu'elle n'eût pas cependant voulu admettre dans sa
chambre.
«Il y a donc eu quelque exécution ici, dit Mairet, puisque l'exécuteur
des hautes oeuvres y a passé?
«--Non, monsieur, mais il se promène dans les montagnes avec sa femme.
«--Oh! m'écriai-je, c'est lui que nous avons vu, entendu... Certes, son
amour doit être grand pour celle qui a pu entrer en partage de sa fatale
destinée.
«--Lui, le bourreau! dit mademoiselle Félix; songez donc à la belle et
noble figure de l'homme que nous avons rencontré; c'est impossible.
«--C'est vrai qu'il est beau, reprit l'aubergiste, mais surtout il est
bon comme le bon pain qu'il donne aux pauvres.» Puis sa femme:--«C'est
bien encore une grande charité qu'il a faite.
«--Vous verrez, s'écria Mairet, qu'il a fait un mariage par philantropie
et comme acte de compensation.
«--Ne plaisantez pas! tout bourreau qu'il est, cet homme mérite quelque
intérêt par la passion qu'il exprime pour sa pauvre compagne.
«--Pas si pauvre! ajouta l'aubergiste; il fait venir pour elle, de
Marseille, de Paris, tout ce qu'elle peut envier. Elle l'était pauvre
avant son mariage; mais à présent elle est aussi heureuse que la femme
du percepteur, qui pourtant ne se refuse rien.
«--Quelle est donc, m'écriai-je impatiente de curiosité, cette femme qui
a accepté le coeur du _bourreau_? Elle est jeune, jolie.
«--Oui, mais c'est toute sa dot.
«--Mais elle a l'air fort modeste.
«--Pour ça, c'est une honnête fille; mais... mais. C'était une fille
abandonnée; enfin, puisque vous voulez le savoir, c'était une bâtarde.
«--Ah! laissons là, dit mademoiselle Félix, notre justicier sentimental.
C'est bien assez pour en rêver cette nuit, plus que si j'avais lu un
romand d'Anne Radcliff.»
Je laissai dire et plaisanter tout le monde, mais je suivis
l'aubergiste, et la pris à part pour savoir encore quelque chose du
personnage qui avait si vivement excité notre intérêt. J'appris que cet
homme était arrivé depuis deux ans à Digne pour y exercer son _état_,
qu'il vivait comme un sauvage, qu'on ne le rencontrait que dans les
montagnes, que deux fois des chevriers l'avaient surpris évanoui au pied
d'un torrent, qu'ils l'avaient vainement engagé à passer la nuit dans
leur cahutte, qu'il s'était enfui malgré l'orage, en leur laissant une
pièce d'or. Un jour, revenant tard, il avait trouvé assise et pleurant
sur la route la jeune Hélène, enfant illégitime d'une pauvre fille de
pâtre des environs du Puget, qui en mourant n'avait pu laisser au
malheureux fruit de sa faiblesse que la mendicité. Le bourreau s'était
arrêté à l'aspect d'Hélène mourant de froid et de faim, lui avait donné
d'abord une large aumône, et la pauvre fille l'avait béni avec un accent
si persuasif, qu'il s'était arrêté long-temps. Encouragée par cette
pitié si douce dont elle entendait le son pour la première fois, Hélène
avait supplié l'inconnu de la sauver tout-à-fait, de la prendre à son
service, qu'elle travaillerait, qu'elle serait heureuse seulement en ne
vivant point d'aumône. En fallait-il davantage sur l'ame de l'étranger
pour lui inspirer l'idée d'en faire sa compagne, et d'échapper ainsi au
supplice de son isolement? Mais comment dire qu'on est le bourreau!
L'étranger pria la jeune fille de revenir le lendemain à une heure fixe,
et il marcha derrière elle vers la ville, en lui recommandant de ne pas
se retourner, de ne pas parler de leur rencontre. La jeune fille fut
exacte au rendez-vous avant le jour. Il lui parla sans détour, lui
proposa de l'envoyer à Paris ou à Marseille se placer, ou bien de
l'épouser s'il ne lui faisait pas trop d'horreur. À l'aveu de sa
terrible profession, Hélène tomba évanouie dans ses bras. Hors de lui,
aimant d'autant plus qu'il n'avait encore rien aimé, il attendait son
arrêt. La jeune fille souleva les yeux sur lui, mais ils n'exprimaient
point l'horreur; l'intérêt, la compassion, la reconnaissance, semblaient
l'avoir vaincue. «Vous êtes bon, lui dit-elle, vous êtes malheureux; mon
bonheur sera de vous consoler, nous ne parlerons jamais de vos devoirs.
Nous vivrons et mourrons ensemble.» Et, en effet, ils se marièrent.
Tout le monde à Digne savait ce que l'hôtesse nous raconta de ce couple
extraordinaire. Tout le monde vantait leurs vertus, citait les bienfaits
de leur sensibilité. Je les rencontrai quelquefois et ne pus retenir
l'espèce d'intérêt qu'ils m'inspirent. On ne saurait imaginer
l'attendrissement qu'ils éprouvaient, et la singulière reconnaissance de
leurs saluts pleins de modestie.
Je passai trois mois à Digne, et l'on pense bien qu'il n'en avait pas
fallu tant pour m'enlever les premières illusions de mon équipée
dramatique, remplaçant le soin des plus chers et des plus sérieux
intérêts. J'eus occasion de connaître et de voir à Digne M. Alexandre de
Lameth, qui y était préfet. On ne saurait joindre à un extérieur
distingué des manières plus affables et une politesse plus réellement
bienveillante. Il avait un jardin, bien loin de la ville, il aimait les
longues promenades dans les lieux pittoresques, et nous nous
rencontrâmes souvent dans mes courses champêtres. Il était aimé et
respecté dans le pays, et quoiqu'il ne fût déjà plus jeune, les femmes
ne l'appelaient que le beau préfet. La pauvre troupe de la capitale des
Alpes n'y faisait pas fortune; elle ne se soutenait même qu'à l'aide de
toutes les ressources d'une administration bienveillante et de la
générosité de M. de Lameth.
Je n'avais voulu accepter ni part ni appointemens; j'avais seulement
stipulé une représentation à bénéfice. La veille du jour où l'on devait
la fixer, je reçus une lettre d'Amsterdam, par laquelle on réclamait
vivement ma présence, et une autre lettre de Ney, dont le tendre et
glorieux souvenir ne me permit plus d'exister jusqu'à ce que mon départ
ne fût effectué. Malgré ma facilité pour mes amis du moment, jamais je
ne fis à qui que ce fût confidence de mes relations de famille, et
surtout de la noble affection qui remplissait mon ame.