CHAPITRE LXX.

Départ de Draguignan.--Mademoiselle Félix.--Une troupe de comédiens.--Un

bourreau sentimental.

Je restai quelques jours encore à Draguignan, combattue par le besoin de

me distraire, et cette impossibilité de mouvement, suite des grandes

douleurs. Enfin je m'éloignai, et dès que j'en eus la force j'en

éprouvai un bien sensible. Car jamais la variété des objets, jamais la

nouveauté de l'existence, ne manquent leur effet sur mon imagination.

C'est elle qui me tourmente, mais c'est elle qui me console; elle serait

par trop cruelle si elle n'était pas mobile. En arrivant à Aix, j'avais

déjà ressenti l'heureuse puissance des voyages, et une rencontre vint

ajouter aux distractions qui m'étaient nécessaires. Dans l'hôtel même où

j'étais descendue, je crus reconnaître une femme charmante qui avait été

l'un des ornemens de nos réunions chez Moreau et Regnaud de

Saint-Jean-d'Angely. Elle avait l'air moins heureux, mais non moins

aimable, et j'avoue que l'idée de pouvoir lui être utile me fit brusquer

la reconnaissance.

«Quoi! lui dis-je avec vivacité, c'est vous, Félix! Que faites-vous ici?

Où allez-vous? Voulez-vous venir avec moi? je vais à Paris.

«--Hélas! ma chère amie, puisque vous voulez bien me traiter comme

telle, je vous annoncerai que nous ne pouvons bouger d'ici, et pour

cause. Nous sommes en gage, moi et ma troupe, car je suis actrice,

jusqu'à l'envoi de l'argent que doit nous transmettre le directeur de

Digne.

«--Eh bien! que faudrait-il pour donner la liberté à des artistes de

mérite?

«--Voici là notre régisseur, M. Mairet, qui vous dira au juste nos

besoins financiers.»

En effet, M. Mairet, jeune homme de fort bonnes manières, m'exposa avec

une franchise philosophique les besoins du présent et les espérances de

l'avenir. Le déficit, la nécessité, étaient de 700 fr.; je les lui

prêtai avec un abandon qui l'enhardit à me proposer autre chose. «Venez

avec nous, dit-il, sans engagement; nous et jouons tragédies et

vaudevilles, comédies et mélodrames, grands opéras, voire même

pantomimes à combats.

«--J'y consens.»

Félix me sauta au cou. Mairet disait mille folies: le premier rôle se

frottait les mains à l'idée de jouer le grand répertoire; sa femme, qui

tenait aussi les grands rôles, grande et froide personne de trente ans,

s'échauffa par extraordinaire. J'invitai tout le monde à dîner. Mairet

se chargea de la surveillance de mes malles, prétendant avec gaieté

qu'elles valaient le matériel de toute la troupe. J'annonçai aux dames

que ma toilette serait à leur disposition, et à l'instant même je leur

proposai d'en user, pour se rajuster un peu. Je ne m'excuse pas: on l'a

vu déjà assez dans ces mémoires; mais il me semble que cette facilité de

caractère, qui m'a entraînée dans quelques égaremens, peut être

cependant une condition de bonheur. Dans mes plus grandes peines, je me

suis surprise, voyant encore un bon côté aux plus tristes événemens, et

oubliant tous mes chagrins personnels à la seule espérance d'alléger

ceux des autres.

Après tous les éclats d'une folle gaieté, je crus apercevoir parmi la

troupe un certain air de gêne, quelques chuchotemens dont je demandai

l'explication. Alors Mairet, d'un ton comiquement sérieux, prit la

parole: «Madame n'ignore pas, sans doute, que les anciens se servaient

de chars pour voyager?

«--Eh bien?

«--Eh bien! nous voulons suivre leur exemple dans un pays plein de leurs

monumens.

«--C'est-à-dire que vous voulez aller à Digne en charrette?

«--Comme vous le devinez.

«--Et c'est cela que vous hésitiez à m'avouer? Mais cela complète la

partie; nous ferons une répétition du _Roman comique_.»

Dans toutes les situations de ma vie, j'ai, comme je le disais tout à

l'heure, toujours su prendre mon parti et m'accommoder gaiement aux

nécessités. Je ne montrai donc aucun étonnement à l'aspect de nos

phaëtons à deux roues. Notre voiture avait l'air d'une ambulance

comique. C'était une charrette avec quelques cerceaux, revêtue d'un peu

de toile ou à peu près. Onze personnes l'encombrèrent, car je veux bien

ne pas compter dans la troupe la perruche de la soubrette, l'angora de

l'ingénue, et le carlin du _premier rôle_. C'était en vérité une colonie

à mourir de rire, et un voyage qui paraîtra très amusant à tous ceux qui

ont le bon esprit de ne pas prendre la vie trop au sérieux. Enfin, entre

une tirade de _Sémiramis_ et un grand air de _Barbe-Bleue_, nous

arrivâmes à peu près à bon port; car nous ne versâmes qu'une fois.

Nous voulûmes cependant ne point faire notre entrée en pareil équipage,

et il fut résolu que nous coucherions dans une auberge d'un petit

village des environs de Digne. Moi, Félix et Mairet, nous descendîmes

même pour le gagner à pied, afin de jouir d'un site curieux et

intéressant. Notre imagination se promenait avec délices sur les

imposans spectacles de ce sol pittoresque, dont l'originalité native, un

peu rude et un peu sauvage, contrastait avec de précieux restes de la

civilisation romaine. En gravissant les bords escarpés d'un ravin, nous

aperçûmes un couple qui excita vivement notre intérêt, par la rapidité

et tantôt la lenteur mystérieuse de sa marche. Le jeune homme paraissait

d'une beauté remarquable, et la jeune femme d'une douceur angélique. Je

ne sais quoi de souffrant répandu sur ses traits l'embellissait encore.

Nous nous sentions entraînés par un pouvoir magique, non pas à les

épier, mais à savoir quelque chose d'une rencontre qui nous captivait.

En nous rapprochant, sans être aperçus, nous entendîmes le jeune homme

parler avec émotion: «Ma chère Hélène, disait-il, ne me cache rien. Ne

crains pas de m'inquiéter par l'aveu de tes douleurs; avoue, au

contraire, pour que je souffre moins; songe à cet être invisible qui

respire déjà près de ce coeur que tu m'as donné, près de ce coeur qui a

changé en _joies célestes l'enfer auquel m'avait condamné le sort_. Je

n'ai point choisi mon horrible destinée; tu sais, toi, que Charles n'est

point un barbare...--Oui, Charles, tu es bon, tu es mon bon mari. Je

souffre, mais embrasse-moi, cela me soulagera.» Puis le jeune homme la

serra dans ses bras et l'emporta, laissant échapper des paroles de

désespoir. La jeune femme à son tour le consolait. «Viens, Hélène,

ajouta-t-il; l'air devient froid, et tu sais que nous avons encore des

médicamens et de l'argent à porter à la pauvre Marguerite.»

Nous étions restés long-temps dans le silence. «Mon Dieu! me dit enfin

Félix, qu'est-ce là?

«--C'est un être malheureux!

«--Je pense comme vous, dit Mairet. Le pays est un peu suspect pourtant.

C'est peut-être un chef de bande, à qui l'amour a rendu un peu de

conscience.

«--Moi, je crois plus charitablement que c'est une tête exaltée. Vous

avez entendu, d'ailleurs, qu'il parlait d'une pauvre femme, de secours à

porter.»

Enfin nous raisonnions encore à perte de vue sur cette singulière

rencontre, quand nous arrivâmes au gîte où nos camarades étaient déjà

couchés, entre autres l'un d'eux légèrement blessé dans la chute que

nous avions faite. La paysanne qui tenait l'auberge nous dit, en nous

parlant de notre camarade: «Oh! si ce monsieur avait voulu, il ne

souffrirait déjà plus; car le bourreau a passé ici il y a une heure, mon

fils l'a vu; il le connaît bien par la peur qu'il en a. Nous l'aurions

fait entrer dans la grange; il aurait appliqué au malade _son baume_ de

graisse de chrétien, et cela eût été fini.» Nous rîmes aux éclats, mais

l'aubergiste parlait sérieusement. Elle nous racontait, pour nous

convaincre, des cures merveilleuses du bourreau, vantant l'humanité de

cet être singulier, qu'elle n'eût pas cependant voulu admettre dans sa

chambre.

«Il y a donc eu quelque exécution ici, dit Mairet, puisque l'exécuteur

des hautes oeuvres y a passé?

«--Non, monsieur, mais il se promène dans les montagnes avec sa femme.

«--Oh! m'écriai-je, c'est lui que nous avons vu, entendu... Certes, son

amour doit être grand pour celle qui a pu entrer en partage de sa fatale

destinée.

«--Lui, le bourreau! dit mademoiselle Félix; songez donc à la belle et

noble figure de l'homme que nous avons rencontré; c'est impossible.

«--C'est vrai qu'il est beau, reprit l'aubergiste, mais surtout il est

bon comme le bon pain qu'il donne aux pauvres.» Puis sa femme:--«C'est

bien encore une grande charité qu'il a faite.

«--Vous verrez, s'écria Mairet, qu'il a fait un mariage par philantropie

et comme acte de compensation.

«--Ne plaisantez pas! tout bourreau qu'il est, cet homme mérite quelque

intérêt par la passion qu'il exprime pour sa pauvre compagne.

«--Pas si pauvre! ajouta l'aubergiste; il fait venir pour elle, de

Marseille, de Paris, tout ce qu'elle peut envier. Elle l'était pauvre

avant son mariage; mais à présent elle est aussi heureuse que la femme

du percepteur, qui pourtant ne se refuse rien.

«--Quelle est donc, m'écriai-je impatiente de curiosité, cette femme qui

a accepté le coeur du _bourreau_? Elle est jeune, jolie.

«--Oui, mais c'est toute sa dot.

«--Mais elle a l'air fort modeste.

«--Pour ça, c'est une honnête fille; mais... mais. C'était une fille

abandonnée; enfin, puisque vous voulez le savoir, c'était une bâtarde.

«--Ah! laissons là, dit mademoiselle Félix, notre justicier sentimental.

C'est bien assez pour en rêver cette nuit, plus que si j'avais lu un

romand d'Anne Radcliff.»

Je laissai dire et plaisanter tout le monde, mais je suivis

l'aubergiste, et la pris à part pour savoir encore quelque chose du

personnage qui avait si vivement excité notre intérêt. J'appris que cet

homme était arrivé depuis deux ans à Digne pour y exercer son _état_,

qu'il vivait comme un sauvage, qu'on ne le rencontrait que dans les

montagnes, que deux fois des chevriers l'avaient surpris évanoui au pied

d'un torrent, qu'ils l'avaient vainement engagé à passer la nuit dans

leur cahutte, qu'il s'était enfui malgré l'orage, en leur laissant une

pièce d'or. Un jour, revenant tard, il avait trouvé assise et pleurant

sur la route la jeune Hélène, enfant illégitime d'une pauvre fille de

pâtre des environs du Puget, qui en mourant n'avait pu laisser au

malheureux fruit de sa faiblesse que la mendicité. Le bourreau s'était

arrêté à l'aspect d'Hélène mourant de froid et de faim, lui avait donné

d'abord une large aumône, et la pauvre fille l'avait béni avec un accent

si persuasif, qu'il s'était arrêté long-temps. Encouragée par cette

pitié si douce dont elle entendait le son pour la première fois, Hélène

avait supplié l'inconnu de la sauver tout-à-fait, de la prendre à son

service, qu'elle travaillerait, qu'elle serait heureuse seulement en ne

vivant point d'aumône. En fallait-il davantage sur l'ame de l'étranger

pour lui inspirer l'idée d'en faire sa compagne, et d'échapper ainsi au

supplice de son isolement? Mais comment dire qu'on est le bourreau!

L'étranger pria la jeune fille de revenir le lendemain à une heure fixe,

et il marcha derrière elle vers la ville, en lui recommandant de ne pas

se retourner, de ne pas parler de leur rencontre. La jeune fille fut

exacte au rendez-vous avant le jour. Il lui parla sans détour, lui

proposa de l'envoyer à Paris ou à Marseille se placer, ou bien de

l'épouser s'il ne lui faisait pas trop d'horreur. À l'aveu de sa

terrible profession, Hélène tomba évanouie dans ses bras. Hors de lui,

aimant d'autant plus qu'il n'avait encore rien aimé, il attendait son

arrêt. La jeune fille souleva les yeux sur lui, mais ils n'exprimaient

point l'horreur; l'intérêt, la compassion, la reconnaissance, semblaient

l'avoir vaincue. «Vous êtes bon, lui dit-elle, vous êtes malheureux; mon

bonheur sera de vous consoler, nous ne parlerons jamais de vos devoirs.

Nous vivrons et mourrons ensemble.» Et, en effet, ils se marièrent.

Tout le monde à Digne savait ce que l'hôtesse nous raconta de ce couple

extraordinaire. Tout le monde vantait leurs vertus, citait les bienfaits

de leur sensibilité. Je les rencontrai quelquefois et ne pus retenir

l'espèce d'intérêt qu'ils m'inspirent. On ne saurait imaginer

l'attendrissement qu'ils éprouvaient, et la singulière reconnaissance de

leurs saluts pleins de modestie.

Je passai trois mois à Digne, et l'on pense bien qu'il n'en avait pas

fallu tant pour m'enlever les premières illusions de mon équipée

dramatique, remplaçant le soin des plus chers et des plus sérieux

intérêts. J'eus occasion de connaître et de voir à Digne M. Alexandre de

Lameth, qui y était préfet. On ne saurait joindre à un extérieur

distingué des manières plus affables et une politesse plus réellement

bienveillante. Il avait un jardin, bien loin de la ville, il aimait les

longues promenades dans les lieux pittoresques, et nous nous

rencontrâmes souvent dans mes courses champêtres. Il était aimé et

respecté dans le pays, et quoiqu'il ne fût déjà plus jeune, les femmes

ne l'appelaient que le beau préfet. La pauvre troupe de la capitale des

Alpes n'y faisait pas fortune; elle ne se soutenait même qu'à l'aide de

toutes les ressources d'une administration bienveillante et de la

générosité de M. de Lameth.

Je n'avais voulu accepter ni part ni appointemens; j'avais seulement

stipulé une représentation à bénéfice. La veille du jour où l'on devait

la fixer, je reçus une lettre d'Amsterdam, par laquelle on réclamait

vivement ma présence, et une autre lettre de Ney, dont le tendre et

glorieux souvenir ne me permit plus d'exister jusqu'à ce que mon départ

ne fût effectué. Malgré ma facilité pour mes amis du moment, jamais je

ne fis à qui que ce fût confidence de mes relations de famille, et

surtout de la noble affection qui remplissait mon ame.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 3 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 15 / 40 题