Et voilà la guerre allumée

entre nos deux coqs, Nestor Richefeu et Théodule-Alcide Lardenois.

* * * * *

Le lendemain matin, sur les neuf heures, à son retour de la messe, Mlle

Desormeaux, escortée de sa gouvernante, pénétrait de nouveau dans la

pharmacie. Il faut croire que le baume «souverain» n'avait produit que

fort peu d'effet, car la jeune fille tenait, pliée dans son livre de

prières, une ordonnance du docteur Morel.

Cette fois, ce fut Théodule Lardenois qui s'avança. Nestor Richefeu,

«monsieur le joli coeur», était à son tour absent de la boutique et

occupé dans le laboratoire.

--Monsieur votre père ne va donc pas mieux, mademoiselle?

--Non, monsieur, hélas! Il n'a pu fermer l'oeil de la nuit. Toujours

son rhumatisme dans l'épaule! Et puis la fièvre qui s'est déclarée, une

grosse fièvre... M. Morel est venu dès le matin...

--Heureusement que c'est sans gravité! crut devoir alléguer Lardenois

pour la tranquilliser.

--C'est ce qu'assure aussi M. Morel. Il n'y a aucun danger, rien de

sérieux à redouter. N'empêche que papa souffre bien... Nous avons eu

beau le frictionner, Naïs et moi, avec ce que le... ce que votre... le

monsieur qui était là, nous a apporté hier soir, rien n'y a fait. M.

Morel a même déclaré qu'il aurait mieux valu ne rien faire du tout et

attendre sa visite. Aussi vous serai-je infiniment reconnaissante de

préparer l'ordonnance sans tarder...

--Mais tout de suite, mademoiselle, à l'instant même! Et je vous la

porterai moi-même aussitôt!

--Vous serez bien aimable, monsieur.

Juste au moment où Adrienne et sa gouvernante Naïs quittaient la

pharmacie, Richefeu y entrait par la porte opposée à celle de la rue, la

porte du laboratoire.

--Tiens, mais... c'est Mlle Desormeaux qui était ici?... Ah! veinard!

--Oui, elle-même, avoua Lardenois, qui était déjà en train d'exécuter

l'ordonnance du docteur Morel.

Lorsqu'il eut fini, il mit la fiole et les deux petits paquets de

drogues dans sa poche, et, comme avait fait Richefeu la veille,

s'apprêta à sortir, mais ostensiblement, par la porte du magasin et non

par celle du corridor.

--Où vas-tu donc? demanda le remplaçant de M. Pichancourt.

--Porter l'ordonnance Desormeaux.

--Et Vincent, à quoi sert-il alors? C'est la besogne du garçon de

laboratoire, et non celle des élèves, de porter les ordonnances à

domicile.

--Tu y es bien allé hier, toi, porter celle de Mlle Desormeaux!

--Moi, je suis allé? Qu'en sais-tu? Ça n'est pas vrai d'abord!

--Tu as un fier toupet! s'écria Lardenois. Nous t'avons vu, Cabrillat

et moi, te faufiler... Et puis Mlle Desormeaux vient encore de me le

confirmer à l'instant!... Même que le docteur Morel a trouvé que tu

aurais mieux fait de te tenir tranquille plutôt que de te mêler de

soigner ses malades!...

--Je te dis que tu ne sortiras pas! rugit Richefeu.

--Je te dis que je sortirai!

--Je te dis que non, moi!

--Je te dis... Au revoir, Nestor! A tout à l'heure, ma vieille!

* * * * *

Pour rien au monde, Nestor Richefeu n'eût omis de se trouver à la

pharmacie le lendemain, à l'heure de la messe. Calculant que Mlle

Desormeaux profiterait très probablement de sa sortie matutinale pour

apporter, comme la veille, une nouvelle ordonnance du docteur, il

s'était embusqué derrière les bocaux de la montre, et il épiait sa

venue, son passage tout au moins. Mais Théodule Lardenois, lui aussi,

était fidèle au poste et guettait sa proie. Lorsqu'il la vit entrer, il

se précipita...

--Monsieur Lardenois, faites-moi donc le plaisir d'aller au laboratoire

surveiller votre décoction de salsepareille. Voilà trois quarts d'heure

qu'elle est sur le réchaud.

--Monsieur, je n'ai pas d'ordres à recevoir de vous!

--Je vous demande mille pardons, monsieur, vous avez des ordres à

recevoir de moi. M. Pichancourt vous l'a déjà dit; il vous le répétera,

s'il le faut. Et puis, pas de discussion devant les clients, n'est-ce

pas, je vous prie: filez au laboratoire, allons! acheva Richefeu.

Comme Nestor Richefeu l'avait devancé auprès de Mlle Desormeaux et

s'était emparé déjà du carré de papier--l'ordonnance--qu'elle tenait à

la main, l'infortuné Lardenois n'avait plus qu'à se soumettre à cette

humiliante injonction,--à céder la place à son rival, et c'est ce qu'il

fit rageusement, tout furibond et fulminant.

Mais, aussitôt la jeune fille partie, il se rua du laboratoire dans la

pharmacie, apostropha Richefeu, l'accabla d'insultes, donna libre cours

à tout son dépit et son exaspération.

Richefeu ne manqua pas de se rebiffer, comme bien on pense. Les gros

mots, ainsi que des volants de raquettes, rebondirent de part et

d'autre; de part et d'autre, les menaces retentirent, les provocations,

criées à tue-tête, firent trembler tous les bocaux de l'officine et se

répercutèrent jusqu'à l'extrémité de la place de la Mairie.

«Je t'apprendrai, moi!--Ah! je le montrerai, moi!...--Oui, tu

sauras!...--Voyez donc le joli merle!--Regardez donc ce grand

serin!...--Ne m'échauffe pas les oreilles plus longtemps, ou

bien!...--N'achève pas, sinon!...--Je ne réponds plus de moi, Lardenois,

je t'en avertis!...--J'en ai assez, Richefeu, je te préviens!...»

Bref, ils faillirent en venir aux mains, et, sans l'intervention de leur

collègue Cabrillat, ils eussent très certainement passé des paroles aux

actes et transformé la pharmacie en champ d'honneur.

Cabrillat leur fit comprendre tout le danger et tout le ridicule de leur

conduite. Mme Pichancourt, dont l'appartement était situé au premier

étage, au-dessus même du magasin, pouvait les entendre. Alexandrine,

la cuisinière, attirée par le bruit, venait de se glisser dans le

laboratoire, pour écouter tout à son aise.

--Oui, messieurs, elle était là il y a un instant. Que le patron ait

vent de l'affaire, et... vous devinez ce qui en résultera pour vous

deux? Et tenez, tous ces gamins rassemblés devant la porte... C'est à

vous qu'ils en ont, c'est pour assister au spectacle... Quel scandale!

La querelle s'apaisa donc ce jour-la, mais pour reprendre de plus belle

le lendemain et se continuer de plus belle encore les jours suivants.

En vain Richefeu invoquait-il ses pouvoirs et s'efforçait-il d'imposer

silence à son rival: celui-ci haussait les épaules, l'envoyait promener,

lui et son autorité, le narguait, le défiait, lui montrait le poing.

--Approche donc!... Viens donc un peu ici, que je te rabatte le caquet!

--Monsieur Lardenois, vous ferez tant que je me verrai dans la nécessité

de...

--D'aller moucharder auprès du patron, n'est-ce pas?

--De l'instruire de ce qui se passe et de le mettre en demeure de

choisir entre vous et moi, monsieur Lardenois!

--Et moi, je lui raconterai, au patron, de quelle jolie manière vous

justifiez la confiance qu'il a en vous, et à quoi vous employez

votre temps et consacrez vos prérogatives. Quand il saura que c'est à

courtiser et accaparer toutes les clientes de la maison, nous verrons la

mine qu'il fera et s'il tiendra tant que ça à ne pas se priver de votre

précieux concours, monsieur Nestor Richefeu!

Le fait est que Nestor Richefeu, ne se sentant pas la conscience

absolument nette, était peu disposé à porter plainte contre son

subordonné. Comme, malgré tous les baumes, lotions et frictions,

le rhumatisme de M. Desormeaux s'obstinait à ne pas déguerpir, Mlle

Adrienne continuait ses visites à la pharmacie avec la même fréquence

et la même régularité, et il ne se passait pas de jour, pas d'heure même

pour ainsi dire, que Félix Cabrillat ne se trouvât contraint de rappeler

ses collègues, ses «anciens», à l'ordre et au calme, voire d'arrêter les

mains et mettre le holà entre eux.

--Battez-vous une bonne fois, finit-il par leur conseiller en sa qualité

de fils de maître d'armes; décidez-vous pour le fleuret, l'épée ou le

pistolet; mais, de grâce, plus de disputes, plus de criailleries,--la

paix!

--Eh bien, c'est cela! Oui, Cabrillat a raison; battons-nous! clama

Lardenois.

--Battons-nous! Oui, il le faut! Un de nous est de trop sur terre!

Battons-nous! glapit à son tour Richefeu, qui, en présence du zèle et de

la fougue de son adversaire, ne pouvait décemment paraître reculer.

Mais ni l'un ni l'autre n'avait jamais tenu un pistolet, jamais manié

fleuret, sabre ou épée.

--A coups de poing! La boxe! vociféra Lardenois tout enflammé.

--Comme des goujats, des ivrognes?... Fi donc! repartit Cabrillat. C'est

pour le coup que M. Pichancourt trouverait que vous causez préjudice à

son établissement, que vous déshonorez la corporation tout entière! Non,

pas de pugilat, mes amis!

--Cependant...

--Mais alors?...

--Eh! mordienne, pas n'est besoin d'avoir hanté les salles d'escrime

ni les tirs pour être à même d'appuyer le doigt sur la gâchette d'un

pistolet!

--Sans doute, mais...

--Il s'agit de viser! objecta Richefeu. Il ne put les convaincre.

Le soir même une nouvelle altercation ayant éclaté, Cabrillat revint

à la charge et somma les deux adversaires d'en finir, une fois pour

toutes.

--Ou sinon c'est moi qui aviserai le patron! C'est insoutenable, cette

vie-là, c'est à devenir fou, ma parole! Si vous ne voulez pas vous

aligner sur le terrain, tirez au sort celui de vous deux qui devra

disparaître, se loger une balle sous le menton, avaler une pilule de

cyanure ou de strychnine, ou s'ouvrir le ventre à la japonaise! Comme

bon vous semblera! Mais pour Dieu! terminons-en!

--Tiens, mais...

--C'est une idée! acheva Richefeu.

--Oui, nous tirerons au sort, reprit Lardenois. Tu nous prépareras deux

pilules, Cabrillat...

--Ah! vous vous décidez pour les pilules?

--Oui! Il y en aura une d'inoffensive; l'autre renfermera un poison

des plus énergiques et dont tu nous tairas le nom, afin que nous ne

puissions découvrir sur-le-champ l'antidote, tu comprends?

--Parfaitement, répondit Cabrillat. Quoique... Vilaine besogne dont vous

me chargez là! C'est à moi que la justice s'en prendra, moi qui serai

responsable...

--Ne t'inquiète pas, interrompit l'enragé Lardenois. Nous aurons soin de

mentionner par écrit que c'est volontairement que nous nous donnons la

mort. Tant mieux pour celui qui survivra!

--Alors, comme ça, soit! Néanmoins, ajouta Gabrillat, je crois, qu'il

serait bon..., afin d'éviter les commérages et d'empêcher que le nom de

Mlle Desormeaux ne fût mêlé là-dedans..., qu'il serait préférable que

l'affaire eût lieu hors de la ville, ou même de l'autre côté de la

frontière...

--En effet! répliqua Richefeu.

--Je ne demande pas mieux, dit Lardenois.

--L'un de vous pourrait, par exemple, se rendre à Genève, l'autre à

Berne ou à Lausanne... De cette façon, le résultat de... du duel causera

moins de rumeur ici; l'origine, le réel motif, en sera moins facile à

démêler...

--Il a raison! s'écrièrent ensemble les deux prétendants.

--Tu n'as plus maintenant qu'à confectionner les pilules: je suis prêt!

clama Lardenois.

--Et à nous faire tirer au sort: j'en grille d'impatience! acheva

Richefeu.

[Illustration: L'austère et vigoureuse épouse était entrée, et... clic!

clac! avait administré à monsieur une superbe paire de soufflets. (Page

6.)]

Le dimanche suivant, qui était précisément le jour de sortie de MM.

Nestor Richefeu et Théodule Lardenois, nos deux potards montaient en

wagon à une demi-heure d'intervalle et se dirigeaient le premier sur

Genève, l'autre sur Berne. Tous deux emportaient, soigneusement enfouie

dans une poche de leur portefeuille ou au fond de leur porte-monnaie,

une microscopique boîte ronde contenant la susdite pilule,--la vie ou la

mort.

A Genève, aussitôt hors de la gare, Richefeu, qui, malgré ses très

légitimes appréhensions, se sentait un impérieux appétit, s'achemina

vers un des plus confortables hôtels de la rue du Mont-Blanc, y retint

une chambre et s'assit à la table d'hôte, où il fit amplement et

magnifiquement honneur au déjeuner. Il alluma un cigare ensuite, un pur

havane, et alla s'installer sur la terrasse d'un café du Grand-Quai.

Après s'être d'abord dit, s'être fermement et irrévocablement promis,

qu'aussitôt descendu du train, il se débarrasserait de sa terrible

incertitude et liquiderait son sort, il s'efforçait à présent de chasser

cette anxieuse idée, de se donner le change et s'étourdir: il était

résolu de reculer le plus possible l'épouvantable échéance.

Il faisait un temps inespéré, un clair et gai soleil de l'été de la

Saint-Martin. Réconforté, malgré lui pour ainsi dire, et ragaillardi

par la fine bouteille de pomard dont il avait arrosé son dessert, par

la tasse de moka et les petits verres de chartreuse qu'il venait

d'absorber, aussi bien que par cette radieuse après-midi, ces pimpantes

toilettes qui défilaient sous ses yeux, ces sveltes tailles, ces minois

provocants, par ce lac superbe, cette immense nappe d'azur et d'argent

qui miroitait en face de lui, par tout ce réjouissant spectacle et ce

féerique panorama, Nestor Richefeu s'abandonnait à une sorte d'ivresse

guillerette et fringante, savourait tout le bonheur de vivre.

De temps à autre pourtant, ses sourcils se fronçaient soudain, un

frisson le secouait: l'horrible pensée lui était brusquement revenue à

l'esprit, lui avait traversé le coeur comme un coup de poignard.

--Baste! nous verrons ce soir, après le dîner... J'ai encore le

temps!... A quoi bon se tourmenter d'avance?... C'est stupide!... N'y

songeons plus... Voyons, secouons-nous! Hop!

Et, pour faire diversion, il se leva, se mêla à la foule des promeneurs

et erra, le cigare aux lèvres, le long des quais.

Vers les sept heures il regagna l'hôtel, et, bien qu'il ne se sentit pas

grand'faim, prit placé à table, et, toujours pour se remonter le moral,

se donner des forces, se contraignit à manger et fêta de son mieux les

plats et les vins.

Il quitta le dernier la salle à manger, se disant que cette fois il n'y

avait plus à barguigner, que le moment était venu de s'enfermer dans sa

chambre et de...

Mais, tout en délibérant de la sorte, il avait franchi le seuil de

l'hôtel et se trouvait déjà de l'autre côté de la rue.

Une affiche de spectacle frappa ses regards. _Par extraordinaire_...

LA VIE PARISIENNE... _jouée par les acteurs du théâtre des Variétés, de

Paris_...

--Si j'y allais? Je puis bien encore attendre jusqu'à ce soir... Voilà

tout, j'en serai quitte pour ne rentrer à Chèvremont que par un train

du matin... Pour une fois, le père Pichancourt n'aura rien à dire... A

moins que... que ce ne soit moi qui... ai la déveine? Brrr!...

Au théâtre, il fit la connaissance de deux aimables dames, à qui

il offrit des grogs durant un entr'acte, et qui, à la fin de la

représentation, lui proposèrent d'aller souper avec lui.

Il ne rentra à son hôtel que très tard, ou très bonne heure pour

mieux dire, puisque les premières blancheurs de l'aube moutonnaient à

l'horizon.

Il avait la tête lourde, le cerveau congestionné, fiévreux, tout

brûlant, comme si on lui eût versé dans le crâne du plomb en ébullition.

Cependant il se souvenait... La petite boîte était là, dans une pochette

de son portefeuille. Il fallait s'exécuter... Autrement, que penseraient

de lui ses collègues Lardenois et Cabrillat? Il avait juré d'ailleurs...

Il devait tenir son serment, montrer qu'il n'était pas un lâche!

Non, il n'avait pas peur, et la preuve!...

Il saisit la pilule et l'avala.

* * * * *

Une heure plus tard, Nestor Richefeu, qui s'était jeté tout habillé sur

son lit et n'avait pas tardé à succomber au sommeil, fut réveillé par

des crampes affreuses, d'atroces douleurs d'entrailles.

Aussitôt la mémoire lui revint... La vérité surgit brusquement...

--Ah! mon Dieu! C'est moi! Empoisonné! Fichu! Ah! mon Dieu!

Et il se mit à hurler comme un possédé.

Les gens de l'hôtel accoururent. Vite on envoya quérir un médecin.

Les souffrances du malade paraissaient augmenter, son état empirer

rapidement. Quand le docteur arriva, Nestor Richefeu gisait presque sans

connaissance, secoué de moments en moments par de violents soubresauts,

les lèvres spumeuses, la respiration saccadée, le front et le visage et

tout le corps trempé de sueur.

Un des garçons raconta que «ce voyageur était rentré au petit jour,

qu'il l'avait entendu trébucher dans l'escalier, comme quelqu'un qui n'a

ni les jambes ni la tête bien solides, que c'était simplement une... une

indigestion».

--Une forte indigestion, oui, ajouta le docteur; mais compliquée

d'intoxication, certainement!

Et, jugeant à divers symptômes que ce toxique devait être l'opium, il

prescrivit les révulsifs et antidotes indiqués.

Une insurmontable torpeur s'était emparée de Richefeu, et ce n'est

que dans l'après-midi du lendemain qu'il commença à sortir de cet état

comateux et à recouvrer ses esprits.

«Il était dans une chambre d'hôtel... à Genève... à cause de... du

duel... pour Mlle Desormeaux... de la pilule préparée par Cabrillat...

Oui! C'était lui qui avait eu la malchance, sans aucun doute... Il

n'était pas mort pourtant!...»

Il garda le lit ou la chambre trois jours encore; puis, le samedi matin,

le docteur lui ayant rendu sa liberté, il s'achemina, encore flageolant,

vers la gare, et reprit la route de Chèvremont-en-Bresse.

* * * * *

M. Pichancourt était debout sur le seuil de sa porte, discutant, clamant

et gesticulant, le dos tourné vers la rue, au moment où Nestor Richefeu

arrivait devant la pharmacie et se préparait à réintégrer le bercail.

Involontairement, à la vue de son patron, il fit mine de se dérober,

voulut rebrousser chemin; mais le père Pichancourt l'avait aperçu.

--Ah bon! Voilà l'autre, à présent! Quand je vous disais qu'ils

s'étaient donné le mot! J'avais bien deviné: mes gaillards ont décampé

tous deux ensemble, s'en sont allés de conserve tirer une bordée, et les

voici qui nous reviennent, toujours de compagnie! Entrez donc, Richefeu,

ne restez pas sur le trottoir, mon garçon!

Richefeu obéit, et aperçut dans la boutique, non seulement son

pseudo-complice Lardenois, mais Félix Cabrillat et _trois_ autres

potards déjà installés derrière les comptoirs et intronisés dans leurs

fonctions.

Histoire d'un baiser · 第 5 / 18 题