_A Pontsevrez._
Il y avait quinze jours que Félix-Séraphin Cabrillat était entré,
en qualité de troisième élève, à la pharmacie Pichancourt, la plus
importante de Chèvremont-en-Bresse, quand, un soir d'octobre, le timbre
de la porte retentit, et une jeune fille, une mignonne petite blonde aux
yeux bleus et aux joues roses, apparut tout essoufflée sur le seuil de
l'officine. Cabrillat, qui était en train de découper des étiquettes,
s'élança, comme c'était son devoir, à la rencontre de cette cliente.
Mais le premier élève, Nestor Richefeu, qui, en principe, ne se
dérangeait jamais, à moins qu'il ne s'agît, comme à présent, de quelque
frais minois, avait déjà planté là le traité de chimie organique dans
lequel il paraissait plongé, et s'inclinait le plus galamment du monde
devant la jeune personne.
--Mademoiselle! Vous désirez, mademoiselle?
--Monsieur... Je viens... C'est pour mon père, monsieur... Il a pris
froid... Il était parti dès le matin pour la chasse, et il est revenu
avec une douleur à l'épaule..., une douleur très vive, qui le tient
là, comme cela, dans le haut du dos, dans tout le bras... Il ne peut se
remuer, et il souffre, il crie...
--Rhumatisme aigu, insinua Richefeu.
--Nous l'avons frictionné avec de l'alcool camphré...
--Pas mauvais... oui..., opina l'aspirant apothicaire.
--Mais cela n'a rien fait, monsieur, rien du tout. Alors j'ai couru chez
le docteur Morel, notre médecin... Par malheur, il n'est pas chez lui.
Et comme j'allais rentrer, j'ai pensé que... peut-être... vous pourriez
me..., me donner quelque chose qui soulagerait mon pauvre papa.
--Certainement, mademoiselle! Rien de plus facile! Je vais vous préparer
ce que le docteur Morel lui-même aurait ordonné. C'est tout comme si
vous l'aviez vu... Une lotion infaillible, un baume souverain!
--Combien je vous remercie!
--Dans une petite demi-heure ce sera prêt, mademoiselle. Je vous
enverrai cette lotion... A moins que vous ne préfériez attendre?
--Oh! non, monsieur! J'ai hâte d'être de retour. Ne manquez pas surtout,
n'est-ce pas, monsieur?
--Oh! n'ayez crainte!... Mademoiselle, j'ai bien l'honneur...
Et Nestor Richefeu, qui avait reconduit la jeune fille jusque sur le
trottoir, referma la porte.
Soudain il se frappa le front.
--Imbécile que je suis! Triple brute!
--Quoi donc? _Keski_ te prend? demanda le deuxième élève, Théodule
Lardenois, qui, retenu dans le laboratoire attenant à la pharmacie,
n'était arrivé qu'au milieu de l'entretien.
--Son adresse? Où demeure-t-elle, cette petite? Cabrillat! Vite, nom
d'un chien, cours après!
--Pas la peine, Cabrillat. Voilà ce que c'est, mon vieux, tu perds la
tête dès qu'un cotillon entre ici! répliqua Lardenois. Comment, tu ne la
connais pas? Et tu avais l'air si à l'aise avec elle, tu la couvais d'un
oeil si...
--Enfin, qui est-ce, cette jeune fille? interrompit Richefeu avec
impatience. Où habite-t-elle?
--C'est la petite Desormeaux, Mlle Adrienne Desormeaux, dont le père,
un veuf encore vert, malgré son rhumatisme, possède un grand chantier de
bois et une scierie à l'extrémité du faubourg Saint-Étienne;--ce qui ne
l'empêche pas d'habiter tout près de nous, rue Haute..., cette longue
maison basse, précédée d'une cour avec grille...
--Ah! comment! C'est là?
--Oui, c'est là. Je m'étonne qu'il faille te l'apprendre. Je croyais
bien que...
--Mais toi-même, comment es-tu si bien renseigné?
--Belle malice! exclama Lardenois. Mlle Desormeaux passe tous les matins
avec sa bonne...; oui, tous les matins!... depuis deux mois au moins,
époque de sa sortie du couvent, j'imagine..., entre huit et neuf heures,
là, devant la pharmacie, pour se rendre à la messe. Alors, l'ayant
aperçue, je me suis informé; j'ai interrogé la femme de chambre de la
patronne, entre autres, cette grande bringue d'Ernestine... Et voilà
tout le mystère!
--C'est étonnant! s'écria naïvement Richefeu. Je ne l'avais pas encore
remarquée, moi!
--Il y a commencement à tout, ma vieille! repartit le jeune Lardenois
dans sa profonde sagesse.
--Et... inutile de te demander si... si tu en tiens pour elle?
--Oui, inutile, parce que je ne le sais pas encore bien moi-même. Cela
viendra peut-être! conclut avec la même remarquable judiciaire Théodule
Lardenois.
Tout en écoutant son compagnon et discourant avec lui, Nestor Richefeu
s'était mis en devoir de confectionner le plus efficace des liniments,
l'irrésistible baume annoncé. Quand la besogne fut terminée, le goulot
du flacon dûment entouré de sa coiffe verte, soigneusement ficelée et
cachetée, le flacon lui-même enveloppé d'un papier blanc comme neige,
Nestor, au lieu de le confier au garçon de peine, à ce satané petit
flandrin de Vincent, si pertinemment baptisé l'Endormi, glissa la
bouteille dans sa poche, s'esquiva sans mot dire du laboratoire par la
porte ouvrant sur le corridor, et gagna la rue.
--Dis donc, Cabrillat! fit Lardenois, à qui ce manège n'avait pas
échappé,--tu n'as pas vu?
--Quoi donc?
--Tu ne te demandes pas où est passé cet animal de Richefeu?
--Non. Pourquoi?
--Parce que monsieur, le joli coeur, au lieu d'envoyer Vincent chez les
Desormeaux, n'a pu résister au désir d'y aller lui-même. Voilà! J'en
suis certain: j'ai entendu grincer la porte du couloir.
* * * * *
Située dans le plus riche quartier de Chèvremont, au coin de la place
de la Mairie et de la Grand'Rue, la pharmacie Pichancourt, avec ses deux
longues façades garnies, selon la coutume, de gigantesques bocaux rouges
et bleus, jaune de chrome et vert d'émeraude, sa double plinthe de
marbre noir et sa double enseigne en lettres d'or: _Pichancourt,
ex-interne des hôpitaux de Paris_, avait tout à fait belle apparence.
Elle n'aurait pas déparé les boulevards de «la capitale», on était
unanime à le reconnaître à Chèvremont-en-Bresse, et à la proclamer même
le plus élégant et le plus cossu des magasins de la ville.
Sur chacune des deux immenses glaces de la devanture, une inscription se
détachait en légende: _Anticoryza,--marque déposée--premières médailles
d'or_. C'était cette «spécialité» précisément qui obligeait M.
Pichancourt à se pourvoir de trois aides ou élèves, tandis que les
autres pharmaciens de la localité se contentaient généralement d'un
seul, qui jouissait même de nombreux loisirs.
Fanfaré par toutes les trompettes de la réclame, répandu à profusion
dans toutes les officines de France et de Navarre, universellement connu
et employé, sans pour cela, j'en ai une vague crainte, que sa réputation
fût des plus méritées, l'anticoryza était, pour son inventeur tout au
moins, une excellente affaire. M. Pichancourt avait dû construire,
pour la fabrication de ce remède, un laboratoire spécial, une véritable
usine, à cinq kilomètres de la ville, au Val d'Ambly, près de
la frontière suisse. Toutes ses journées se passaient dans cet
établissement, à surveiller ouvriers et ouvrières, comptables et
expéditionnaires, camionneurs et garçons de peine; et comme le
contre-choc de cette lourde charge se faisait inévitablement ressentir
jusqu'à la boutique de la place de la Mairie, jusqu'à la «maison mère»,
le pharmacien avait été contraint d'abord d'obvier à son absence et
se faire remplacer, ensuite de prendre un second élève; total: trois
«potards».
Nestor Richefeu, le plus ancien, celui à qui M. Pichancourt avait
délégué ses pleins pouvoirs, était un solide gaillard de vingt-quatre
ans, trapu, courtaud, largement râblé, joufflu et rubicond comme une
pomme d'api.
Le second, Théodule-Alcide Lardenois, qui avait un an de moins, était
tout aussi solidement étoffé et à peu près aussi mafflu et rougeaud
que son supérieur. Comme lui, il appartenait à une famille de paysans
bressans.
Le troisième, Félix Cabrillat, entrait dans sa vingt-deuxième année
et avait pour père un maître d'armes de Besançon. Il était de taille
moyenne, pâlot et maigrelet, avait l'air doux, réservé, distingué, somme
toute, et, depuis deux semaines qu'il faisait partie du personnel de
la pharmacie Pichancourt, ne s'était pas encore regimbé contre les
inévitables exigences de ses deux aînés.
Il y avait près d'une année que ceux-ci vivaient côte à côte, et,
jusqu'à cette soirée d'octobre, à part quelques piques insignifiantes,
la meilleure intelligence n'avait cessé de régner entre eux. Mais,
comme, la poule du fabuliste, Mlle Adrienne Desormeaux survint,