Vous voyez si j'impose. Le déménagement du Comte nous dérobe sa marche,
il faut se presser.
BARTOLO.
Vous avez raison.
LE COMTE.
Mon avis est que nous venions demain bien accompagnés.
_Var. LXXXII._
Attendez, vous êtes son élève?
LE COMTE.
C'est... c'est le nom que j'ai pris pour m'introduire ici.
BARTOLO.
Par conséquent, musicien.
_Var. LXXXIII._
Plutôt deux pour vous plaire.
_Var. LXXXIV._
Je vais enfin voir ma Rosine; contiens-toi, mon coeur! Ne va pas
m'exposer à ton tour... Ingrate Rosine, ton amant est près de toi et
ton coeur ne te dit rien... La voici; craignons de lui causer trop de
surprise en nous montrant tout d'abord.
_Var. LXXXV._
Un siége! un siége!
_Var. LXXXVI._
Je vais te chercher un verre d'eau.
LE COMTE, _pendant qu'il va chercher un verre d'eau_.
Ah! Rosine.
ROSINE.
J'ai fait ce que vous m'avez prescrit; comment revenir actuellement?
_Var. LXXXVII._
BARTOLO _apporte un verre d'eau_.
Tiens, mignonette, bois ceci.
_Var. LXXXVIII._
Commençons donc. (_A Bartholo._) Ah! monsieur, donnez-moi le papier qui
est là-dedans sur mon clavecin. (_Bartholo sort et revient aussitôt._)
BARTOLO.
Seigneur Alonzo, vous-êtes plus au faite de ces choses que moi. (_Le
Comte sort._)
SCÈNE V.
BARTHOLO, ROSINE.
ROSINE.
Mon Dieu! prenez bien garde que vos émissaires mêmes ne restent une
minute avec moi.
BARTOLO.
Où vas-tu chercher de pareilles idées? Je t'assure ma petite...
SCÈNE VI.
LES MÊMES, LE COMTE, _rentrant_.
LE COMTE.
Il n'y avait que celui-là sur le pupitre. Est-ce celui que vous
demandez, madame?
ROSINE.
Précisément, seigneur don?...
LE COMTE.
Alonzo, pour vous servir.
ROSINE.
Oui, Alonzo; pardon, je ne l'oublierai plus.
_Var. LXXXIX._
FIGARO, _à part_.
Qu'est ceci? l'amant danse et rit avec le tuteur! Il en sait plus que je
ne croyais.
BARTOLO, _apercevant Figaro_.
Eh, entrez donc, Monsieur le Barbier; entrez!...
FIGARO _salue_.
Monsieur! (_A part au Comte._) Bravo, Monseigneur!
_Var. XC._
FIGARO _fait des signaux de la main par derrière au Comte_.
Ah bien, tenez, Messieurs, puisque nous sommes sur ce chapitre, je vous
dirai la réponse que je faisais faire à un homme de ma profession sur
pareille apostrophe dans un opéra-comique de ma façon qui n'a eu qu'un
quart de chute à Madrid.
LE COMTE.
Qu'entendez-vous par un quart de chute?
FIGARO, _faisant des signaux de la main au Comte_.
Monsieur, c'est que je n'ai tombé que devant le sénat comique du
_scenario_; ils m'ont épargné la chute entière en refusant de me jouer.
Ah! si j'avais là mon musicien, mon chanteur, mon orquestre (_sic_), mes
cors de chasse, mon fifre et mes timballes, car je ne puis chanter à
moins d'un train du diable à mes trousses. N'importe, je vais vous lire
le morceau. (_Il tire un grand papier au dos duquel sont écrits en gros
caractères ces mots_: DEMANDEZ TOUT BAS OÙ L SERRE LA CLEF DE LA
JALOUSIE, _et pendant qu'il débite l'ariette, il tient le papier de
façon que le public et le Comte puissent lire le verso_.) C'est une
ariette de bravoure majestueuse:
J'aime mieux être un bon Barbier,
Traînant ma poudreuse mantille;
Tout bon auteur de son métier
Est souvent forcé de piller,
Grapiller,
Houspiller...
Un grand coup d'orquestre! Brouuuum!
Il vous pille
Chez ses devanciers les Auteurs;
Turelu, turelu; les flûtes: Brouuum!...
Il grapille,
Dans la Bourse des Amateurs.
Tirelan, tirelan tam, tam; les haut bois!
Il houspille,
Hélas! à regret le public
Quand il le rassemble en pic-nic (_sic_)
Pour écouter sa triste affaire...
Ah! que c'est bien dit: «Sa triste affaire!» Ici vous entendez,
Messieurs: _public_, _pic-nic_. Pou, pou, pou, les bassons, reprise
vivement; gros violons, moyens violons, petits violons, cors,
cornillons, cornets, tambours, tambourins, quintons, flutais,
flageolets, galoubets et autres siffleurs de même farine. Sa triste
affaire, avons nous dit...
_Reprise_:
D'abord il a fallu la faire,
Souvent ensuite la défaire,
Au gré des acteurs la refaire,
En en parlant n'oser surfaire,
Presque toujours se contrefaire,
Et n'obtenir pour tout salaire
Que les brouhahas du parterre,
La critique du monde entier;
Enfin, pour coup de pied dernier,
La ruade folliculaire.
Ah! quel triste, quel sot métier,
J'aime mieux être un bon Barbier (_bis_),
un bon Barbier,
bier,
bier.
BARTOLO.
Assurément, voilà une belle poussée!
LE COMTE, _bas à Rosine_.
Vous avez lu le papier?
ROSINE, _bas_.
Oui, à sa ceinture.
FIGARO.
Une telle ariette n'avoir pas été exécutée! Y eut-il jamais un pareil
revers! (_Il montre au Comte le dos du papier._)
LE COMTE.
Je conçois qu'on s'en occupe. Seriez-vous par hasard celui qu'on nomme
ici le Barbier de Séville par excellence?
FIGARO.
Monsieur, Excellence vous-même!
LE COMTE.
Auteur d'un couplet mis au bas du portrait d'une très-belle dame
habillée en sous-tourière?...
FIGARO, _cherchant à comprendre_.
Il se peut, Monsieur.
LE COMTE, _à Bartholo_.
Les vers ne sont pas mal faits, quoique sur un air commun. Voici le
couplet. (_A part._) Moi qui allais chanter! _Il débite_:
Pour irriter nos désirs,
Soeur Vénus dessous la bure
Tient la clef de nos plaisirs.
FIGARO.
Turelure!
LE COMTE.
Attachée à sa ceinture.
FIGARO.
Robin Turelure, relure[160]...
ROSINE.
Il est très-joli.
BARTOLO.
Plein de sel et de délicatesse...
FIGARO.
Il n'est pas de moi; j'en connais l'auteur. Charmant! Vénus, sa
ceinture, la clef... moi je vois le trousseau! Charmant! un pareil
ouvrage n'est pas facile à faire!...
BARTOLO.
Non, je vous assure. Voilà comme j'aime une chanson, où l'on détourne
agréablement... (_A Figaro, qui tient le papier de son ariette à moitié
roulé._) Qu'est-ce qu'il y a donc d'imprimé derrière votre papier?
LE COMTE, _à part_.
O étourdi!
ROSINE, _à part_.
Tout est perdu!
FIGARO, _roulant vite le papier_.
Monsieur, c'est une affiche de spectacle sur le verso de laquelle nous
autres pauvres poëtes...
BARTOLO.
..._De la jalousie_... j'ai lu.
FIGARO.
_Le Danger de la jalousie_, voilà ce que c'est.
BARTOLO _veut prendre le papier_.
Les journaux n'en ont pas parlé?
FIGARO, _serrant le papier_.
N'en ont pas parlé... Eh, mon Dieu, Monsieur, si les journaux n'étaient
pas une forte branche de commerce, et qui fait fleurir les manufactures
d'encre et de papier marbré, les journaliers feraient peut-être aussi
bien...
BARTOLO.
Les journaliers?... Cet homme veut écrire, et ne sait pas seulement
parler sa langue. Enfin, quel sujet vous amenait ici, journalier?
_Var. XCI._
FIGARO, _au Comte_.
...Que les brouhahas du parterre! un morceau superbe en vérité, ce n'est
pas pour me vanter.
BARTOLO.
En voilà assez!...
_Var. XCII._
Pourquoi donc chez moi?
BARTOLO.
Pour ne pas perdre un instant le plaisir de t'entendre, mon minet!...
_Var. XCIII._
BARTOLO, _rentrant_.
Venez avec moi, seigneur Alonzo; si ce malheureux s'est blessé, je ne
serai pas assez fort tout seul.
ROSINE, _restée seule_.
Nous avons beau faire, il prévoit et devine tout; je n'ai jamais aussi
vivement senti le malheur de ma situation.
_Var. XCIV._
Mon coquemar[161] et mon beau bassin d'argent sont dans un joli état!
FIGARO.
Que diriez-vous donc, si l'on vous enlevait votre bien ou votre
femme?...
BARTOLO _se retourne_.
Ma femme!...
_Var. XCV._
LE COMTE, _haut_.
Avez-vous craint que je ne misse pas assez de zèle pour votre écolière?
Certes, c'est en montrer beaucoup.....
_Var. XCVI._
BARTOLO.
Dom Bazile, je vous trouve ce soir un air tout à fait extraordinaire.
DOM BAZILE.
Quel _Demonio_! on l'aurait à moins.
_Var. XCVII._
Si je ne me pique pas d'un aussi grand talent pour montrer que vous, mes
façons de me faire entendre au moins vous sont connues.
_Var. XCVIII._
BAZILE, _en s'en allant_.
Diable emporte, si j'y comprends rien! Sans cette bourse, je croirais
qu'ils se sont donné le mot pour rire à mes dépens; ma foi, qu'ils
s'entendent s'ils peuvent, voici qui me met la conscience en repos sur
tous les points!
_Var. XCIX._
ROSINE.
Qui peut vous troubler à ce point?
BARTOLO.
Avez-vous bien l'audace de me parler?
LE COMTE.
Monsieur, expliquez-vous.
BARTOLO.
Que je m'explique, traître?... C'est donc pour ce bel emploi que tu t'es
introduit dans ma maison?
_Var. C._
...Peut-être, en ce moment, aux pieds d'une autre femme!...
_Var. CI._
SCÈNE III.
BARTOLO, _seul, les grosses clefs à la main_.
Voyons si tout est bien fermé dans l'intérieur. Pour la porte de la rue,
j'en réponds actuellement. Quel temps! quel orage!... Elle est couchée,
tous les gens malades... et je suis seul! Voilà la sueur froide qui me
prend... Qui va là?... Ce n'est rien; il suffit d'une mauvaise
conscience pour troubler la meilleure tête. Il faut pourtant l'éveiller;
elle va s'effrayer de mon apparition.
(_Il frappe._)
ROSINE, _en dedans_.
Qu'est-ce?
BARTOLO.
Rosine!... ouvrez, c'est moi.
ROSINE.
Je vais me coucher.
_Var. CII._
Asseyez-vous!
ROSINE.
Je ne veux pas m'asseoir.
_Var. CIII._
Mais pressez la cérémonie.
BARTOLO.
Je vais tout disposer pour demain.
ROSINE, _effrayée_.
Demain?...
BARTOLO.
Si tu veux, on peut avancer l'instant?
ROSINE.
Le plutôt sera le mieux.
_Var. CIV._
...Enferme-toi dans ma chambre, je vais m'envelopper d'un manteau...
sitôt qu'il sera remonté dans ce salon, j'enlève l'échelle et vais
chercher main-forte. Enfermé chez moi et arrêté comme voleur.....
_Var. CV._
Ce n'est que le vil agent d'un grand Seigneur corrompu.
_Var. CVI._
Cruelles!... avec ce mot qui flatte leur orgueil, un amant les mène
toujours plus loin qu'elles ne veulent!...
_Var. CVII._
FIGARO.
En effet, il s'en est peu fallu que nous n'ayons été entraînés par
l'inondation que la pluie et les ravins amènent de toutes parts; mais,
nouveau Léandre, il a conjuré les éléments. (_Il récite avec emphase_:)
Il dit aux torrents, à l'orage,
Je suis attendu par l'amour,
S'il faut périr en ce passage,
Gardons la mort pour mon retour!
LE COMTE.
Ainsi, ma belle Rosine, laissons là mes dangers, parlons de ceux que
vous courez en ce logis.
_Var. CVIII._
...C'est l'aveu que j'attendais pour te détester.
_Var. CIX._
Par ma foi, Monseigneur, la chimère que vous poursuivez, la voilà
réalisée.
_Var. CX._
Tous mes gens cachés autour de ce logis vont accourir au moindre signal.
_Var. CXI._
Voilà bien une autre musique!
_Var. CXII._
Argument sans réplique!...
_Var. CXIII._
(_Dans le manuscrit, la scène finit ainsi_:)
FIGARO, _pendant qu'on signe_.
L'ami Bazile! à votre manière de raisonner, à vos façons de conclure, si
mon père eut fait le voyage d'Italie, je croirais ma foi que nous sommes
un peu parents.
DOM BAZILE.
Monsieur Figaro, ce voyage d'Italie, il n'est pas du tout nécessaire
pour que cela soit, parce que mon père, il a fait plusieurs fois celui
d'Espagne.
FIGARO.
Oui? Dans ce cas nous devons partager comme frères tout ce que vous avez
reçu dans cette journée.
DOM BAZILE.
Je ne sais pas bien l'usage ici, mais chez nous, Monsieur Figaro, pour
succéder ensemblement, il faut prouver sa filiation maternelle; l'autre
il ne suffit pas chez nous; je dis chez nous... (_Il met la bourse dans
sa poche._)
LE COMTE.
Crains-tu, Figaro, que ma générosité ne reste au-dessous d'un service de
cette importance? Laisse là ces misères, je te fais mon secrétaire avec
mille piastres d'appointements.
DOM BAZILE.
Alors, mon frère, je suis très-content d'agir avec vous, s'il vous
convient, selon la coutume espagnole.
FIGARO _l'embrasse en riant_.
Ah friandas! il ne faut que vous en montrer!...
_Var. CXIV._
Rosine avec eux! Nous arrivons fort à propos.
_Var. CXV._
LE COMTE.
Seigneur Bartholo, tout ce bruit est désormais inutile; le notaire vient
de nous faire signer un contrat de mariage en bonne forme, à la signora
Rosine et à moi comte Almaviva.
_Var. CXVI._
ROSINE.
Il dit vrai!
FIGARO.
Il dit vrai!
LE NOTAIRE.
Il dit vrai!...
BARTOLO, _furieux_.
Il dit vrai!... Jeune insensée!...
_Var. CXVII._
BARTOLO.
Comment cela s'il vous plaît?
LE COMTE.
En vous appropriant un bien que les lois vous avaient seulement chargé
de conserver...
BARTOLO.
Pour votre Excellence, peut-être?
LE COMTE.
Non, mais pour que Mademoiselle pût disposer d'elle librement un jour.
BARTOLO.
C'est bien dit «un jour»; mais il n'est pas arrivé.
_Var. CXVIII._
BARTOLO.
L'ordonnance est formelle, et nous verrons!
FIGARO.
Voyez l'ordonnance, et nous emmenons la demoiselle!
BARTOLO.
On prouvera quelle est mal mariée!
FIGARO.
Bien épousée!
BARTOLO.
Que le mariage est nul!
FIGARO.
Que l'époux est de qualité.
BARTOLO.
Nul, de toute nullité!... Je vous ferai sabrer tous par M. Braillard,
mon avocat.
FIGARO.
Il vous fera perdre encore ce procès-là! Quand ces Messieurs ont passé
toute une ville au fil de la langue, ils n'ont blessé que le tympan des
juges.
BARTOLO.
Qui te parle, à toi, maître fripon?
LE COMTE.
Docteur, vous voyez que c'est un mal sans remède.
_Var. CXIX._
Allons seigneur tuteur, faisons-nous justice honnêtement; consentez à
tout, et je ne vous demande rien de son bien.
BARTOLO.
Eh, vous vous moquez de moi, Monsieur le Comte, avec vos dénouements de
comédie. Ne s'agit il donc que de venir dans les maisons enlever les
pupilles et laisser le bien aux tuteurs? Il semble que nous soyons sur
les planches!
DOM BAZILE.
Ne pouvant avoir la femme, calculez, docteur, que l'argent vous reste,
et vous verrez que ce n'est pas toute perte.
FIGARO.
Au contraire, pour un homme de son âge, c'est tout gain.
_Var. CXX._
BARTOLO.
Je me rends, parce qu'il est clair qu'elle m'aurait trompé toute sa
vie.
ROSINE.
Non, monsieur, mais je vous aurais haï jusqu'à la mort.
BARTOLO, _signant_.
Qu'elle est neuve! comme si l'un n'était pas une suite de l'autre!
_Var. CXXI._
LE NOTAIRE.
Et qui me paiera dans le second contrat?
FIGARO.
Le premier dépôt que nous vous mettrons dans les mains.
BARTOLO.
Quel événement! Voilà qui est fini, mais le mal vient toujours de ce
qu'on ne peut faire tout soi-même.
FIGARO.
C'est précisément le contraire, docteur; car si vous n'aviez pas été
chercher ces Messieurs vous-même, on n'aurait pas marié Mademoiselle
pendant ce temps; jusques-là vous vous étiez assez bien conduit.
APPENDICES
I
PAPIERS DIVERS ET MANUSCRITS INÉDITS DE BEAUMARCHAIS
ACHETÉS A LONDRES.
DEUX LETTRES DE M. ÉD. FOURNIER RELATIVES
A CES PAPIERS.
_Nous avons dit, dans la notice qui ouvre ce volume, que le manuscrit
original du_ Barbier de Séville, _sur lequel nous avons relevé nos
variantes, fait partie des manuscrits de Beaumarchais achetés à Londres,
en 1863, pour le compte de la Comédie-Française, par M. Édouard
Fournier. Nous avons eu communication, aux archives du théâtre, de ces
précieux manuscrits, qui s'y trouvent réunis, en sept volumes, reliés,
grand in-8º. Comme il a été très-souvent question, dans les journaux et
ailleurs, de cette inespérée et précieuse acquisition, faite moyennant
un prix si restreint et dans des conditions si heureuses, nous avons cru
devoir raconter au lecteur l'histoire de cet achat et lui donner ensuite
une idée de son considérable intérêt, par une sorte de catalogue
détaillé des sept volumes, faisant ainsi passer sous ses yeux, pièce par
pièce, la collection tout entière._
_Notre confrère et ami M. Édouard Fournier, à qui nous nous sommes tout
naturellement adressé pour avoir d'authentiques renseignements sur
cette affaire, nous a communiqué aussitôt deux lettres écrites par lui,
à l'époque de l'achat, aux journaux_ le Temps _et_ le Figaro _pour
relever certaines erreurs émises dans ces deux feuilles relativement à
ladite acquisition. En reproduisant ces deux lettres complétées par
quelques notes que M. Ed. Fournier a bien voulu, pour nous, y ajouter,
nous croyons donner l'historique entier de la curieuse et importante
négociation terminée si heureusement pour les archives de la
Comédie-Française._
G. D'H.
I
_Au Directeur du Journal_ LE TEMPS.
Paris, le 25 septembre 1863.
Monsieur,
Permettez-moi de compléter par quelques lignes la nouvelle, très-vraie,
que vous avez donnée hier sur la découverte de sept volumes _manuscrits_
de Beaumarchais à Londres.
Il y a quinze jours, me trouvant avec non ami Francisque Michel, chez un
des libraires de Soho-Square[162] qui s'occupent le plus spécialement de
livres rares, il nous parla de manuscrits de Beaumarchais conservés chez
lui depuis quarante ans au moins, et oubliés après une mise en vente
infructueuse en 1828[163].
On ne les avait retrouvés que la semaine précédente. Je demandai à les
voir; on me les apporta tout couverts encore de leur poussière, et
Francisque Michel voulant bien m'en laisser l'examen, je ne tardai pas à
voir de quel prix était l'important ensemble de renseignements, de
pièces, de mémoires, de poésies, qui m'était soumis, et ma résolution
fut aussitôt prise. Je priai le libraire de me dire ce qu'il comptait
demander de ces sept volumes. Sur sa réponse, plus modeste qu'exagérée,
je m'empressai d'écrire à M. Édouard Thierry, administrateur de la
Comédie-Française, pour lui apprendre quelle admirable occasion lui
était offerte de compléter, sans une trop forte dépense, la collection
de manuscrits de Beaumarchais conservée à la bibliothèque du théâtre.
«Vous pourrez vous flatter, lui disais-je après lui avoir énuméré les
précieuses pièces contenues dans ces volumes, de posséder le lot le plus
riche et le plus imprévu de l'héritage manuscrit de Beaumarchais.»
M. Édouard Thierry mit à accepter plus de hâte encore, si c'est
possible, que j'en avais mis à offrir. Il répondit courrier par
courrier; l'argent demandé était dans sa réponse[164].
Je n'étais plus à Londres. Obligé d'aller à La Haye pour compléter une
découverte faite sur Corneille au _British-Museum_, j'étais parti le
lendemain sans manquer de prévenir M. Thierry, et sans oublier surtout
de l'avertir que Francisque Michel se chargeait de terminer la
négociation. C'est ce qu'il a fait de la façon la plus intelligente et
la plus heureuse. A mon retour de Hollande, il y a huit jours, j'ai
appris que les sept volumes manuscrits appartenaient à la
Comédie-Française[165].
Voilà, monsieur, toute l'affaire. Quoique ce ne soit qu'une histoire et
non une fable, je tirerai cette morale: «Il est heureux qu'une fois au
moins Londres, qui nous a pris tant de richesses de ce genre, nous en
rende une, et que ce trésor reconquis trouve une si digne place.»
Recevez, etc.
ÉDOUARD FOURNIER.
II
_A M. le Rédacteur en chef du Journal_ LE FIGARO.
Paris, 12 septembre 1866.
Monsieur,
On a parlé à plusieurs reprises, dans votre journal, des manuscrits
de Beaumarchais qui appartiennent aujourd'hui à la
Comédie-Française. Chaque fois on s'est plus ou moins trompé. Soyez
donc assez bon pour me permettre de rétablir les faits.
Le seul point vrai dans tout ce qu'on a dit dernièrement, chez vous
ou ailleurs, est celui-ci: les sept volumes manuscrits, et la
plupart autographes, ont été acquis pour le compte du
Théâtre-Français, à Londres, par mon entremise, pour le prix de 500
francs, à l'amiable et non aux enchères. C'est à la librairie de
_Soho-Square_, fondée pendant la révolution par l'abbé Dulau, qui
se faisait libraire au moment où le comte de Caumont, émigré comme
lui, se faisait relieur[166], que l'affaire engagée par hasard, un
soir, s'est conclue en moins de deux heures.
Je ne vous rappellerai pas la circonstance, déjà racontée par moi
dans une lettre que je dus écrire peu de temps après, afin de
rétablir la vérité, comme dans celle-ci, et qui fut reproduite par
un grand nombre de journaux, même de l'étranger. Ceux de Londres
s'en émurent surtout, et après un article du _Times_ où l'on
mettait pourtant en doute la valeur de la découverte, un amateur
anglais se présenta, qui offrit au libraire, entre les mains duquel
le dépôt se trouvait encore, une somme de mille livres sterling
(25,000 francs)[167].
On dira c'est trop; je répondrai que ce n'est pas assez. Le
précieux recueil, si on le dépeçait pour le vendre au détail,
suivant l'usage du jour, produirait davantage. J'y connais telles
lettres autographes, comme celle par exemple que Beaumarchais
écrivit à M. Lenoir, lieutenant de police, pour obtenir la
représentation du _Mariage de Figaro_, qui, mise aux enchères, ne
monterait pas à moins de 1,000 francs. Elle a vingt pages in-folio;
on n'y trouve pas seulement la pensée de l'homme, mais le lutteur
même par l'ardeur fiévreuse de l'écriture hâtée, brûlante, et où
l'idée flambe, pour ainsi dire, dans son premier, dans son vrai
foyer.
J'aurais pu fort bien, quoique homme de lettres, acquérir pour mon
compte ce précieux ensemble de documents. Je fus arrêté non par le
prix si minime, mais par l'importance de la chose même. Je me dis
que de tels dépôts ne doivent être remis qu'à des établissements
immuables, et non rester aux mains de particuliers, après lesquels,
quoi qu'ils fassent, le morcellement, le dépècement dont je vous
parlais, sont toujours possibles. Je pensai un instant à la
Bibliothèque impériale, mais le temps pressait, et il en faut
beaucoup à ses défiances pour qu'elle se décide, ainsi que j'en
jugeai à ce moment même pour une admirable lettre de Rabelais, en
grec et en latin, que je lui fis proposer par l'entremise du
ministre, et qu'elle mit trois mois... à refuser. La seule
bibliothèque à laquelle je devais songer, même avant celle-là, car
les manuscrits de Beaumarchais devaient s'y retrouver en famille,
était la bibliothèque du Théâtre-Français. Quand l'idée m'en fut
venue, je n'en voulus pas d'autres[168].
J'écrivis à Édouard Thierry, dont je connaissais l'obligeante
confiance en mes recherches, même en mes trouvailles; je lui dis en
quelques lignes le _menu_ du trésor, mes craintes d'être devancé,
etc... Courrier par courrier la somme fut envoyée et l'affaire
faite. J'étais moi-même déjà parti pour la Hollande; quand je
revins à Paris, j'appris l'heureuse conclusion: les manuscrits de
Beaumarchais étaient rentrés dans sa maison, sans crainte d'être
jamais dispersés et de retourner en détail à Londres, où je sais
qu'on les regrette fort du côté du _British-Museum_. C'est tout ce
que je voulais; j'ajouterai qu'Édouard Thierry me combla quand il
me dit qu'on n'avait jamais fait un si beau présent à la
Comédie-Française[169].
J'aurais maintenant tout un chapitre à écrire sur l'ensemble même
de l'acquisition. Deux mots vous suffiront. Lorsque j'en essayai le
dépouillement, je pensai qu'une semaine, c'est-à-dire un jour par
volume, serait tout au plus nécessaire; il m'a fallu tout ce
temps-là pour le premier volume seul, qui contient les chansons,
les pièces fugitives, les lettres, etc. Dans les autres se
trouvent, à l'état de premier jet, le _Barbier de Séville_, dont
j'avais déjà saisi le plan fait sur une feuille volante, à un
moment où ce ne devait être qu'une sorte d'opérette folle pour une
fête du château d'Étiolles; puis _la Mère coupable_, revue,
annotée, presque refaite; sept ou huit _parades_ comme on les
aimait alors, c'est-à-dire au très-gros sel, pour ne pas dire au
gros poivre; des correspondances sans fin, politiques surtout: ce
Beaumarchais avait pour manie de faire croire qu'il était un homme
d'État s'amusant à être auteur; des mémoires de toutes sortes,
entre autres un très-curieux sur l'Espagne, fait pour M. de
Maurepas[170]; le détail complet d'une négociation entreprise avec
la chevalière d'Éon[171], des pétitions, des réclamations, des
pièces innombrables, comme les affaires mêmes dont s'occupait
Beaumarchais, et qui sont là toutes plus ou moins représentées.
L'homme politique s'y trouve plus que l'homme littéraire, et vous
le comprendrez aisément. Il fut inquiété sous la Terreur; on
envahit même sa maison, qui faillit être pillée. Il craignit une
seconde visite populaire et partit pour Londres, emportant ses
papiers, qui établissaient ses rapports avec l'ancien régime,
ministres ou grands seigneurs, et qui pouvaient être contre lui
autant d'actes d'accusation. Quand tout fut en sûreté chez Dulau,
le libraire de confiance des émigrés, il revint à Paris, avec
l'espoir d'aller reprendre plus tard, en un temps plus calme, ce
qu'il laissait à Londres. Il mourut trop tôt; ses papiers ne sont
revenus que lorsque j'eus le bonheur de les retrouver chez le
successeur du libraire où il les avait mis en dépôt.
Dans le nombre est un drame, _l'Ami de la maison_, dont on a
beaucoup parlé et qui serait tout à fait d'à-propos pour faire
concurrence à ceux qui courent. On le jouerait donc s'il était
jouable. C'est une oeuvre de jeunesse, pleine de feu sous un amas
de cendres! Jamais Beaumarchais, qui avait le don de faire et de
refaire sans pourtant se refroidir, ne s'est moins nettement dégagé
de lui-même. La pièce n'est qu'un fourré inextricable, avec des
feux follets et des vers luisants. Au premier acte, le mari raconte
d'une haleine, en quatorze pages, ce qu'il appelle admirablement du
reste, «le roman de sa bonhomie.» Près de ce monologue, celui de
Figaro n'est qu'un monosyllabe.
Recevez, etc.
ÉDOUARD FOURNIER.
II
NOMENCLATURE DES PIÈCES COMPRISES DANS LES SEPT VOLUMES
DE MANUSCRITS ACHETÉS A LONDRES.
TOME Ier.--[_OE]uvres diverses._
1º Plusieurs chansons; apologues, poésies, vers au chevalier de Conti et
à d'autres personnages, etc...
2º Chanson de table.
En voici le premier couplet:
Versons, versons à grands flots
Le doux jus de la treille:
L'on ne trouve les bons mots
Qu'au fond d'une bouteille
Dans tout festin
C'est le bon vin,
Chers amis, qui fait dire
Le petit mot (_bis_) pour rire!
3º Stances à diverses personnes.
4º Vers à Mme du Deffant, à la duchesse de Choiseul, à Mme Necker,
au roi de Prusse, etc....
5º Fragments d'une épître.
6º Bouquet à Mme X....., femme charmante qui porte le nom
d'Antoinette et vient d'accoucher de deux enfants.
7º _Les Délices de Plaisance_, vers.
8º _La Naissance de Vénus_, strophes:
L'onde roule et s'enfuit;
C'est Vénus qui paraît, l'univers se colore!
L'éclat qui la suit
Plus brillant que l'aurore,
Dissipe la nuit.
9º Poésies diverses.
10º Cantique, avec musique.
11º Un recueil de pièces de tous genres, relatives à Beaumarchais, sous
ce titre général: _Poésies qui lui sont adressées_.
12º Partie théâtrale, comprenant:
A. _Colin et Colette_, scène en un acte, en prose, à quatre personnages:
Thibaut, Colin, Mathurine et Colette;
B. _Les Bottes de sept lieues_, parade en un acte, en prose, avec les
cinq personnages traditionnels de la farce italienne: Gilles, Cassandre,
Léandre, Arlequin et Isabelle (avec couplets et musique);
C. _Les Députés de la Halle et du Gros-Caillou_, scène en prose de
poissardes et de maîtres pêcheurs, avec quatre personnages: la mère
Fanchette, la mère Chaplu, Cadet Heustache et Jérôme. Cette petite
pièce, en langue vulgaire de la halle, a été composée avec musique et
couplets.
_Ces diverses parades ne sont pas toutes de Beaumarchais, non plus que
celles indiquées plus loin au tome V. Quelques-unes sont bien de lui en
effet, et même parfois écrites de sa main; d'autres au contraire sont
attribuées à sa soeur Julie, qui était, après l'auteur du_ Barbier,
_la plus lettrée de sa famille_[172].
13º Une lettre en prose, relative à son théâtre, adressée «aux auteurs
du Journal».
14º Une lettre relative au _Mariage de Figaro_, adressée «aux auteur du
Journal de Paris» et datée du 2 mars 1785.
15º Une autre longue lettre, surchargée et raturée et des plus
détaillées sur son théâtre, jusques et y compris _le Mariage de Figaro_.
Cette lettre, retouchée et refondue, deviendra la préface de _la Folle
journée_.
16º Une petite note très-curieuse contenant des observations critiques
relatives à diverses scènes du _Barbier_, opéra-comique[173].
17º Une lettre «aux auteurs du Journal» relative à _la Mère coupable_,
datée du 16 juin 1795, et signée simplement _Beaumarchais_, sans
particule;
Elle se termine ainsi: «Si vous n'aimez pas à pleurer, ah! cherchez un
autre spectacle; nous n'avons rien à celui-ci que des larmes à vous
offrir!»
18º Lettre aux rédacteurs de la Chronique, relativement au _Mariage de
Figaro_.
TOME II.--_OEuvres diverses._
1º Mémoire justificatif «au roy» relatif au _Mariage de Figaro_, avec
signature.
2º Pièces relatives à ses travaux dramatiques.
3º Trois pièces imprimées:
A. Avis sur les éditions des oeuvres de Voltaire, avec les caractères
de Baskerville;
B. Dialogue entre un père de famille et un vicaire de Paris, le jour
qu'on lui a demandé sa fille en mariage;
C. Pétition de Pierre-Augustin-Caron Beaumarchais, à la Convention
nationale, relative au décret d'accusation rendu contre lui dans la
séance du 28 novembre 1792.
4º Une page sur _la Folle Journée_.
5º Une page relative à diverses affaires.
6º Pièce au sujet du procès avec Kornman.
7º Pièce relative à l'opéra de _Tarare_.
8º Plusieurs pièces, badinages, vers: «Mes réflexions sur l'amour
propre, Mon rêve, etc...»
9º Une note fort curieuse, de la main même de Beaumarchais et relative à
l'un de ses duels, avec lettres diverses sur cette affaire.
_Beaumarchais s'était chargé d'un achat de diamants pour un M. de Meslé.
Le règlement de cette affaire donna lieu à un échange de lettres dont
quelques-unes se trouvent dans les papiers achetés à Londres. Cette
affaire faillit même avoir une issue assez tragique, qui tourna
subitement au grotesque, ainsi que le fait voir la note suivante de
Beaumarchais_:
Octobre 1762.
M. de Meslé m'ayant rencontré à la Comédie, me parla légèrement des
lettres ci-jointes (suivent des lettres de M. de Meslé, de Beaumarchais
et d'un prince de Belocelsky mêlé à l'affaire) et me dit que quelque
jour il en aurait raison. Je l'entraînai sur-le-champ contre la
fontaine, rue d'Enfer[174], et après bien des difficultés, je le forçai
de dégaîner. Il m'objectait son épée de deuil, et moi je n'avais que ma
petite épée d'or. Après lui avoir fait une éraflure à la poitrine, il me
cria que j'abusais de mes avantages, et que s'il avait sa bonne épée, il
ne reculerait pas ainsi. Il me donna parole pour onze du soir, à
recommencer. J'y consentis, je fus souper chez la demoiselle aux
diamants, où La Briche, introducteur des ambassadeurs, m'offrit de
prendre mon épée et de me prêter pour ce soir-là, sa fameuse flamberge.
Je fus à l'hôtel de Meslé, où le cher marquis, tapi dans ses draps, me
fit dire qu'il avait la colique et qu'il me verrait le lendemain. Il
vint en effet, me fit des excuses que je le forçai sur-le-champ de venir
réitérer chez le prince de Belocelsky, notre ami commun, ce qu'il fit.
En renvoyant l'épée de M. de La Briche, je lui écrivis la
plaisanterie[175] suivante:
Je vous renvoie la Gondrille,
Et personne n'a gondrillé,
Parce que j'ai trouvé mon drille
Dans son lit tout recoquillé.
. . . . . . . . . . .
La Gondrille n'ayant ce soir
Rien fait que d'enfiler des perles,
Je vous la rends; jusqu'au revoir,
Adieu le plus gentil des merles.
10º Les deux fameuses lettres[176] écrites les 15 et 16 août 1774, «en
bateau sur le Danube» et «à Vienne», relatives à la fameuse histoire des
brigands.
11º Lettre au prince de Ligne, sur l'invention d'un instrument,
l'aérocorde, par un nommé Fschirszcki (26 fevrier 1791).
12º Lettre à M. Legrand-Delaleu, avocat (11 mars 1786), relative à son
mémoire justificatif.
13º Curieuse lettre de M. Bossu, curé de Saint-Paul, à Beaumarchais (11
mars 1788). Il se plaint de ce que les ouvriers travaillent le dimanche,
«jour dont l'observation est prescrite par la loi divine et par celle de
l'Etat», à sa maison du boulevard. Beaumarchais lui répond une lettre
non moins curieuse qui est jointe, ici, à la précédente[177].
14º A M. Pérignon, prêtre (3 septembre 1789) relative à une demande
d'argent[178].
15º Lettre d'envoi, au roi de Suède, d'un exemplaire, sur grand papier,
du _Mariage de Figaro_.
16º Lettre relative à une vente d'exemplaires de l'édition de Voltaire.
17º Épîtres diverses, en vers et en prose, soit de Beaumarchais, soit
d'autres personnages lui écrivant ou lui répondant.
TOME III.--_Relatif à la Diplomatie._
1º _Le Sens commun_, longue pièce de cinquante grandes pages, adressée
aux habitants de l'Amérique.
2º Mémoire sur la situation de l'Espagne.
3º Pièce relative au commerce avec l'Angleterre: «Projets pour commercer
dans la nouvelle Angleterre.»
4º Essai sur les manufactures d'Espagne.
5º Mémoire relatif aux établissements de Madagascar.
6º Note sur la monnaie courante des États-Unis d'Amérique.
7º Note sur le commerce des Français avec les Américains.
8º «Avis aux Américains, ou Mémoire pour les convaincre de la nécessité
de se réduire à la guerre de poste et de se pourvoir de plusieurs bons
ingénieurs.»
9º Mémoire relatif à l'état actuel de l'Inde.
10º Plusieurs petits mémoires relatifs à des «instructions secrètes sur
le ministère d'Espagne, au sujet de l'affaire de la concession de la
Louisiane.»
11º «Essai sur le projet de population, défrichement et agriculture de
la Sierra Morena, demandé par M. de Grimaldy.» (Deux copies.)
TOME IV.--_Pièces de théâtre._
1º Un très-curieux manuscrit de: «_Le Barbier de Séville, ou la
Précaution inutile_», daté de 1773, avec ratures, surcharges et
annotations diverses relatives à sa mise en scène, et la plupart de la
main même de Beaumarchais.
2º _L'Ami de la maison_, drame en trois actes, dédié «à Bazilide».--Sans
date.
TOME V.--_Pièces de théâtre._
1º _Léandre, marchand d'agnus, médecin et bouquetière_, parade en six
scènes, avec chants et symphonie. (De la main même de Beaumarchais.)
2º _Jean Bête à la foire_, parade en dix scènes avec chant[179].
Personnages: _Jean Bête; Jean Broche le père; Jean Broche la mère;
Mme Oignon,_ gargotière; _Mme Tiremonde_, sagefemme; _Mlle
Tripette_, maîtresse de Jean Bête; _Troufignon,_ apothicaire.
3º _Les Députés de village_, opéra-comique en trois actes, avec
ariettes. (Il n'est pas possible de dire si cette pièce est de
Beaumarchais.)
4º _Laurette_, comédie en trois actes, en prose, tirée des _Contes
nouveaux_ de M. de Marmontel, par M. P. de B., ancien officier, ex-aide
de camp.
On lit la note suivante sur la première page:
«Reçue au Théâtre Italien le 20 mai 1778, jouée le 15 juillet et retirée
le 16 du même mois.»
5º _La Nouvelle Direction_, comédie en vers en un acte, mêlée de chants
et de danses, par l'auteur de _Laurette_.
6º _La Fête militaire_, divertissement suisse en quatre scènes, et les
apprêts de la fête; ambigu-comique en seize scènes, avec chant. (Sans
indication de nom d'auteur.)
7º _Zoraïr_, tragédie en cinq actes, par Mercurin fils, de Saint-Remy,
en Provence.
«Envoyée à M. de Beaumarchais, le 14 avril 1786, pour donner son avis.»
On lit en _Post-Scriptum_, dans la lettre d'envoi:
«Ne me jugez pas sans me lire; c'est là notre malheur, à nous
provinciaux. Je ne suis pas encore dans ma vingt-quatrième année, mais
j'ai beaucoup de sensibilité, et j'ai beaucoup voyagé.»
TOME VI.--_Affaires d'Éon._
1º Plusieurs pièces manuscrites et imprimées de «la chevalière d'Éon».
2º Une pièce satirique adressée: «au très-haut, très-puissant seigneur,
monseigneur CARON OU CARILLON, dit BEAUMARCHAIS... Seigneur utile des
forêts d'agiot, d'escompte, de change, rechange et autres rotures... par
Charlotte-Geneviève-Louise-Auguste-Andrée-Timothée d'ÉON de BEAUMONT,
connue jusqu'à ce jour sous le nom de chevalier d'Éon, ci-devant docteur
consulté, censeur écouté, auteur cité, dragon redouté, capitaine
célébré, négociateur éprouvé, plénipotentiaire accrédité, ministre
respecté, aujourd'hui pauvre fille majeure, n'ayant pour toute fortune
que les louis qu'elle porte sur elle et dans son coeur. (Suit la
pièce.--Elle a été imprimée à Londres.)
3º Deux pièces en latin, français et anglais relatives à la même
affaire. La première commence ainsi:
«Le sexe du célèbre chevalier d'Éon est enfin révélé. C'est au genre
féminin qu'il a l'honneur d'appartenir...»
4º Vers de Beaumarchais sur la chevalière d'Éon:
. . . . . . . . . . . . . . .
Elle agit en bravache et parle en harengère,
La vérité jamais n'eut un semblable ton.
. . . . . . . . . . . . . . .
5º Un petit poëme en vers:
_La belle Circassienne, ou Salomon et Saphyra_, poëme dramatique en huit
chants, imité de l'anglais du grave docteur Cronall.
Interlocuteurs: _Lui, Elle, Choeur de Vierges_.
On lit au bas de ce manuscrit, et d'une autre écriture que celle du
manuscrit même: «par M. de Saint-Maur.»
6º Copie de ma lettre à Mlle d'Éon, en date du: «3 août 1776.»
Immense lettre, qui est plutôt un mémoire, plusieurs fois longuement
annotée dans la marge des pages. On lit sur le premier feuillet:
«J'ai écrit deux lettres avant celle-ci à Mlle d'Éon, que je n'ai pas
jugé à propos de lui envoyer, réprimant autant qu'il a été en moi ma
sensibilité aux outrages que j'avais reçus parce qu'elle était _Elle_ et
non pas _Lui_[180].
7º Une autre lettre du même à la même, en date du 7 août suivant.
8º Une réponse de la «chevalière d'Éon».
9º Lettre de Beaumarchais répondant à la précédente. Il y est longuement
question du fameux chevalier de Morande.
TOME VII.--_OEuvres théâtrales._
Un manuscrit de _la Mère coupable_, drame en cinq actes.
III
L'AMI DE LA MAISON
DRAME INÉDIT EN TROIS ACTES
NOTICE
I
UN DRAME INÉDIT DE BEAUMARCHAIS.
_Nous ne donnons pas le drame_ l'Ami de la maison _comme un bon drame,
tant s'en faut! En le trouvant dans les papiers inédits de Beaumarchais,
nous avions, au premier abord, estimé notre découverte à l'égal d'une
bonne fortune, et nous nous disposions à offrir au public une primeur
littéraire de haut goût et de véritable valeur; mais, hélas! la lecture
de_ l'Ami de la maison _nous a bien vite désabusé, et à un tel point que
nous nous sommes demandé tout d'abord si ce drame, si lourdement
larmoyant, était bien authentiquement de Beaumarchais lui-même._
_Au Théâtre-Français les avis sont partagés sur ce point: le savant
administrateur de la Comédie, M. Édouard Thierry, nous a semblé douter,
sans se prononcer cependant plutôt dans un sens que dans l'autre; les
volumes manuscrits achetés à Londres contiennent, comme on l'a vu
ci-dessus, beaucoup de papiers de toutes provenances, et surtout
quelques oeuvres théâtrales qui ne sont pas de Beaumarchais._ L'Ami de
la maison _fait-il partie de ces dernières? C'est là une question
délicate et assez difficile à résoudre. L'excellent archiviste, M. Léon
Guillard, pencherait plutôt pour l'affirmative pure et simple; il a même
fait, pour_ l'Ami de la maison, _un travail préparatoire d'appropriation
à la scène, que la Comédie jouera peut-être quelque jour, comme
curiosité dramatique et en se bornant, sur son affiche, à «attribuer» le
drame à Beaumarchais._
_Quant à nous, nous voulons admettre, sinon croire et affirmer
absolument, que_ l'Ami de la maison _est bien de Beaumarchais lui-même.
Le manuscrit n'est pas de sa main, cela est vrai; mais les deux notes
qu'il contient, et dont l'une est assez longue, ont été évidemment
écrites par lui. Nous avons rapproché de ces deux notes un autographe de
Beaumarchais, et sur ce point il ne saurait y avoir doute pour nous. Or,
ces notes ne sont pas indifférentes, la première surtout, où l'auteur
s'adresse directement au public pour lui parler de lui-même et de sa
situation présente. L'auteur s'y montre modeste, qualité qui lui était
peu habituelle, mais qui doit ici servir à mieux préciser l'époque où
son drame aurait été composé. Nous l'appellerons volontiers une oeuvre
de jeunesse, et nous supposerons qu'elle remonte au temps des_ Deux
Amis. _C'est du Beaumarchais lourd et diffus, encore en quête de sa
voie, et qui fait du théâtre comme il fait de tout, et parce qu'il était
dans sa nature de se mêler de tout et de vouloir faire de tout. Si_
l'Ami de la maison _est bien de Beaumarchais, c'est un drame tout à fait
à l'état d'ébauche, et des plus mal présentés comme des plus mal venus._
_Cependant le sujet en est essentiellement dramatique, mais l'auteur a
faibli dans ses détails et dans ses développements. Le personnage
principal de la pièce, qui sait, dès le lever du rideau, qu'il est
trompé à la fois par sa femme et par son ami, ne se rencontre avec eux
que tout à fait à la fin du drame, dans une scène trop courte et sans
conclusion satisfaisante. Le dénoûment de l'oeuvre est nul; le
châtiment de la femme--s'il lui en est réservé un--n'est pas indiqué;
celui de l'amant ne consiste que dans son éloignement; et comme il
semble déjà fatigué de sa maîtresse, il est peu probable que son absence
ne sera pas précisément le contraire d'un châtiment. Sur les cinq
personnages de la pièce, un, M. de Montmécourt, est parfaitement
inutile, je dirai plus, il est complétement nuisible à la marche rapide
de l'action. Un semblable sujet demande à être exposé avec autant de
dextérité que de précision; il ne faut ici ni conversations oiseuses, ni
incidents sans valeur et éloignés du fond même du drame. L'action ne
saurait être impunément embarrassée; elle ne doit pas languir un seul
instant pour être supportable. Or dans_ l'Ami de la maison _on trouve
plusieurs tirades d'une longueur tellement démesurée que l'auteur
lui-même a cru devoir, dans la note dont j'ai parlé plus haut, s'en
excuser publiquement. A la rigueur, cela peut se comprendre dans le
drame écrit; mais, au théâtre, personne n'admettra l'excuse, et je ne
suppose pas qu'il était entré dans l'esprit de Beaumarchais,--si le
drame est bien de lui--de faire réciter par l'acteur son excuse, avant
ou après sa tirade. Donc, drame diffus, encombré de scènes parasites,
augmenté d'un personnage inutile et malhabilement charpenté; erreur de
l'auteur, qui fait passer sous nos yeux une action terrible, où un mari
outragé, et qui doit désirer ardemment et avant toutes choses une
explication qui satisfasse à la fois son honneur et son repos, passe son
temps en conversations insipides et en déclamations déraisonnables, au
lieu d'aller tout de suite droit à ceux qui lui ont ravi son bonheur,
pour obtenir d'eux et à tout prix cette indispensable explication._
_Toutefois, il nous a semblé curieux de donner au public, sinon la
reproduction textuelle de ce drame malhabile, au moins son analyse
détaillée. La pièce, telle qu'elle existe aux archives de la Comédie,
serait d'une lecture tellement fastidieuse que je doute qu'elle eût
chance d'être poursuivie jusqu'au bout. Le lecteur en aura une idée
très-suffisante avec le résumé, scène par scène, que nous plaçons
ci-après sous ses yeux. D'ailleurs, le Théâtre-Français se réservant de
mettre peut-être un jour à la scène, après de nombreux remaniements, ce
drame inconnu et inédit, il vaut mieux, dans l'intérêt d'une
représentation douteuse mais possible, que ses développements ne soient
pas déflorés à l'avance par sa publication complète._
II
L'AMI DE LA MAISON ET LE SUPPLICE D'UNE FEMME.
_Mais, outre l'intérêt qui doit s'attacher à une oeuvre inédite de
Beaumarchais ou pouvant lui être attribuée, le drame_ l'Ami de la maison
_nous offre encore un autre genre d'attrait et de curiosité qui a en
même temps le vif et piquant mérite de l'actualité. On retrouve dans une
pièce jouée tout récemment et avec éclat au Théâtre-Français,_ le
Supplice d'une femme[181], _non-seulement le sujet même de_ l'Ami de la
maison, _mais encore certaines scènes absolument analogues à d'autres
scènes du premier drame, et surtout--à un près dont l'inutilité est
flagrante--le même nombre de personnages, du même sexe du même âge et du
même caractère, remplissant identiquement les mêmes rôles._
_Nous devons dire tout d'abord--et c'est ce qui augmente encore la
singulière étrangeté de la rencontre--qu'on ne saurait en cette
circonstance crier au plagiat, ni accuser, soit M. de Girardin, l'auteur
du drame moderne, soit M. Dumas, fils, son intelligent élagueur et
arrangeur, puisque_ le Supplice d'une femme _à été représenté au
Théâtre-Français fort peu de temps après l'achat des manuscrits trouvés
en Angleterre, et qu'à Londres, les papiers de Beaumarchais étaient,
ainsi qu'on l'a vu plus haut, aussi complétement ignorés que possible.
Donc, en composant son drame, M. de Girardin ne connaissait pas_ l'Ami
de la maison, _et l'étonnante ressemblance que je signale entre les deux
pièces est absolument l'effet du hasard[182]._
_Ceci bien posé et admis, il est d'autant plus curieux et intéressant
d'établir entre_ l'Ami de la maison _et_ le Supplice d'une femme _les
points principaux de leur bizarre analogie._
1º L'AMI DE LA MAISON, _drame en trois actes_.
_Six personnages: M. de Saint-Pré (Dumont, du_ Supplice d'une femme);
_Madame de Saint-Pré (Madame Dumont); M. de Valchaumé (Alvarez);
Mademoiselle de Saint-Pré (Jeanne); Madame de Mainville (Madame Larcey);
M. de Montmécourt, personnage épisodique et inutile, et le seul qui ne
se retrouve pas dans le drame de MM. de Girardin et Dumas fils._
_Dans_ l'Ami de la maison, _un homme, M. de Saint-Pré, a recueilli, logé
et hébergé chez lui, par charité, sympathie et affection, un autre
homme, M. de Valchaumé, qui, abusant de la confiance de son hôte,
parvient à séduire sa propre femme. Le mari sait bientôt la fatale
vérité; la femme apprend par une amie, Madame de Mainville, que cette
vérité est connue et presque publique. Cette amie lui conseille
d'éloigner au plus vite son amant. Discussion entre la maîtresse et
l'amant; celui-ci veut fuir seul, mais celle-là veut fuir avec lui; tous
deux sont indécis sur le parti à prendre; survient le mari, il provoque
l'amant, qui refuse de se battre et qui, tout à coup, tombant aux pieds
de l'homme qu'il a outragé, obtient à la fois--du moins tout donne lieu
de le penser--l'oubli pour lui et le pardon pour sa maîtresse; la
brusque fin de la pièce, sans conclusion aucune, laissant le champ libre
à toutes les suppositions._
2º LE SUPPLICE D'UNE FEMME, _drame en trois actes_.
_Un homme, Dumont, a pour associé un autre homme, Alvarez, devenu son
ami et son commensal, et qui, abusant de la confiance de son hôte,
parvient à séduire sa propre femme. Cet homme ignore la fatale vérité;
sa femme apprend par une amie, Madame Larcey, que cette vérité est
connue et presque publique. Cette amie lui conseille ou de marier son
amant ou de l'éloigner au plus vite. Discussion entre la maîtresse et
l'amant; ce dernier veut enlever sa maîtresse, qui, dans l'horreur de sa
faute et aussi de son amant, livre elle-même le secret terrible à son
mari. Celui-ci ne veut ni duel ni scandale; il chasse son déloyal
associé en se ruinant par une liquidation précipitée, et il éloigne sa
femme pour un temps indéterminé._
* * * * *
_Donc le fond des deux pièces est tout à fait le même; la différence
existe seulement dans les développements et les détails._
_J'ai sous les yeux deux éditions du_ Supplice d'une femme, _l'une
conforme à la représentation[183] et qui est la pièce retouchée,
travaillée à nouveau, en un mot refaite et rendue possible par M. Dumas
fils; l'autre qui est la pièce elle-même dans son état primitif[184] et
avant le travail opéré à son endroit par l'habile auteur du_ Demi-Monde.
_Eh bien! je ne crains pas de le déclarer, la première version[185] de
la pièce de M. de Girardin, telle qu'elle a été publiée, est pour le
moins aussi mauvaise et aussi impossible à la scène que le drame touffu_
l'Ami de la maison, _qui deviendrait peut-être une bonne pièce à son
tour s'il était livré également, en vue de la représentation, à la
dextérité d'un aussi habile arrangeur. Donc les deux pièces ont encore
une ressemblance de plus, puisqu'on y trouve à égale dose la même
inexpérience et les mêmes abus de discours parasites, de déclamations
oiseuses et de scènes inutiles._
_Rapprochons maintenant les personnages_:
_Dans_ l'Ami de la maison, _M. de Saint-Pré est certes un homme de bien,
mais d'une confiance peut-être un peu aveugle, et qui abuse du droit
qu'un honnête homme a de se plaindre, au lieu de chercher tout d'abord
sinon le remède de son mal, au moins son explication et au besoin sa
vengeance._
_Dans_ le Supplice d'une femme _(édition Girardin)[186], Dumont est, au
fond, un homme d'un caractère absolument semblable et qui n'eût pas été
plus possible à la scène que ne le serait M. de Saint-Pré, si M. Dumas
fils n'était heureusement intervenu._
_Madame de Saint-Pré hésite entre son devoir et son amant; elle paraît
cependant plus portée à se garder à son séducteur, puisqu'elle veut, à
un certain moment, se faire enlever par lui; ses remords, fort
déclamatoires, n'ont l'air que médiocrement solides._
_Le rôle et le caractère de Madame Dumont sont tout différents, mais ils
diffèrent précisément sur les mêmes points et les mêmes incidents. Elle
aussi elle hésite entre son devoir et son amant, mais c'est par haine
pour celui qui l'a séduite; c'est lui qui propose la fuite qu'elle
repousse avec horreur; mais cependant ce sont bien les deux mêmes
femmes, coupables toutes deux, toutes deux prises de remords et revenant
à leurs maris, non pas d'elles-mêmes mais par le même motif et la même
conclusion, la découverte de leur faute et l'expulsion de leur amant._
_Valchaumé de_ l'Ami de la Maison _n'est pas plus intéressant ni
sympathique qu'Alvarez du_ Supplice d'une femme; _ils n'ont ni l'un ni
l'autre le mérite du repentir; ils cèdent à la force, ils ne rendent
point de leur plein mouvement et de leur volonté au mari qu'ils ont
trompé la femme qu'ils ont séduite: ils sont violents tous deux, et ils
deviennent même parfois ridicules_[187].
_Madame Larcey, la coquette du_ Supplice d'une femme, _et Madame de
Mainville, sont toutes deux femmes du monde, brillantes et légères.
Seulement la coquette du drame de Beaumarchais est à peine indiquée,
tandis que Madame Larcey est plus vivement et plus nettement
caractérisée, surtout dans la pièce primitive, où son rôle a même des
développements inutiles. Remarquons aussi que ces deux femmes jouent
absolument le même rôle révélateur, qu'elles servent à tendre, dès le
commencement du drame, la suite et l'intérêt de l'intrigue, et ce dans
une scène qui, à part les détails, est absolument identique._
_Nous retrouvons aussi dans les deux drames une petite fille innocente,
sautillante et gracieuse; seulement, dans la pièce moderne, elle a un
rôle intéressant, touchant, indispensable même à la marche de la pièce,
dont elle est le personnage le plus attendrissant et le plus
sympathique._
_Dans_ l'Ami de la maison _la petite fille n'est qu'un personnage
incidemment amené, à peine ébauché pour ainsi dire, mais suffisamment
cependant pour que nous trouvions, ici encore, un nouveau point de
rapprochement: les deux enfants ont une prédilection marquée pour
l'amant de leur mère, qui a pour eux la même affectueuse familiarité._
_Nous allons encore trouver de nouvelles et curieuses comparaisons a
établir entre quelques scènes des deux drames._
_Dans_ l'Ami de la Maison _M. de Saint-Pré sait, dès le commencement de
la pièce, que sa femme et son ami le trompent; il le sait même depuis
longtemps, et il garde le silence sur son injure, circonstance qui fait
de lui un héros assez pusillanime et moins intéressant, certes, que
Dumont du_ Supplice d'une Femme, _qui, en apprenant le coup porté à son
honneur, cherche aussitôt et sans désemparer--je parle cette fois de la
pièce remaniée--le moyen le plus convenable pour le rétablir et le
sauvegarder, au moins publiquement._
_Toute la scène où Madame Larcey vient raconter à Madame Dumont les
soupçons auxquels sa conduite donne lieu est absolument en même
situation dans_ l'Ami de la maison. _Lisez dans la pièce même de M. de
Girardin (Édition avant Dumas fils) la scène Ve du IIe acte entre
les deux femmes, et rapprochez-la de la scène IIe du Ier acte du
drame de Beaumarchais. Comparez aussi, dans les deux pièces, les deux
scènes d'explication entre les amants, vous y retrouverez la même
aigreur, la même vivacité d'expression et surtout la situation
parfaitement identique de cette femme séduite et de son séducteur se
débattant comme ils peuvent contre la force des choses qui fatalement
les accable, se mettant en fureur, maudissant le sort, se révoltant l'un
contre l'autre, non pas tout à fait poussés par le même genre de
sentiment et d'émotion, mais agissant de concert sous la pression de la
même nécessité et arrivant à un égal résultat._
_Enfin, rapprochez encore la scène d'explication entre le mari et
l'amant, toutes deux au IIIe acte, dont les deux pièces, toutes deux
si parfaitement en situation semblable[188]. La même provocation de
l'amant par le mari se retrouve dans cette même scène, différemment
présentée, il est vrai, mais produisant le même effet et aboutissant de
la même façon._
_Et maintenant, admettons pour un instant--si_ l'Ami de la maison _est
destiné à être joué,--admettons, dis-je, qu'un homme habile et
expérimenté, comme l'auteur du_ Fils naturel, _consente à exécuter sur
le drame de Beaumarchais un travail aussi sérieux et aussi heureux
surtout[189] que celui dont il a bien voulu se charger pour
l'élucubration impossible de M. de Girardin, n'aurons-nous pas aussi un
drame parfait, logique, solide et poignant, au moins autant que les
trois actes émouvants du drame remanié_ le Supplice d'une femme? _Mais,
en attendant la soirée possible qui verrait la mise à la scène de cette
pièce singulière si étrangement exhumée, les points de ressemblance que
j'ai signalés, les rapprochements si complétement identiques que j'ai
indiqués, l'ensemble, en un mot, de ces trois actes anciens retrouvés,
renouvelés, imaginés une fois encore aujourd'hui par un écrivain qui ne
les connaissait pas, qui ne pouvait pas les connaître, serviront au
moins--en dehors de la curiosité légitime qui doit s'attacher à une
oeuvre inédite de Beaumarchais--à prouver une fois de plus au lecteur
qu'en fait d'oeuvres théâtrales ou autres, il n'y a vraiment plus,
quoi qu'on puisse dire, beaucoup de nouveau sous le soleil._
GEORGES D'HEYLLI.
Octobre 1869.
L'AMI DE LA MAISON
DRAME INÉDIT EN TROIS ACTES.
_Quoi que tu fasses, quoi que tu dises,
ne crains que d'être injuste._
A BAZILIDE.
PERSONNAGES:
M. DE VALCHAUMÉ.
M. DE SAINT-PRÉ.
MADAME DE SAINT-PRÉ (Bazilide), sa femme.
MADAME DE MAINVILLE.
M. DE MONTMÉCOURT.
ADÈLE, fille de M. et Madame de Saint-Pré.
JULIE, femme de chambre.
CHAMPAGNE, valet de M. de Saint-Pré.
UN PORTIER.
AVERTISSEMENT.
_La trois actes du drame_ L'AMI DE LA MAISON _se passent au même lieu,
dans la même journée et dans les mêmes pièces. Le rideau, ou mieux les
rideaux, pourraient, à la rigueur, ne pas être baissés. En effet,
l'auteur a eu la singulière idée de partager le théâtre en trois
compartiments: un salon, un cabinet de toilette et un cabinet de
travail, dans lesquels se jouent successivement, et parfois en même
temps, les scènes diverses de la pièce. La toile est également, dans son
imagination et dans son plan, divisée en trois morceaux ou plutôt en
trois toiles qui se baissent ou se lèvent, à tour de rôle, sur les
événements qui surviennent pendant un même acte, dans les trois pièces
de l'habitation._
ACTE PREMIER.--_Dans le cabinet de travail._
SCÈNE PREMIÈRE.
DE SAINT-PRÉ, _seul_.
Il est en proie à une vive agitation; il écrit une lettre; il se promène
ensuite dans son cabinet, parlant tout haut, s'interrompant à tous
moments pour pousser de violents et douloureux soupirs; il souffre de
l'outrage qu'il subit, et de la part de qui? De sa femme.... Il se
plaint amèrement; il pleure...
SCÈNE II.
LE MÊME, MADAME DE MAINVILLE.
Madame de Mainville est une femme mondaine, mais qui a bon coeur et
dont la conduite, quoique peut-être un peu légère, du moins en
apparence, est au moins restée honnête.
Elle trouve de Saint-Pré tout défait, accablé, le visage sombre et
altéré. Elle s'en étonne.
_De Saint-Pré[190]._--«Ce n'est rien; j'ai reçu votre lettre, madame.
Voici les cinquante louis que vous m'avez fait demander.
_Madame de Mainville._--«Merci; cette somme est tout ce qu'il me faut
pour les frais d'un voyage qui sera court. Je vais vous donner un reçu.
De Saint-Pré refuse; il a toute confiance.
_De Saint-Pré._--«Quand partez-vous?
_Madame de Mainville._--«Jeudi soir. Mais vous, monsieur, vous
m'inquiétez; depuis environ un mois, vous n'êtes plus le même; votre
santé est moins bonne; vous changez à vue d'oeil. Qu'avez-vous? Ne
devriez-vous pas être le plus heureux des hommes?»
De Saint-Pré répond par un monologue--on ne saurait appeler autrement sa
tirade, qui, au manuscrit, n'a pas moins de quatorze pages in-4º à vingt
lignes par page--dans lequel il expose le tableau de sa situation. Il a
fait ce qu'il a pu pour le bonheur des siens et pour que la concorde
régnât dans son ménage; il a voulu procurer à sa famille de douces et
intelligentes distractions: dîners, bals, concerts, fêtes..... Sa femme
chantait, sans voix, mais avec talent; il lui a offert toutes les
occasions bonnes pour la faire briller; il s'étend longuement sur les
joies, sur les bonheurs qu'il ménageait à tout le monde autour de lui et
dont il jouissait si amplement lui-même; il détaille minutieusement
tous les plaisirs qu'on trouvait chez lui, tous les jeux divers auxquels
on se livrait, en un mot tous les efforts qu'il avait faits pour chasser
de son logis l'uniformité de la vie et l'ennui. Il parle dans un style
très-pittoresquement imagé des promenades qu'il faisait faire à sa
nombreuse famille dans les environs de Paris, aux bois de Boulogne, de
Vincennes, etc..... promenades interrompues ou suivies par des repas sur
l'herbe et sous les arbres. Puis vient une non moins longue tirade
philosophique sur le bonheur dont il a joui et sur les déceptions qui
lui ont succédé; il compare sa position présente au temps si doux qu'il
a d'abord passé dans son ménage, jusqu'alors heureux, et il se désole
sur l'ingratitude des siens, qui aujourd'hui, après avoir profité, usé
et même abusé de ses bienfaits, le trahissent et l'abandonnent: «O roman
de ma bonhomie! s'écrie-t-il, quand ils n'ont plus eu besoin de moi, ils
m'ont dédaigné, les ingrats!..... De mes deux beaux-frères, l'un est un
fat, qui hésite à me reconnaître; ma soeur m'insulte et m'outrage,
elle me calomnie; et ma fem... (_Il se cache le visage dans ses mains._)
Ah! que dois-je donc attendre de mes enfants?...»
_Madame de Mainville_, cherchant à le consoler.--«Comment pouvez-vous
vous affecter d'une ingratitude qu'on rencontre si souvent? Oubliez-les,
comme ils ont oublié vos bienfaits; cherchez d'autres amis chez les
étrangers.
_De Saint-Pré._--«Je n'ai pas la faiblesse de juger le mal universel
d'après le coup qui me frappe. Mais tout le monde m'a trompé, j'ai été
certainement plus malheureux que beaucoup d'autres! L'un m'a emporté une
grosse somme; l'autre a trahi mes secrets; celui-ci m'a renié, celui-là
m'a insulté; enfin, je me suis attaché par les liens de la plus sincère
affection à un homme dont on m'avait vanté les mérites et qui semblait
me payer de retour. Cet homme, je l'ai reçu chez moi, je lui ai donné à
mon foyer la même place que je lui donnais dans mon coeur; il loge
dans ma maison, ma bourse lui est ouverte, mes secrets sont devenus les
siens; en un mot j'avais cru trouver en lui un ami... Hélas! cet homme
n'est qu'un vil misérable et un hypocrite[191].» (_De Saint-Pré sort._)
SCÈNE III.
MADAME DE SAINT-PRÉ, MADAME DE MAINVILLE.
_Madame de Saint-Pré._--«Vous allez partir?
_Madame de Mainville._--«Pour peu de temps.
_Madame de Saint-Pré._--«Nous ramènerez-vous votre mari?
_Madame de Mainville._--«J'espère qu'il se porte mieux que le vôtre. M.
de Saint-Pré m'a affligée tout à l'heure par l'excès de son chagrin et
de son découragement.
_Madame de Saint-Pré._--«Il a une maladie à laquelle je ne comprends
rien. J'ai fait ce que j'ai pu pour porter remède à son mal, mais
vainement... Je souffre de son état plus que je ne saurais le dire.
_Madame de Mainville._--«Je crois devoir vous avertir que je l'ai trouvé
très-animé, très-irrité même; je redoute de le voir se porter à de
regrettables extrémités... Il m'a semblé que dans sa colère il faisait
allusion à quelqu'un...
_Madame de Saint-Pré._--«Et ce quelqu'un est?
_Madame de Mainville._--«M. de Valchaumé.
_Madame de Saint-Pré._--«Voilà vraiment le comble des extravagances
auxquelles le porte sa maladie! ah! avec quelle patience j'endure ses
soupçons et ses injustes préventions! M. de Valchaumé est son ami, son
ami le meilleur; c'est un honnête homme et un homme de devoir.
_Madame de Mainville._--«J'en suis persuadée. Mais enfin ne devez-vous
pas un sacrifice à votre mari, si étrange que paraisse être sa conduite?
Le véritable remède à son mal n'est-il pas plus facile à trouver que
vous ne le pensez, et ne l'avez-vous pas tout à fait sous la main?
Éloignez pendant quelque temps M. de Valchaumé de chez-vous; M. de
Saint-Pré reviendra peut-être alors à des sentiments plus faciles et
plus doux. Je m'offre à donner moi-même à Valchaumé, si vous y
consentez, le conseil de partir sur-le-champ.
_Madame de Saint-Pré._--«Souffrir ce que vous me proposez, ce serait
m'accuser moi-même publiquement! Ce serait avouer hautement ma
culpabilité! je serais plus que compromise; on ne manquerait pas de dire
qu'enfin le mari a ouvert les yeux et que dans sa juste colère il a
chassé... mon amant!...» (_Elles se quittent._)
SCÈNE IV.
Restée seule, Mme de Saint-Pré, qui en effet est la maîtresse de
Valchaumé, se reproche sa conduite dans un monologue où elle s'injurie
elle-même avec beaucoup de vivacité. Elle s'accuse, elle parle de ses
remords, de son chagrin, de son amour pour Valchaumé, amour qui
l'embrase, la dévore, la domine, et qui est plus fort que toutes ses
bonnes résolutions.
SCÈNE V.
Entre Adèle, fille de Mme de Saint-Pré; elle a treize ans. Toute
gaie, vive, aimable, elle vient doucement à sa mère: «Qu'as-tu, chère
mère? lui dit-elle, tu as pleuré? papa s'est-il donc encore faché?...»
(_Madame de Saint-Pré sort._)
SCÈNE VI.
ADÈLE, M. DE VALCHAUMÉ.
_Adèle_, courant à lui.--«Ah! que je suis aise de vous voir, mon ami!
j'ai trouvé maman ici tout en pleurs; elle est bien triste! vos
consolations lui feront du bien.» (_Elle sort._)
SCÈNE VII.
VALCHAUMÉ, MADAME DE SAINT-PRÉ.
C'est une scène vive et scabreuse, et notée dans le manuscrit en vue
d'effets de scène assez singuliers. Les deux amants parlent d'abord du
sentiment qui les unit. Mme de Saint-Pré entre même dans des détails
pleins d'expansion sur ce mutuel amour: «Que ne puis-je, s'écrie-t-elle,
faire éclater le mien à tous les yeux! Quand me sera-t-il permis de n'en
rien cacher? Que je t'aime!...» La déclaration est même des plus
excessives et se termine par un torrent de larmes.
De son côté, Valchaumé n'est pas moins ardent, il est même encore plus
démonstratif: tombant aux pieds de Mme de Saint-Pré, il met sa tête
dans ses mains appuyées sur les genoux de sa maîtresse. Elle lui dit
alors vaguement quelques mots sur les soupçons de son mari.
_Valchaumé._--«Parle! sait-il quelque chose?»
Mais elle ne répond que par ses sanglots. La scène devient de plus en
plus brûlante et aussi plus qu'invraisemblable. Mme de Saint-Pré
pleure; Valchaumé, tout en cherchant à la consoler, semble inquiet et ne
cache pas ses appréhensions. Mais Mme de Saint-Pré, dont l'amour est
plus violent, s'exalte, s'emporte, et propose à son amant de l'enlever
et de la conduire en Hollande. Valchaumé, par prudence et peut-être
aussi par crainte, ne veut point s'engager sans réfléchir, et il ne
répond rien à l'ouverture imprévue de sa maîtresse. (_Madame de
Saint-Pré sort._)
SCÈNE VIII.
Resté seul, Valchaumé se fait à son tour de sanglants reproches; il
parle de sa conduite infâme et de ses remords. Le rideau tombe sur son
monologue.
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.--_Dans le cabinet de De Saint-Pré._
M. de Saint-Pré est seul; il écrit en poussant des soupirs; il prononce
des phrases sans suite, entrecoupées de sanglots; le chiffre de quatre
cent mille livres revient souvent dans son discours. Il parle de quitter
à jamais sa femme; il prend des sacs dans son secrétaire; sur l'un il
attache l'étiquette suivante: _Pour ma femme_. «Elle trouvera, dit-il,
dans ces dispositions d'une mort qu'elle me donne, le dernier témoignage
de mes sentiments.» Il prend ensuite dans un tiroir une paire de
pistolets. A ce moment on annonce M. de Montmécourt.
SCÈNE II.
M. DE SAINT-PRÉ, M. DE MONTMÉCOURT.
Nouvelles doléances de M. de Saint-Pré; il aime de Montmécourt, il a
confiance en lui, il veut lui ouvrir son coeur. Il lui raconte ses
tourments: «Ma femme, dit-il, est une malheureuse; Valchaumé est un
misérable. Je suis leur juge; je ne veux pas des tribunaux, ressource
des lâches!» Il lui demande ensuite un service; il le prie de recevoir
toute sa fortune et de la conserver dans son secrétaire. Il exige de
lui, sur ces choses, le plus complet silence.
M. de Montmécourt demande à réfléchir; il n'était pas préparé à de
semblables confidences; il était loin de soupçonner de tels malheurs! Il
cherche à rendre à M. de Saint-Pré un peu de calme et de confiance; il
fait l'éloge de Mme de Saint-Pré.
_De Saint-Pré_, insistant.--«Promettez-moi d'accepter le dépôt dont je
vous ai parlé.
_De Montmécourt._--«Laissez-moi réfléchir jusqu'à demain, et venez dîner
avec nous.»
Mais de Saint-Pré ne veut rien entendre; il insiste tellement, que de
Montmécourt finit par accepter.
SCÈNE III.--_Dans le salon._
En quittant de Saint-Pré, de Montmécourt demande à voir Mme de
Saint-Pré. Cette scène est à peu près, ainsi qu'on va le voir, la
répétition de la scène II du premier acte, où Mme de Mainville
conseille à Mme de Saint-Pré d'éloigner Valchaumé.
_De Montmécourt._--«Je ne saurais vous dire, madame, en termes assez
pressants et assez vifs, dans quel triste état j'ai trouvé votre mari.
Il est dévoré par le soupçon et la jalousie.....
_Madame de Saint-Pré._--«Je pense, monsieur, que vous croyez à mon
honnêteté.
_De Montmécourt._--«Elle est hors de doute!
_Madame de Saint-Pré._--«Alors, je puis vous dire tout ce que je souffre
depuis trois mois. Notre intérieur est un véritable enfer; l'union de
notre ménage est perpétuellement troublée; mon mari est devenu sombre et
maniaque; sa jalousie inexpliquée est inguérissable, et pourtant, Dieu
le sait! j'ai fait tout ce que j'ai pu pour porter remède à son mal...
_De Montmécourt._--«Vous avez omis, cependant, d'employer le principal
et le plus efficace.
_Madame de Saint-Pré._--«Et lequel, je vous prie?
_De Montmécourt._--«J'hésite à parler...
_Madame de Saint-Pré._--«Ne craignez pas de me blesser; je désire que
vous parliez; je vous en conjure, ce remède quel est-il?
_De Montmécourt._--«Puisque vous m'y forcez, je vais parler, madame...
M. de Valchaumé est encore dans cette maison! (_A ces mots, madame de
Saint-Pré se trouble, rougit et pâlit tour à tour, circonstance qui
n'échappe pas à M. de Montmécourt._) Permettez-moi d'insister sur ce
point. Je crois indispensable au repos de votre ménage, et surtout à
celui de votre mari, que vous décidiez M. de Valchaumé à partir
sur-le-champ.»
_Madame de Saint-Pré._--Elle se livre à une longue apologie de M. de
Valchaumé: «C'est mon ami, c'est le meilleur, le plus dévoué et le plus
utile des amis de mon mari...
_M. de Montmécourt._--«Il n'en est pas moins vrai qu'il est, chez vous,
une cause de trouble que vous ne sauriez nier; sa présence a causé la
maladie et la jalousie de votre mari.
_Madame de Saint-Pré._--«Eh bien, s'il en est ainsi, je réduirai à néant
les craintes de mon mari en m'éloignant moi-même; je me retirerai dans
un couvent.
_M. de Montmécourt._--«Ce serait aggraver les choses et exciter
davantage encore les soupçons et la colère de M. de Saint-Pré.
Croyez-moi, renoncez à ce moyen et suivez le conseil que je vous ai
donné.» (_Il sort._)
SCÈNE IV.
Mme de Saint-Pré se livre alors à une série interminable de reproches
et de récriminations qu'elle s'adresse à elle-même; en proie à ses
remords, aux blâmes secrets de sa conscience, elle répand des torrents
de larmes. Elle cherche à se réconcilier avec elle-même, et alors, plus
calme, elle fait appeler M. de Valchaumé.
SCÈNE V.
MADAME DE SAINT-PRÉ, DE VALCHAUMÉ.
Scène assez longue entre les deux amants et où la difficulté de leur
position respective leur apparaît de plus en plus menaçante; scène
entremêlée de reproches, de plaintes, d'aigreur et de mécontentements.
Mme de Saint-Pré parle à Valchaumé de l'état de son mari; Valchaumé,
qui commence peut-être aussi à se lasser de sa maîtresse en présence de
l'impossibilité, qu'il pressent prochaine, de continuer ses relations,
parle de son départ: «Je m'éloignerai pour six mois,» dit-il. Le remords
le poursuit; lui aussi, il comprend son crime! Il entame, à ce sujet,
une longue leçon de morale à l'adresse de Mme de Saint-Pré; il lui
parle de ses devoirs, des droits de son mari, de son honneur qu'ils ont
tous deux outragé, de son bonheur qu'ils ont compromis. Il finit par lui
conseiller de se rapprocher de son mari et de chercher à lui rendre le
repos qu'il a perdu.
A cette proposition inattendue, Mme de Saint-Pré oublie ses
résolutions; les sentiments de conciliation font place, en elle, à
l'indignation la plus vive:
_Madame de Saint-Pré_, avec feu.--«Vous êtes un malhonnête homme! vous
pouvez vous retirer.
_M. de Valchaumé._--«Quittez ce ton-là, madame! Savez-vous à quelles
créatures il est familier?»
Puis ils se radoucissent tous deux. Valchaumé recommence à lui parler de
ses devoirs oubliés, de son honneur sacrifié, etc... «Renonçons au
crime, lui dit-il enfin, je te rends à ton mari!...»
Mais Mme de Saint-Pré a peur. Elle redoute la vengeance et la colère
de son époux.
_M. de Valchaumé._--«Pourquoi crains-tu? Il n'a point de preuves. Il est
facile de s'en assurer d'ailleurs, je veux le voir moi-même pour savoir
la vérité.» (_Ils se quittent._)
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.--_Dans le salon._
DE VALCHAUMÉ, _seul_.
Monologue où il se reproche encore sa conduite; il parle de ses remords,
du mal qu'il a fait à de Saint-Pré. (_Entre le portier, qui lui remet
une lettre._) Cette lettre est de M. de Montmécourt. Il lui dit dans
quel état il a trouvé de Saint-Pré: «Il est jaloux de vous; votre amitié
pour lui vous dira, mieux que je ne saurais le faire, comment vous devez
agir; mais j'ai cru devoir vous prévenir qu'il a des projets
inconcevables!»
Valchaumé s'assied comme atterré; il s'absorbe dans une rêverie
interrompue par des mouvements convulsifs; sa main droite dans la
poitrine, il s'en déchire le sein. (Il faut, dit le manuscrit, que le
sang paraisse couler.)
SCÈNE II.
Entre Julie, femme de chambre. A la vue de M. de Valchaumé abattu, à
moitié sans connaissance et couvert de sang, elle appelle au secours.
SCÈNE III.
Mme de Saint-Pré accourt aux cris de sa femme de chambre. Elle attire
M. de Valchaumé dans son cabinet de toilette.
SCÈNE IV.--_Dans le cabinet de toilette._
MADAME DE SAINT-PRÉ, M. DE VALCHAUMÉ.
La scène est assez vivement menée.
_Madame de Saint Pré._--«D'où vient ce sang?
_M. de Valchaumé._--«Ce n'est rien; ne parlons pas de cela. Il faut
absolument que je voie ton mari; il faut que je le rencontre
sur-le-champ.
_Madame de Saint-Pré._--«Oui tu le verras; mais il va te proposer un
duel; tu le refuseras; je le veux, tu me le promets?
_De Valchaumé._--«Je te le jure!
_Madame de Saint-Pré._--«Ah! fais bien appel à ton sang-froid; sois
calme avec lui; pas d'emportement, quoi qu'il te puisse dire!
_De Valchaumé._--«Sois persuadée que jamais il ne me forcera à me battre
avec lui.»
(Les deux amants se font ici de touchants adieux et de Valchaumé passe
dans le salon.)
SCÈNE V.--_Dans le salon._
DE VALCHAUMÉ, _seul_.
Nouveau monologue; de Valchaumé se livre encore à une invocation à sa
conscience; il parle de ses remords, il en est accablé; il entend les
reproches secrets qui le poursuivent; il termine enfin sa tirade, à la
fois philosophique et humanitaire, par une dernière invocation au
vertueux Jean-Jacques: «Pousse-moi, dit-il, de tout l'élan de ta force,
vers cette vertu qui fit ton bonheur, et qui fera éternellement ta
gloire[192]!»
SCÈNE VI.--_Dans le cabinet de M. de Saint-Pré._
M. DE SAINT-PRÉ, _seul_.
Il est très-agité, il écrit; il se lève, il va et vient dans la chambre.
Il fait demander si M. de Valchaumé est rentré; on lui répond qu'il est
au salon. Alors, il pose lui-même les scellés sur tous ses meubles à
serrure; tout à coup la cire allumée dont il se sert dans son opération
tombe sur un amas de papiers qui couvre le plancher, et elle y met le
feu. De Saint-Pré regarde la flamme avec un accent indéfinissable: «Oh!
s'écrie-t-il, si la maison ne renfermait que ces deux misérables et moi,
je la laisserais brûler!» (_Il sort deux pistolets de son tiroir et il
quitte la scène._)
SCÈNE VII.--_Dans le salon._
En entrant au salon, M. de Saint-Pré rencontre de Valchaumé.
_De Valchaumé._--«Je désirais vous voir et vous faire mes adieux; je
vais partir.
_De Saint-Pré._--«Partir? dis-tu. Et c'est là la réparation que tu
m'offres! C'est d'une autre manière que nous devons prendre congé l'un
de l'autre?...
_De Valchaumé._--«Vous voulez vous battre? je ne me battrai jamais
contre vous.
_De Saint-Pré._--«Tu ne te battras pas?
_De Valchaumé._--«Non.»
Saint-Pré présente alors un pistolet à de Valchaumé; celui-ci le refuse
d'abord, puis, le saisissant d'une main convulsive, il le tend lui-même
à son adversaire en s'écriant: «Tue-moi! je serai heureux de recevoir la
mort de ta main!...
--Défends-toi! répond de Saint-Pré; bien que tu ne sois plus mon égal,
puisque tu n'as pas d'honneur, je consens cependant à me battre avec
toi!...»
A ce moment, de Valchaumé chancelle; il tombe épuisé sur un fauteuil:
«Achevez-moi!» s'écrie-t-il. La mise en scène est indescriptible. De
Valchaumé, en proie à une rage en quelque sorte frénétique, court comme
un furieux dans la chambre; il pleure, il sanglote, il a des
convulsions, il se traîne par terre; ses cris attirent dans le salon
Mme de Saint-Pré.
SCÈNE VIII.
LES MÊMES, MADAME DE SAINT-PRÉ.
A l'entrée de Mme de Saint-Pré, de Valchaumé l'attire à lui et il se
jette avec elle aux pieds de M. de Saint-Pré:
_De Valchaumé._--«C'est moi qui l'ai séduite! je suis seul coupable.
Pardonne-lui; elle est digne de ton pardon, elle est toujours digne de
toi! Quant à moi, je vous quitte à jamais et je vais m'ensevelir dans
mes remords.
_De Saint-Pré._--«Vis, et sois meilleur!»
FIN.
IV
NOTICE GÉNÉALOGIQUE SUR BEAUMARCHAIS ET SA FAMILLE.
Voici sur la famille même de Beaumarchais et sur son origine
d'intéressants détails que je résume d'après une longue et substantielle
nomenclature du précieux _Dictionnaire critique_ de Jal, et que je
complète à l'aide du non moins précieux travail de M. de Loménie et
aussi au moyen de renseignements personnels provenant de sources
authentiques et même officielles.
Le membre le plus anciennement connu de la famille Caron est le
grand-père même de Beaumarchais, Daniel Caron, «maître orlogeur» à
Lizy-sur-Ourcq, diocèse de Meaux (Seine-et-Marne); sa grand-mère se
nommait Marie Fortin. Tous deux étaient protestants calvinistes[193].
Ils eurent quatorze enfants, dont la plupart moururent en bas âge, et
dont trois seulement nous sont connus en 1708, date de la mort du père:
André-Charles, Pierre et Marie Caron.
Mme veuve Caron vint alors à Paris, où elle s'établit avec ses trois
enfants. Les deux fils suivent la carrière paternelle et se font
horlogers, chacun de son côté. La soeur épouse, le 30 septembre 1720,
un marchand chandelier du nom d'André Gary.
André-Charles Caron se marie à son tour, le 15 juillet 1722, à la
paroisse Saint-André-des-Arcs, avec Marie-Louise Pichon. Deux ans
auparavant il avait abjuré le calvinisme, et au mois de mars de la même
année 1722 il avait été reçu maître horloger.
Mme Caron donna dix enfants à son mari en moins de douze années; en
voici la liste complète:
1º Une fille, Vincente-Marie, née le 26 avril 1723.
2º Une deuxième fille, Marie-Josèphe, née le 13 février 1725, et
mariée, en 1748, à Louis Guilbert, «maître maçon», qui mourut d'une
attaque de folie furieuse en Espagne, où il avait été nommé l'un des
architectes du roi.
3º Un fils, Jean-Marie, né le 17 novembre 1726.
4º Un deuxième fils, Augustin-Pierre, né le 9 janvier 1728.
5º Un troisième fils[194], François, né en 1730 et mort en 1739.
6º Une troisième fille, Marie-Louise, née en 1731. C'est elle qui fut
fiancée à Clavijo. Les mémoires contre Goëzmann et le drame de Goethe
ont immortalisé son aventure et son nom[195].
7º Un quatrième fils, Pierre-Augustin Caron, qui devait illustrer le nom
de Beaumarchais. Né le 24 janvier 1732[196], il eut pour parrain
«Pierre-Augustin Picard, fils mineur de Pierre Picard, marchand
chandelier, rue Aubry-le-Boucher, paroisse de Saint-Josse», et pour
marraine sa cousine «Françoise Gary, fille mineure d'André Gary,
marchand chandelier, demeurant rue des Boucheries, paroisse
Saint-Sulpice».
8º Une quatrième fille, Madeleine-Françoise, née le 30 mars 1734. Elle
épousa en 1766 un horloger nommé Jean-Antoine Lépine. Elle lui donna
deux enfants, un garçon qui se fit militaire, et une fille qui épousa
également un horloger, du nom de Raguet.
9º Une cinquième fille, Marie-Julie, née le 24 décembre 1735. C'est la
plus distinguée de la famille. Elle était à la fois poëte et musicienne,
elle jouait de la harpe et du violoncelle, parlait l'espagnol et
l'italien, et écrivait de fort jolies lettres dont la plupart nous sont
parvenues. Elle mourut, au mois de mai 1798, un an avant Beaumarchais.
10º Une sixième fille, Jeanne-Marguerite, qui épousa en 1767
Octave-Janot de Miron, intendant de la maison royale de Saint-Cyr. Elle
était aussi poëte et surtout très-bonne musicienne, jouant de la harpe
et chantant très-joliment; elle excellait en outre dans la comédie. Elle
n'eut qu'une fille, qui fut mariée et établie à Orléans.
Le 17 août 1758 la mère de Beaumarchais meurt, et huit ans après, le
janvier 1766, son père se marie, en seconde noces, à l'âge de
soixante-neuf ans, à «Jeanne Guichon, veuve de Pierre Henry, bourgeois
de Paris», qui en avait elle-même soixante. Mais, en 1768, il perd cette
seconde femme, et nous le voyons cette fois, contre le gré de ses
enfants, se remarier pour la troisième fois, le 18 avril 1775, à l'âge
de soixante dix-sept ans, et quelques mois seulement avant sa mort, avec
Suzanne-Léopolde Jeantot. «C'était, dit M. de Loménie, une vieille fille
astucieuse[197] qui le soignait et qui s'en fit épouser dans l'espoir de
rançonner Beaumarchais. Profitant de la faiblesse du vieillard, elle
s'était fait assigner, par son contrat de mariage, un douaire et une
part d'enfant.» Beaumarchais, devant la menace qu'elle lui fit d'un
procès, racheta ses droits, réels ou imaginaires, moyennant une somme de
6,000 francs.
Quant au père Caron, il était mort le 23 octobre 1775 et avait été
enterré à l'église Saint-Jacques-de-la-Boucherie.
De son côté, Beaumarchais, à l'exemple de son père, contracta trois
mariages. Le premier est même entouré de circonstances assez
romanesques. En 1765, à vingt-trois ans, Beaumarchais était contrôleur
de la maison du roi. Il avait pour collègue un sieur Pierre Franquet,
alors âgé de quarante-neuf ans, et dont la femme en avait tout au plus
trente-trois ou trente-quatre. Le futur écrivain était très-amicalement
reçu dans l'intimité du ménage, et il en profita pour faire la cour à la
belle «contrôleuse». Celle-ci ne resta pas insensible aux assiduités, à
l'esprit et aux galanteries du jeune homme. On n'oserait cependant pas
certifier qu'elle oublia pour lui, du vivant de son mari, le plus sacré
de ses devoirs, mais il est certain qu'elle inspira une assez vive
passion à son adorateur. En effet le futur Beaumarchais la suivit de
quartier en quartier, lors de deux ou trois déménagements qu'elle opéra
dans les derniers temps de la vie de son mari, lequel mourut dans le
logement commun, rue de Bracque, en janvier 1756. Caron déclara alors à
sa famille qu'il épouserait la veuve Franquet. Il n'avait que
vingt-trois ans, la dame en avait trente-quatre[198], et en présence de
cette grande différence d'âge, et aussi du scandale occasionné depuis
longtemps déjà par les amours de Beaumarchais, le père et la mère Caron
firent tous les efforts imaginables pour tâcher de rendre le mariage
impossible. Mais le fils tint bon et obtint enfin le consentement
nécessaire; toutefois ses parents refusèrent d'assister aux formalités
et cérémonies du mariage. Le 27 novembre 1756 Beaumarchais fut enfin uni
à celle qu'il aimait, à l'église Saint-Nicolas-des-Champs[199].
De sa première femme, Beaumarchais n'eut pas d'enfants; il la perdit
d'ailleurs moins d'un an après l'avoir épousée, le 30 septembre 1757.
Le 11 avril 1768, il se remarie avec une seconde veuve, dame Geneviève
Watebled, dont le mari, mort en 1767, Antoine Levesque, était de son
vivant garde magasin général des menus plaisirs du roi. La deuxième
femme de Beaumarchais avait trente-huit ans, alors qu'il n'en avait que
trente-six; mais en revanche elle lui apportait une grande fortune.
L'acte de mariage donne cette fois au futur ses deux noms réunis, avec
addition de ses titres et qualités: «Caron de Beaumarchais, écuyer,
conseiller, secrétaire du roi et lieutenant général de la Varenne du
Louvre.»
Le 14 décembre suivant, «au bout de huit mois et huit jours de mariage»,
la femme de Beaumarchais lui donnait un fils, qui fut baptisé Augustin
et qui mourut le 17 octobre 1772, deux ans après sa mère, laquelle
succomba, en quelques jours, aux suites d'une seconde couche, le 20
novembre 1770.
Il se remaria une troisième fois quelques années plus tard, en 1778,
avec Marie-Thérèse Willer-Mawlas, jeune personne d'origine suisse et
dont le père François Willer-Mawlas, mort en 1757, avait été attaché à
la grande maîtrise des cérémonies, sous Louis XV. C'était une femme
douce et belle «très-remarquable par l'intelligence, l'esprit et le
caractère». Elle s'était éprise de Beaumarchais sans le connaître,
attirée à lui par le bruit qui se faisait alors autour de son nom, de
ses écrits, de ses aventures et de sa personne. Leur union fut donc un
mariage d'inclination, et ce fut le plus heureux de ceux que contracta
Beaumarchais. Elle lui survécut, n'étant morte qu'en l'année 1816.
Quant à Beaumarchais, il mourut subitement, dans la nuit du 17 au 18 mai
1799, d'une attaque d'apoplexie. Il avait seulement soixante-sept ans et
trois mois.
La soudaineté de sa mort a donné lieu à diverses suppositions que sa
famille a voulu démentir. On a parlé d'un suicide par le poison, ou par
l'opium. Jusqu'en ces derniers temps ce bruit calomnieux a été fort
accrédité. Le gendre de Beaumarchais s'en est justement ému, et le 7
octobre 1849 il écrivait à ce sujet à M. de Loménie une lettre dont
voici le plus curieux passage:
«Monsieur,
«Je viens d'apprendre avec un étonnement pénible les bruits que l'on a
fait courir sur les derniers moments de Beaumarchais, mon beau-père.
L'assertion mensongère de son suicide, qui a été reproduite dans des
écrits sérieux, m'oblige à repousser, avec toute l'indignation qu'elle
mérite, une fable dont la famille et les amis de Beaumarchais se
seraient émus s'ils l'avaient connue plus tôt.
«Beaumarchais, après avoir passé en famille la soirée la plus animée, où
jamais son esprit n'avait été plus libre et plus brillant, a été frappé
d'apoplexie. Son valet de chambre en entrant chez lui le matin, l'a
trouvé dans la même position où il l'avait laissé en le couchant, la
figure calme et ayant l'air de reposer. Je fus averti par les cris de
désespoir du valet de chambre. Je courus chez mon beau-père, où je
constatai cette mort subite et tranquille...[200]»
Les funérailles de Beaumarchais eurent lieu avec une grande simplicité
et en dehors de toute manifestation publique. C'est dans l'intérieur
même de son jardin, au fond d'une sombre allée où il avait lui-même
désigné le lieu de sa sépulture, que fut déposé son cercueil. «Son
gendre, ses parents, ses amis et quelques gens de lettres qui
l'aimaient, dit Gudin, cité par M. de Loménie, lui rendirent les
derniers devoirs, et Collin d'Harleville proféra un discours que j'avais
composé dans l'épanchement de ma douleur, mais que je n'étais pas en
état de prononcer...» «Sous ce bosquet funéraire, ajoute M. de Loménie,
après une vie si orageuse Beaumarchais espérait sans doute pouvoir dire:
_Tandem quiesco_! et le cercueil qui le protégeait a dû être transporté
dans un des grands cimetières qui deviendront aussi des rues et des
places publiques.»
Enfin, dans l'édition des _OEuvres complètes_ de Beaumarchais publiée
en 1809 par Gudin, ce fidèle et inséparable ami de sa vie tout entière
parle ainsi de cette mort si foudroyante: «La nature lui épargna les
chagrins d'une lente destruction et les angoisses d'une longue agonie;
il fut frappé d'apoplexie pendant son sommeil, et il sortit de la vie
comme il y était entré, sans s'en apercevoir[201].»
De son troisième mariage, Beaumarchais avait eu une fille,
Amélie-Eugénie, qu'il maria, le 11 juillet 1796, à M. Delarue, dont son
célèbre beau-père parle ainsi lui-même dans une lettre postérieure de
près d'un an à cette union: «Ma fille, écrit-il, le 6 juin 1797, à M.
T..., est la femme d'un bon jeune homme qui s'obstinait à la vouloir
quand on croyait que je n'avais plus rien. Elle, sa mère et moi, nous
avons cru devoir récompenser ce généreux attachement; cinq jours après
mon arrivée, je lui ai fait ce joli présent. Ils auront du pain, mais
c'est tout, à moins que l'Amérique ne s'acquitte envers moi, après vingt
ans d'ingratitude[202].»
M. Louis-André-Toussaint Delarue était né le 1er novembre 1768, à
Paris. En 1789, il devint aide de camp de Lafayette; sous l'Empire il
fut administrateur des contributions indirectes. Nous le trouvons, en
1814, adjoint au maire de VIIIe arrondissement, et en cette qualité
il reçoit la croix de la Légion d'honneur le 27 juillet de la même
année. Le gouvernement de juillet le crée colonel de la huitième légion
de la garde nationale et le nomme officier de la Légion d'honneur le 19
octobre 1831. En 1840 le grade de maréchal-de-camp de la garde nationale
lui est offert, et en 1841, le 29 avril, il reçoit le sautoir de
commandeur de la Légion d'honneur. C'est seulement en 1848 qu'il
abandonne son grade pour prendre sa retraite définitive, ayant alors
quatre-vingts ans. Il ne mourut que quinze ans après, le 1er juin
1864, âgé de quatre-vingt-quinze ans.
Mme Eugénie Delarue, sa femme, était morte depuis le mois de juin
1832. Elle avait donné deux fils à son mari:
* * * * *
1º Delarue (Charles-Édouard), né le 7 vendémiaire an VIII (9 octobre
1799), à Paris, «à quatre heures du soir, boulevard Antoine, nº 1,
huitième municipalité, fils de André-Toussaint Delarue, rentier, et
d'Amélie-Eugénie Caron-Beaumarchais, sa femme, mariés à l'état civil de
la deuxième municipalité le 29 messidor an IV.»
Le jeune Delarue embrassa la carrière militaire. Il fut page de Napoléon
Ier du 2 mai au 20 juin 1815, sous-lieutenant d'état-major le 20
janvier 1821, capitaine du 6e de lanciers le 27 août 1830, officier
d'ordonnance de Louis-Philippe le 26 mars 1841, colonel du 2e
lanciers le 23 février 1847, et enfin général de brigade le 28 décembre
1862. En 1864 il entra dans le cadre de réserve. Il avait obtenu la
croix de commandeur de la Légion d'honneur le 8 août 1858; il était
encore décoré, depuis 1839, de la croix d'officier de l'ordre de la Tour
et de l'Épée de Portugal, et depuis 1844 de la croix d'officier de
Léopold de Belgique[203].
2º Delarue (Alfred-Henri), né à Paris, le 3 germinal an XI (24 mars
1803), «porte Saint-Antoine, nº 1, division de Montreuil». Ce deuxième
petit-fils de Beaumarchais a fait son chemin dans l'administration des
finances. Le 5 février 1838 il fut nommé receveur particulier-percepteur,
à Paris. Le 18 juin 1849 il occupait la même fonction au IIe
arrondissement, et le 29 décembre 1859 il était nommé au même emploi
dans le VIIIe arrondissement. Enfin le 10 juillet 1865 il recevait la
croix de la Légion d'honneur[204].
Ajoutons que, justement fiers du nom illustre de leur aïeul, les deux
petits-fils de Beaumarchais ont obtenu, par décret impérial du 25 août
1853, confirmé par jugement du tribunal de la Seine du 4 novembre 1864,
«l'autorisation de joindre à leur nom patronymique _Delarue_ celui de
_Beaumarchais_ et de s'appeler à l'avenir _Delarue-Beaumarchais_[205]».
Complétons nos renseignements en disant qu'une arrière-petite-fille de
Beaumarchais a épousé M. Roulleaux-Dugage (Charles-Henri), «né à Alençon
le 7 floréal an X (26 avril 1802), fils de Jacques-François-Nicolas
Roulleaux, conseiller de la préfecture de l'Orne, et de dame
Adélaïde-Victoire Bertrand». Député de l'Hérault en 1852, en 1867, en
1863 et en 1869, M. Roulleaux-Dugage avait été d'abord, de 1835 à 1848,
préfet des départements de l'Ardèche, de l'Aude, de la Nièvre, de
l'Hérault et de la Loire-Inférieure. Président du conseil général de
l'Orne, il réside habituellement au Château de Lyvonnière, près
Domfront. L'Empereur l'a créé grand officier de la Légion d'honneur le
14 août 1866[206].
GEORGES D'HEYLLI.
ERRATA
Page XXVII, dans la Notice, ligne 15, au lieu de _croit_, lisez _croît_.
Page XXIX, dans la Notice, ligne 7, à la note, au lieu de _suspecte_,
lisez _suspectes_.
Page LIII, dans la Notice, ligne dernière, au lieu de _Desessarts_,
lisez _Desessarts_.
Page LXVII, dans la Notice, ligne 7, au lieu de 19 _août_ 1787, lisez 19
_août_ 1785.
Page 227, aux Appendices, ligne 28, au lieu de _rapprochez de la scène
IIe_, lisez... _de la scène IIIe_.
Page 242, aux Appendices, ligne 4, dans un certain nombre d'exemplaires
de ce volume, au lieu de _à l'aide du précieux travail_, lisez _à l'aide
du non moins précieux travail_.
TABLE
Lettre modérée sur la chute et la critique du _Barbier de Séville_ 3
LE BARBIER DE SÉVILLE, ou _la Précaution inutile_, comédie en quatre
actes 31
Variantes du _Barbier de Séville_ 171
APPENDICES.
I. Deux lettres de M. Édouard Fournier relatives à un récent
achat de manuscrits de Beaumarchais 205
II. Nomenclature des pièces comprises dans cet achat 212
III. L'AMI DE LA MAISON, drame inédit en trois actes
1. Un drame inédit de Beaumarchais 220
2. _L'Ami de la Maison_ et _le Supplice d'une femme_ 223
3. Analyse détaillée, et scène par scène, des trois actes de _l'Ami
de la maison_ 229
IV. Notice généalogique sur Beaumarchais et sur sa famille 242
Errata 250
NOTES:
[1] _Tissot_ (Simon-André), illustre médecin, né en Suisse en 1728, mort
en 1797. Ses oeuvres choisies forment 8 vol. in-8º (Paris, 1809).
Beaumarchais fait ici allusion à deux de ses principaux écrits: _De la
santé des gens de lettres_ (1769, in-32), et _Essai sur les maladies des
gens du monde_ (1770, in-12), dont le succès fut populaire et
considérable.
[2] Allusion à un journaliste de Bouillon qui avait fort malmené
Beaumarchais et sa pièce.
Il avait déjà parlé de ces critiques aux comédiens eux-mêmes dans une
lettre intime qu'il leur adressait quelque temps avant d'écrire cette
épître-préface: «Tant qu'il vous plaira, Messieurs, de donner _le
Barbier de Séville_, je l'endurerai avec résignation. Et puissiez vous
crever de monde, car je suis l'ami de vos succès et l'amant des miens...
Si le public est content, si vous l'êtes, je le serai aussi. Je voudrais
bien pouvoir en dire autant du _Journal de Bouillon_; mais vous avez
beau faire valoir la pièce, la jouer comme des anges, il faut vous
détacher de ce suffrage; on ne peut pas plaire à tout le monde.
«Je suis, Messieurs, avec reconnaissance, etc...
«_Signé_: CARON DE BEAUMARCHAIS.»
(_Lettre citée par M. de Loménie_, tome II)
[3] _Eugénie et les Deux Amis._
[4] _Mémoires judiciaires contre les sieurs de Goëzmann, Marin, Lablache
et d'Arnaud_ (1774).
[5] Ce sera l'opéra de _Tarare_.
[6] On peut ainsi préciser facilement l'époque où Beaumarchais écrivait
cette préface, la 17e représentation du _Barbier_ ayant eu lieu le
mercredi 16 août 1775, et la 18e le samedi suivant.
[7] Imbroglio.
[8] Mot de l'invention de Beaumarchais.
[9] La résille.
[10] Célèbre astrologue-nécromancien du temps de Henri II. Catherine de
Médicis le fit venir à Paris et eut souvent recours à lui pour les
expériences de divination auxquelles on sait qu'elle se livrait.
[11] Beaumarchais présente ici par avance la scène de la reconnaissance
de Figaro, que nous retrouverons dans _la Folle Journée_.
[12] La citation est inexacte, d'autant mieux que le mot principal «le
hasard», sur lequel repose l'argumentation de Beaumarchais, ne s'y
trouve même pas. Voici d'ailleurs le passage même dans son intégrité:
«J'avois besoin d'un homme que je pusse, dans ces conjonctures, mettre
devant moi. Il me falloit un fantôme, mais il ne me falloit qu'un
fantôme, et, par bonheur pour moi, il se trouva que ce fantôme fut petit
fils d'Henri le Grand, qu'il parla comme on parle aux halles, ce qui
n'est pas ordinaire aux enfants d'Henri le Grand, et qu'il eut de grands
cheveux bien longs et bien blonds. Vous ne pouvez vous imaginer le poids
de cette circonstance; vous ne pouvez concevoir l'effet qu'ils firent
dans le peuple.» (_Mémoires de Retz_, édition Charpentier, 1865, tome
Ier, page 267.)
[13] Vieux mot.
[14] Terme chirurgical: celui qui pratique la saignée. Il vaudrait mieux
_phlébotomiste_. D'ailleurs, usuellement, on n'emploie ni l'un ni
l'autre mot.
[15] _Hédelin_, abbé d'_Aubignac_, né en 1604, mort en 1676. Il a
composé, d'après Aristote, un ouvrage assez médiocre, _Pratique du
théâtre_ (1669, in-4º), auquel Beaumarchais fait ici allusion. Il
détestait Corneille, dont il était jaloux, et il a donné une tragédie,
_Zénobie_, qui n'eut aucun succès.
[16] Elle en supporta, et de la meilleure, comme tout le monde le sait.
Voici les titres des principales oeuvres musicales inspirées par _le
Barbier_:
1º _Le Barbier de Séville_, opéra bouffe de Païsiello, joué pour la
première fois à Saint-Pétersbourg en 1780, et à Paris le 12 juillet
1789, deux jours avant la prise de la Bastille;
2º _Le Barbier de Séville_, opéra de Nicolo Isouard, joué à Malte à la
fin du siècle dernier;
3º _Le Barbier de Séville_, ballet en trois actes, de Blache et Duport,
représenté à l'Opéra le 30 mai 1806;
4º _Le Barbier de Séville_, opéra bouffe en deux actes, du maestro G.
Rossini, joué pour la première fois à Rome en décembre 1816, et à Paris
le 26 octobre 1819;
5º _Almaviva et Rosine_, pantomime avec musique, sans nom d'auteur,
jouée à la porte Saint-Martin le 19 avril 1817;
Enfin plus tard _la Folle Journée_ servira de thème à la musique de
Mozart.
[17] Fameux danseur de l'Opéra (1748-81) qui s'était baptisé lui-même
_le Dieu de la danse_. Il est mort en 1808, à soixante-dix-neuf ans. Sa
femme, qui a été aussi très-célèbre comme danseuse, est morte la même
année, à cinquante-six ans.
[18] _Bercher_, dit _Dauberval_, danseur comique, mort en 1806, à
soixante-quatre ans. Il a appartenu à l'Opéra de 1761 à 1783, classé
dans ce qu'on appelait _les danseurs seuls_, c'est-à-dire les grands
premiers sujets. On l'avait surnommé _le Préville de la danse_. Il a
composé quelques ballets.
[19] Verbe de la composition de Beaumarchais.
[20] L'un des manuscrits du Théâtre-Français orthographie Figaro, tout
le long de la pièce, _Figuaro_.
[21] Ce qu'on nomme chez nous un «beau»; mais un «beau» vulgaire, une
sorte de coq de village ou d'artisan endimanché.
[22] Dans le manuscrit de la Comédie-Française Basile est qualifié
«organiste et musicien italien».
[23] Capitale de l'Andalousie, dit le manuscrit.
[24] Cette petite partition est de nos jours difficile à trouver. La
Bibliothèque du Conservatoire de musique en possède un exemplaire, en
assez mauvais état, et que nous avons eu sous les yeux. C'est une
partition grand in-4º arrangée pour orchestre avec l'indication des jeux
de scène, des paroles et des voix. On lit sur la première page cette
note manuscrite: _On croit que cette musique est de Beaumarchais_, et au
verso, de la même main: _Cette musique est de M. de Beaumarchais_. La
musique du _Barbier_ n'accompagnant pas, comme dans _les Deux Amis_, la
pièce imprimée, et n'offrant d'ailleurs, à cause de sa médiocrité, aucun
véritable intérêt, nous avons jugé inutile de la reproduire.
[25] Variante 1.
[26] Variante 2.
[27] Variante 3.
[28] Variante 4.
[29] Variante 5.
[30] Variante 6.
[31] Variante 7.
[32] Variante 8.
[33] Variante 9.
[34] Variante 10.
[35] Variante 11.
[36] Variante 12.
[37] Variante 13.
[38] Variante 14.
[39] Mot fabriqué par Beaumarchais à l'adresse du censeur Marin, l'un de
ses adversaires dans l'affaire Goëzmann.
[40] Encore un mot inventé pour désigner les journalistes, les
critiques, etc., qu'il appelle encore «les puces» dans le manuscrit du
Théâtre-Français.
[41] Variante 15.
[42] Variante 16.
[43] Variante 17.
[44] Bartholo n'aimoit pas les drames. Peut-être avoit-il fait quelque
Tragédie dans sa jeunesse. (_Note de Beaumarchais._)
[45] Variante 18.
[46] Variante 19.
[47] Variante 20.
[48] Variante 21.
[49] Variante 22.
[50] Variante 23.
[51] Variante 24.
[52] Variante 25.
[53] Variante 26.
[54] Variante 27.
[55] Variante 28.
[56] Variante 29.
[57] Variante 30.
[58] Variante 31.
[59] Variante 32.
[60] Variante 33.
[61] On dit aujourd'hui _besoigneux_.
[62] Variante 34.
[63] Variante 35.
[64] Variante 36.
[65] Variante 37.
[66] Variante 38.
[67] Variante 39.
[68] Variante 40.
[69] Variante 41.
[70] Variante 42.
[71] Le mot _enfiévré_, qui n'est plus françois, a excité la plus vive
indignation parmi les Puritains Littéraires; je ne conseille à aucun
galant homme de s'en servir: mais M. Figaro!... (_Note de
Beaumarchais._)
[72] Variante 43.
[73] Variante 44.
[74] Variante 45.
[75] Variante 46.
[76] Variante 47.
[77] Variante 48.
[78] Vieux mot: à me sentir de la douleur.
[79] Variante 49.
[80] Variante 50.
[81] Variante 51.
[82] Variante 52.
[83] Variante 53.
[84] Variante 54.
[85] Variante 55.
[86] Variante 56.
[87] Variante 57.
[88] Variante 58.
[89] Variante 59.
[90] Trait emprunté textuellement par Beaumarchais à une petite comédie
d'à-propos de Brécourt, _l'Ombre de Molière_ (1674).
[91] Variante 60.
[92] Variante 61.
[93] Variante 62.
[94] Variante 63.
[95] Variante 64.
[96] Variante 65.
[97] Variante 66.
[98] Variante 67.
[99] Variante 68.
[100] Variante 69.
[101] Variante 70.
[102] Variante 71.
[103] Variante 72.
[104] Variante 73.
[105] Variante 74.
[106] Variante 75.
[107] Variante 76.
[108] Variante 77.
[109] Variante 78.
[110] Variante 79.
[111] Variante 80.
[112] Variante 81.
[113] Variante 82.
[114] Variante 83.
[115] Variante 84.
[116] Variante 85.
[117] Variante 86.
[118] Variante 87.
[119] Variante 88.
[120] Cette Ariette, dans le goût Espagnol, fut chantée le premier jour
à Paris, malgré les huées, les rumeurs et le train usités au Parterre en
ces jours de crise et de combat. La timidité de l'Actrice l'a depuis
empêchée d'oser la redire, et les jeunes Rigoristes du Théâtre l'ont
fort louée de cette réticence. Mais si la dignité de la Comédie
Française y a gagné quelque chose, il faut convenir que _le Barbier de
Séville_ y a beaucoup perdu. C'est pourquoi, sur les Théâtres où quelque
peu de Musique ne tirera pas autant à conséquence, nous invitons tous
Directeurs à la restituer, tous Acteurs à la chanter, tous Spectateurs à
l'écouter, et tous Critiques à nous la pardonner, en faveur du genre de
la Pièce et du plaisir que leur fera le morceau. (_Note de
Beaumarchais._)
[121] Encore un vieux mot: se déranger souvent à propos de rien, perdre
son temps en «flâneries» inutiles.
[122] Variante 89.
[123] Variante 90.
[124] Variante 91.
[125] Variante 92.
[126] Variante 93.
[127] Variante 94.
[128] Variante 95.
[129] Variante 96.
[130] Variante 97.
[131] Variante 98.
[132] Variante 99.
[133] Variante 100.
[134] Variante 101.
[135] Variante 102.
[136] Variante 103.
[137] Variante 104.
[138] Variante 105.
[139] Variante 106.
[140] Variante 107.
[141] Variante 108.
[142] Variante 109.
[143] Variante 110.
[144] Variante 111.
[145] Variante 112.
[146] Variante 113.
[147] Variante 114.
[148] Variante 115.
[149] Variante 116.
[150] Variante 117.
[151] Variante 118.
[152] Variante 119.
[153] Variante 120.
[154] Variante 121.
[155] Rôle du dragon dans _le Déserteur_ de Sedaine et Monsigny, joué
pour la première fois à la Comédie-Italienne le 6 mars 1769.
[156] Sans doute pour «irréfutable».
[157] Sauvage du Canada.
[158] Jambe grosse et enflée.
[159] Bartholo coupe le signalement à l'endroit qu'il lui plaît. (_Note
de Beaumarchais._)
[160] A cette tourière Beaumarchais substitua en variante sur le
manuscrit (provenant de Londres) «un vieux avare», et le couplet
commençait alors ainsi:
Cet avare, chargé d'or,
Vêtu d'un habit de bure,
Tient la clef de son trésor...
L'autre manuscrit, celui de la Comédie, donne encore une autre variante:
AIR: _Robin Turelure_.
Pour irriter nos désirs,
Bartholina sous la bure
Tient la clef de nos plaisirs.
D'ailleurs, tout le passage relatif à soeur Vénus est raturé sur le
manuscrit, mais assez légèrement cependant pour être très-facilement lu.
[161] Bouilloire à large ventre, avec un bec pour diriger le liquide et
une anse pour saisir le vase.
[162] Voyez, sur cette librairie, la lettre suivante.
[163] Le principal employé de la maison Dulau m'en fit voir la mention
sur le _Catalogue_ de cette année-là. Le prix en était marqué 300
francs. C'était bien modeste, pour ne pas dire bien modique: il ne vint
cependant pas un seul amateur. Pour les Anglais, en dehors de nos grands
classiques, notre littérature n'existe guère, comme la leur au reste
n'existe pas pour nous, en dehors de Shakespeare, Milton, Byron, Scott
et quelques autres. Beaumarchais, en 1828, était presque un inconnu pour
eux. L'est-il beaucoup moins aujourd'hui? En tout cas, ce ne sont pas
ses pièces qui l'auront popularisé à Londres. On sait que, pour ne pas
froisser la _gentry_, le _Mariage de Figaro_, cette satire de toutes les
noblesses en décadence, est défendue encore aujourd'hui sur les mêmes
théâtres où l'on joue _la Grande Duchesse_ d'Offenbach!
[164] C'était un billet de banque de 500 francs[A]. La maison Dulau, qui
n'avait pas trouvé marchand à 300 francs, en 1826, avait cru faire une
affaire excellente par cette plus-value de 200 francs en 1863.
[165] Ils n'y arrivèrent que six semaines après, à cause du retard que
la personne qui s'était chargée de les rapporter dut subir pour son
retour de Londres à Paris. Édouard Thierry se hâta de m'en faire part.
Voici son billet:
«Mon cher ami,
«Nous avons les manuscrits de Beaumarchais entre les mains. Quand
vous voudrez les venir voir, ou pour mieux dire les revoir, je
mettrai mon cabinet à votre disposition.
«Tout à vous.
«ÉDOUARD THIERRY.
«16 novembre 1863.»
[A] Le prix précis de l'achat a été de 509 fr. 10 c. J'ai relevé,
moi-même, ce chiffre porté, à la date du 26 septembre 1863, sur le
registre des dépenses journalières de la Comédie-Française, qui m'a été
obligeamment communiqué par l'aimable secrétaire du théâtre, M.
Verteuil.
GEORGES D'HEYLLI.
[166] Il s'était fait, dit Chateaubriand, «libraire du clergé français
émigré.» (_Mémoires d'outre-tombe_, _t._ III, p. 273.)--Il publia, en
1799, une des premières éditions du _Génie du Christianisme_.
[167] Le fait fut raconté, non sans dépit, par le principal employé de
la librairie Dulau, à la personne chargée de rapporter les manuscrits,
et qui à son tour le raconta à Édouard Thierry, de qui je le tiens.
[168] J'aurais pu songer à la famille même de Beaumarchais, mais la
seule personne que j'y connusse, M. Lemolte Chalary, conseiller à la
Cour royale d'Orléans, fils d'une des soeurs de Beaumarchais, était
alors en voyage comme tout bon magistrat qui prend ses vacances, et je
ne savais où l'atteindre. Quand je le vis à son retour, il en fut
très-fâché, moins encore pourtant que M. Delarue, petit-fils de
Beaumarchais, qui vint me voir après ma lettre au _Temps_. Il doutait
d'abord de la réalité de la découverte, mais lorsque je l'en eus
convaincu, il eut le plus vif regret de n'en pas avoir été instruit le
premier à cause des révélations parfois compromettantes que pouvait
contenir la partie politique des manuscrits.
[169] Ce furent ses propres expressions.
[170] On sait de quelle faveur il jouissait près de ce ministre, qui le
remit à flot. Je lis dans les _Nouvelles de la cour_, conservées aux
archives du château d'Harcourt, sous la date du 13 septembre 1776: «Les
affaires du sieur Caron de Beaumarchais commencèrent à se trouver en
meilleur état, grâce au goût qu'a pris pour lui M. de Maurepas, que ses
saillies amusent beaucoup.»
[171] Au mois de janvier 1776.--C'est cette négociation, où le plus beau
rôle ne fut pas pour Beaumarchais, et que l'on connaît déjà par les
publications de M. Frédéric Gaillardet, qui tenait surtout au coeur de
M. Delarue quand il vint me parler des manuscrits de son grand-père.
Elle est ici plus complète que partout et ne tient pas moins d'un
volume.
[172] Voyez l'appendice IV.
[173] Nous avons donné cette pièce dans notre notice sur _le Barbier_.
[174] La Comédie-Française était alors au faubourg Saint-Germain, rue de
l'Ancienne-Comédie.
[175] Pièce de vers badine et médiocre dont je donne seulement la
première et la dernière strophe.
[176] Avec un curieux _post-scriptum_ resté inédit.
[177] Cette lettre fait partie de la correspondance publiée par Gudin,
lettre XXXIX, 7º vol. des _OEuvres complètes_.
[178] Cette lettre ne figure pas dans l'édition de 1809.
[179] M. de Loménie, qui a sans doute de bonnes raisons pour le faire,
ayant eu entre les mains tous les papiers de Beaumarchais possédés par
sa famille, attribue positivement cette farce à Beaumarchais lui-même,
et il la déclare excellente et parfaite en son genre.
[180] Beaumarchais, si fin et si expérimenté en matière de ruses et de
supercheries, se laissa pourtant prendre, comme tant d'autres, à
l'imposture de la chevalière d'Éon, qui était bien en réalité un
chevalier, ainsi que le prouva son autopsie, faite en Angleterre, où
d'Éon résidait, le jour même de sa mort, 21 mai 1810, par le docteur
Copeland, en présence de plusieurs témoins, et entre autres du Père
Élysée, premier chirurgien de Louis XVIII. «D'Éon, dit le rapport, avait
été un homme parfaitement conformé.»
[181] Drame représenté pour la première fois au Théâtre-Français le 26
avril 1865.
[182] Nous savons de plus, par des renseignements pris sur place et aux
meilleures sources, que M. de Girardin n'a «jamais» mis les pieds aux
archives de la Comédie-Française. D'ailleurs sa franchise bien connue et
la tournure indépendante de son esprit défendent toute supposition
d'imitation ou de plagiat dissimulé.
[183] _Le Supplice d'une femme_, drame en 3 actes avec une préface. 1
volume in-8º, paru depuis en in-18, Paris, Michel Lévy, 1865.
[184] _Le Supplice d'une femme_, drame en 3 actes, reçu par le comité du
Théâtre-Français le 14 décembre 1864 (tiré à 100 exemplaires).
Lire aussi, pour être tout à fait au courant de la discussion très-vive
qui s'éleva entre M. de Girardin et son collaborateur au sujet des
remaniements que ce dernier fit subir au _Supplice d'une femme_, la
curieuse brochure de M. A. Dumas fils: _Histoire du Supplice d'une
femme_ (réponse à la préface de M. de Girardin). 1 vol. in-8º, Paris,
Michel Lévy, 1865.
[185] Cette première version a elle-même beaucoup de variantes; les
archives du Théâtre-Français conservent plusieurs textes différents,
retouchés et modifiés par M. de Girardin lui-même avant la bienheureuse
intervention de M. Dumas fils.
[186] Il est bien entendu que l'analogie que je signale est surtout et
beaucoup plus frappante avec _le Supplice d'une femme_ avant les
réductions et amputations que lui fit subir l'auteur de _Diane de Lys_.
[187] Lisez dans la pièce primitive de M. de Girardin la longue et
étrange scène d'explication qui a lieu entre les deux amants,
rapprochez-la de la scène analogue dans _l'Ami de la maison_, puis
comparez.
[188] Je parle toujours, et ici surtout, du drame même tel qu'il a été
conçu et d'abord exécuté par M. de Girardin.
[189] Et je le répète, le lecteur d'ailleurs le verra bien aussi avec
l'analyse que je lui donne de _l'Ami de la maison_, ce drame, sans un
remaniement obligé ne serait certainement pas joué, malgré le renom
éclatant de son auteur vrai ou supposé, jusqu'à la fin de son troisième
acte.
[190] Le dialogue que nous donnons ici n'est pas la reproduction
textuelle mais seulement le résumé du dialogue même du drame original.
[191] Quelques-uns de mes lecteurs trouveront peut-être cette scène
chargée de longueurs, mais peut-être en a-t-elle la permission. Lecteur,
ne t'indipose pas contre moi; je n'ai ni orgueil ni fausse modestie.
Écoute-moi aussi, lecteur, et apprenons ensemble à n'être dupes ni des
choses ni des mots qui les masquent.
Il faut bien que je ne me croie pas un imbécile, puisque j'écris; il
faut bien que je sente en moi du sens, du jugement, de l'esprit même,
puisque je mets ces facultés aux prises avec un sujet qui les exige. Il
faut bien que je m'avoue quelque mérite, puisque je me compare... Ah! je
sens, et je suis heureux de sentir avec qui je puis me comparer! Je
distingue mes maîtres et me prosterne, de loin, devant ces grands
hommes. Mais pour avoir ou n'avoir que le mérite de cette foule de
dramatistes dont les noms ne se lisent, et encore que très-passagèrement,
sur les affiches de nos spectacles, que serais-je, quand encore j'aurais
appris à m'élever au-dessus de leur glaciale monotonie, de leurs beautés
compassées, brillantées, de leur faire conventionnel ou calqué, de leur
éclat clinquanté? La fortune de ces gens est celle de ces emprunteurs
qui vivent sur les moyens de toutes leurs connaissances. Pour moi,
paysan carrier, retiré dans ma chétive demeure, je vis sur mon mince
fonds, défriché de mes mains. Comment ne sentirais-je pas ma médiocrité
à côté de ces riches terres anoblies par de splendides châteaux
qu'occupent l'opulence ou notre antique noblesse? Ami lecteur, adieu; de
longtemps je ne te parlerai de moi.
(_Note textuelle de l'auteur._)
[192] Je serais peu surpris, si jamais ce drame est représenté, qu'il se
trouvât quelque plaisant qui, après ce mot, ajouterait: «que je vous
souhaite, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, ainsi-soit-il.»
(_Note de l'auteur._)
[193] A la mort du père Caron, et quand il s'agit de procéder à son
enterrement, l'Église lui refusa ses prières, ainsi que le constate son
acte de décès, produit à l'époque du mariage de sa fille, en 1720, et où
il est dit que «décédé sans avoir reconnu l'Église catholique,
apostolique et romaine, cela a été cause que la sépulture ecclésiastique
lui a été refusée.»
[194] Beaumarchais n'était donc que «le quatrième fils». Et cependant je
lis dans la biographie du docteur Hoefer: «Beaumarchais, _seul garçon_
dans une famille qui comptait cinq filles.» Ce qui est une deuxième
inexactitude, puisque le père Caron eut six filles.
[195] Le _Clavijo_, de Goethe, fut imprimé pour la première fois en
1774. On trouve parmi les personnages alors vivants qu'il met en scène,
et outre Clavijo, la soeur de Beaumarchais Marie, son autre soeur,
mariée à l'architecte Guilbert, et qui dans la pièce est prénommée
Sophie, Guilbert, son mari, et enfin Beaumarchais lui-même. Le caractère
de l'auteur de Figaro y est, comme chacun sait, très-exactement et
très-curieusement présenté et dépeint.
[196] La maison de son père était alors située rue Saint-Denis, presque
en face la rue de la Feronnerie, et dans le voisinage de celle où
naquit, dit-on, Molière.
[197] «Personne d'ailleurs, ajoute-t-il quelques lignes plus bas,
très-fine, très-hardie et assez spirituelle, à en juger par ses
lettres.» _Beaumarchais et son temps_, tome Ier, pages 33 et 34.
[198] M. de Loménie dit, «d'après une note de Beaumarchais», qu'elle
avait seulement six ans de plus que lui. De son côté, le consciencieux
M. Jal cite l'extrait même du mariage, qu'il a eu sous les yeux:
«Madeleine-Catherine Aubertin, _âgée de 34 ans_, veuve de
Pierre-Augustin Franquet.»
[199] C'est à la suite de ce mariage, en 1757, qu'il prit pour la
première fois le nom de Beaumarchais, qui était celui d'un «très-petit
fief» appartenant à sa femme.
[200] Le certificat du chirurgien Lasalle, appelé à constater le décès,
et daté du jour même (29 floréal an VII), déclare «que le citoyen
Beaumarchais est mort d'une apoplexie sanguine et non autre maladie».
Voyez à ce sujet les ingénieuses et véridiques raisons fournies par M.
de Loménie contre la supposition du suicide, _Beaumarchais et son
temps_, tome II, pages 526 et suivantes.
[201] _OEuvres complètes de Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais,
écuyer, conseiller-secrétaire du roi, lieutenant général des chasses,
bailliage et capitainerie de la Varenne du Louvre, grande vénerie et
fauconnerie de France...._, etc. 1809, Paris, chez Léopold Colin, rue
Gît-le-Coeur. 7 vol. in-8º. Les deux derniers volumes donnent une
cinquantaine de lettres de Beaumarchais. Le 7e volume est terminé par
la liste des souscripteurs; on lit en tête de cette liste: S. _M.
l'Empereur et Roi_, un pap. vél., fig.; S. _M. la reine d'Espagne_, dº;
S. _M. le roi de Westphalie_ (Jérôme Bonaparte), 2 pap. vélin, fig.; 3
pap. fin, fig.; puis chacun pour un exemplaire: _le roi de Wurtemberg;
le prince Eugène Napoléon; la princesse Élisa, grande duchesse de
Toscane; le prince Cambacérès..._, etc.
[202] Lettre XLVII, tome VII de l'édition précitée.
[203] Archives du département de la guerre.
[204] Archives et personnel des finances.
[205] _Bulletin des Lois._
[206] Ministère de l'intérieur (archives) et secrétariat du Corps
législatif.