SCENE XV.

BARTHOLO, ROSINE.

BARTOLO _le regarde aller_.

Il est enfin parti. (_A part._) Dissimulons.

ROSINE.

Convenez pourtant, Monsieur, qu'il est bien gai ce jeune Soldat! A

travers son ivresse, on voit qu'il ne manque ni d'esprit ni d'une

certaine éducation.

BARTOLO.

Heureux, m'amour, d'avoir pu nous en délivrer! mais n'es-tu pas un peu

curieuse de lire avec moi le papier qu'il t'a remis?

ROSINE.

Quel papier?

BARTOLO.

Celui qu'il a feint de ramasser pour te le faire accepter.

ROSINE.

Bon! c'est la lettre de mon cousin l'Officier, qui étoit tombée de ma

poche.

BARTOLO.

J'ai idée, moi, qu'il l'a tirée de la sienne.

ROSINE.

Je l'ai très-bien reconnue.

BARTOLO.

Qu'est-ce qu'il coûte d'y regarder?

ROSINE.

Je ne sais pas seulement ce que j'en ai fait.

BARTOLO, _montrant la pochette_.

Tu l'as mise là.

ROSINE.

Ah! ah! par distraction.

BARTOLO.

Ah! sûrement. Tu vas voir que ce sera quelque folie.

ROSINE, _à part_.

Si je ne le mets pas en colere, il n'y aura pas moyen de refuser.

BARTOLO.

Donnes donc, mon coeur.

ROSINE.

Mais quelle idée avez-vous en insistant, Monsieur? Est-ce encore quelque

méfiance?

BARTOLO.

Mais, vous! Quelle raison avez-vous de ne pas le montrer?

ROSINE.

Je vous répète, Monsieur, que ce papier n'est autre que la lettre de mon

cousin, que vous m'avez rendue hier toute décachetée; et puisqu'il en

est question, je vous dirai tout net que cette liberté me déplaît

excessivement.

BARTOLO.

Je ne vous entends pas!

ROSINE.

Vais-je examiner les papiers qui vous arrivent? Pourquoi vous

donnez-vous les airs de toucher à ceux qui me sont adressés? Si c'est

jalousie, elle m'insulte; s'il s'agit de l'abus d'une autorité usurpée,

j'en suis plus révoltée encore.

BARTOLO.

Comment révoltée! Vous ne m'avez jamais parlé ainsi.

ROSINE.

Si je me suis modérée jusqu'à ce jour, ce n'étoit pas pour vous donner

le droit de m'offenser impunément.

BARTOLO.

De quelle offense parlez-vous?

ROSINE.

C'est qu'il est inoui qu'on se permette d'ouvrir les lettres de

quelqu'un.

BARTOLO.

De sa femme?

ROSINE.

Je ne la suis pas encore. Mais pourquoi lui donneroit-on la préférence

d'une indignité qu'on ne fait à personne?

BARTOLO.

Vous voulez me faire prendre le change et détourner mon attention du

billet, qui, sans doute, est une missive de quelqu'amant! mais je le

verrai, je vous assure.

ROSINE.

Vous ne le verrez pas. Si vous m'approchez, je m'enfuis de cette maison,

et je demande retraite au premier venu.

BARTOLO.

Qui ne vous recevra point.

ROSINE.

C'est ce qu'il faudra voir.

BARTOLO.

Nous ne sommes pas ici en France, où l'on donne toujours raison aux

femmes; mais pour vous en ôter la fantaisie, je vais fermer la porte.

ROSINE, _pendant qu'il y va_.

Ah Ciel! que faire?... Mettons vîte à la place la lettre de mon cousin,

et donnons-lui beau jeu à la prendre. (_Elle fait l'échange, et met la

lettre du cousin dans la pochette, de façon qu'elle sort un peu._)

BARTOLO, _revenant_.

Ah! j'espère maintenant la voir.

ROSINE.

De quel droit, s'il vous plaît?

BARTOLO.

Du droit le plus universellement reconnu, celui du plus fort[104].

ROSINE.

On me tuera plutôt que de l'obtenir de moi.

BARTOLO, _frappant du pied_.

Madame! Madame!...

ROSINE _tombe sur un fauteuil et feint de se trouver mal_.

Ah! quelle indignité!...

BARTOLO.

Donnez cette lettre, ou craignez ma colere.

ROSINE, _renversée_.

Malheureuse Rosine!

BARTOLO.

Qu'avez-vous donc?

ROSINE.

Quel avenir affreux!

BARTOLO.

Rosine!

ROSINE.

J'étouffe de fureur!

BARTOLO.

Elle se trouve mal.

ROSINE[105].

Je m'affaiblis, je meurs.

BARTOLO, _à part_.

Dieux! la lettre! Lisons-la sans qu'elle en soit instruite. (_Il lui

tâte le poulx et prend la lettre, qu'il tâche de lire en se tournant un

peu._)

ROSINE, _toujours renversée_.

Infortunée! ah!...

BARTOLO _lui quitte le bras, et dit à part_.

Quelle rage a-t-on d'apprendre ce qu'on craint toujours de savoir!

ROSINE.

Ah! pauvre Rosine!

BARTOLO[106].

L'usage des odeurs... produit ces affections spasmodiques. (_Il lit par

derriere le fauteuil, en lui tâtant le poulx. Rosine se relève un peu,

le regarde finement, fait un geste de tête, et se remet sans parler._)

BARTOLO, _à part_.

O Ciel! c'est la lettre de son cousin. Maudite inquiétude! Comment

l'appaiser maintenant? Qu'elle ignore au moins que je l'ai lue! (_Il

fait semblant de la soutenir et remet la lettre dans la pochette._)

ROSINE _soupire_.

Ah!...

BARTOLO.

Eh bien! ce n'est rien, mon enfant; un petit mouvement de vapeurs, voilà

tout; car ton poulx n'a seulement pas varié. (_Il va prendre un flacon

sur la console._)

ROSINE, _à part_.

Il a remis la lettre: fort bien[107]!

BARTOLO.

Ma chere Rosine, un peu de cette eau spiritueuse.

ROSINE.

Je ne veux rien de vous; laissez-moi.

BARTOLO[108].

Je conviens que j'ai montré trop de vivacité sur ce billet.

ROSINE.

Il s'agit bien du billet. C'est votre façon de demander les choses qui

est révoltante.

BARTOLO, _à genoux_.

Pardon; j'ai bientôt senti tous mes torts, et tu me vois à tes pieds,

prêt à les réparer.

ROSINE.

Oui, pardon! Lorsque vous croyez que cette lettre ne vient pas de mon

cousin.

BARTOLO.

Qu'elle soit d'un autre ou de lui, je ne veux aucun éclaircissement.

ROSINE, _lui présentant la lettre_.

Vous voyez qu'avec de bonnes façons, on obtient tout de moi. Lisez-la.

BARTOLO.

Cet honnête procédé dissiperoit mes soupçons si j'étois assez malheureux

pour en conserver.

ROSINE.

Lisez-la donc, Monsieur.

BARTOLO _se retire_.

A Dieu ne plaise que je te fasse une pareille injure!

ROSINE.

Vous me contrariez de la refuser.

BARTOLO.

Reçois en réparation cette marque de ma parfaite confiance. Je vais voir

la pauvre Marceline, que ce Figaro a, je ne sais pourquoi, saignée du

pied; n'y viens-tu pas aussi?

ROSINE.

J'y monterai dans un moment.

BARTOLO.

Puisque la paix est faite, mignonne, donnes-moi ta main. Si tu pouvois

m'aimer! ah! comme tu serois heureuse!

ROSINE, _baissant les yeux_.

Si vous pouviez me plaire, ah! comme je vous aimerois!

BARTOLO.

Je te plairai, je te plairai; quand je te dis que je te plairai. (_Il

sort._)

ROSINE _le regarde aller_.

Ah Lindor! il dit qu'il me plaira!... Lisons cette lettre, qui a manqué

de me causer tant de chagrin. (_Elle lit et s'écrie._) Ah!... j'ai lu

trop tard: il me recommande de tenir une querelle ouverte avec mon

Tuteur; j'en avois une si bonne, et je l'ai laissée échapper[109]. En

recevant la lettre, j'ai senti que je rougissois jusqu'aux yeux. Ah! mon

Tuteur a raison. Je suis bien loin d'avoir cet usage du monde, qui, me

dit-il souvent, assure le maintien des femmes en toute occasion; mais un

homme injuste parviendroit à faire une rusée de l'innocence même.

FIN DU SECOND ACTE.

ACTE III.

SCENE PREMIERE.

BARTOLO, _seul et désolé_.

Quelle humeur! quelle humeur! Elle paroissoit appaisée... Là, qu'on me

dise qui diable lui a fourré dans la tête de ne plus vouloir prendre

leçon de Don Bazile! Elle sait qu'il se mêle de mon mariage... (_On

heurte à la porte._) Faites tout au monde pour plaire aux femmes; si

vous omettez un seul petit point... je dis un seul.... (_On heurte une

seconde fois._) Voyons qui c'est.

SCENE II.

BARTHOLO, LE COMTE _en Bâchelier_.

LE COMTE.

Que la paix et la joie habitent toujours céans!

BARTOLO, _brusquement_.

Jamais souhait ne vint plus à propos. Que voulez-vous?

LE COMTE.

Monsieur, je suis Alonzo, Bâchelier, Licencié...

BARTOLO.

Je n'ai pas besoin de Précepteur.

LE COMTE.

...Élève de Don Bazile, Organiste du Grand Couvent, qui a l'honneur de

montrer la Musique à Madame votre...

BARTOLO.

Bazile! Organiste! qui a l'honneur! Je le sais, au fait.

LE COMTE.

(_A part._) Quel homme! (_Haut._) Un mal subit qui le force à garder le

lit...

BARTOLO.

Garder le lit! Bazile! Il a bien fait d'envoyer; je vais le voir à

l'instant.

LE COMTE.

(_A part._) Oh diable! (_Haut._) Quand je dis le lit, Monsieur, c'est...

la chambre que j'entends.

BARTOLO.

Ne fût-il qu'incommodé; marchez devant, je vous suis.

LE COMTE[110], _embarrassé_.

Monsieur, j'étois chargé... Personne ne peut-il nous entendre?

BARTOLO.

(_A part._) C'est quelque fripon. (_Haut._) Eh! non, Monsieur le

mystérieux! Parlez sans vous troubler, si vous pouvez.

LE COMTE.

(_A part._) Maudit vieillard! (_Haut._) Don Bazile m'avoit chargé de

vous apprendre...

BARTOLO.

Parlez haut, je suis sourd d'une oreille.

LE COMTE, _élevant la voix_.

Ah! volontiers. Que le Comte Almaviva, qui restoit à la grande place...

BARTOLO, _effrayé_.

Parlez bas, parlez bas.

LE COMTE, _plus haut_.

...En est délogé ce matin. Comme c'est par moi qu'il a su que le Comte

Almaviva...

BARTOLO.

Bas; parlez bas, je vous prie.

LE COMTE, _du même ton_.

...Étoit en cette ville, et que j'ai découvert que la Signora Rosine lui

a écrit.

BARTOLO.

Lui a écrit? Tenez, asseyons-nous et jasons d'amitié. Vous avez

découvert, dites-vous, que Rosine...

LE COMTE, _fiérement_.

Assurément. Bazile, inquiet pour vous de cette correspondance, m'avoit

prié de vous montrer sa lettre; mais la maniere dont vous prenez les

choses...

BARTOLO.

Eh mon Dieu! je les prends bien. Mais ne vous est-il donc pas possible

de parler plus bas?

LE COMTE.

Vous êtes sourd d'une oreille, avez-vous dit.

BARTOLO.

Pardon, pardon, Seigneur Alonzo, si vous m'avez trouvé méfiant et dur;

mais je suis tellement entouré d'intrigans, de piéges... Et puis votre

tournure, votre âge, votre air... Pardon, pardon. Eh bien! vous avez la

lettre?

LE COMTE.

A la bonne heure sur ce ton, Monsieur; mais je crains qu'on ne soit aux

écoutes.

BARTOLO.

Eh! qui voulez-vous? Tous mes Valets sur les dents! Rosine enfermée de

fureur! Le diable est entré chez moi. Je vais encore m'assurer... (_Il

va ouvrir doucement la porte de Rosine._)

LE COMTE, _à part_.

Je me suis enferré de dépit... Garder la lettre à présent! Il faudra

m'enfuir: autant vaudroit n'être pas venu... la lui montrer. Si je puis

en prévenir Rosine, la montrer est un coup de maître.

BARTOLO _revient sur la pointe du pied_.

Elle est assise auprès de sa fenêtre, le dos tourné à la porte, occupée

à relire une lettre de son cousin l'Officier, que j'avois décachetée...

Voyons donc la sienne.

LE COMTE _lui remet la lettre de Rosine_.

La voici. (_A part._) C'est ma lettre qu'elle relit.

BARTOLO _lit_.

«_Depuis que vous m'avez appris votre nom et votre état_» Ah! la

perfide, c'est bien là sa main.

LE COMTE, _effrayé_.

Parlez donc bas à votre tour.

BARTOLO.

Quelle obligation, mon cher!...

LE COMTE[111].

Quand tout sera fini, si vous croyez m'en devoir, vous serez le

maître... D'après un travail que fait actuellement Don Bazile avec un

homme de Loi...

BARTOLO.

Avec un homme de Loi, pour mon mariage?

LE COMTE.

Sans doute. Il m'a chargé de vous dire que tout peut être prêt pour

demain[112]. Alors, si elle résiste...

BARTOLO.

Elle résistera.

LE COMTE _veut reprendre la lettre, Bartholo la serre_.

Voilà l'instant où je puis vous servir; nous lui montrerons sa lettre,

et, s'il le faut (_plus mystérieusement_), j'irai jusqu'à lui dire que

je la tiens d'une femme à qui le Comte l'a sacrifiée; vous sentez que le

trouble, la honte, le dépit, peuvent la porter sur le champ...

BARTOLO, _riant_.

De la calomnie! mon cher ami, je vois bien maintenant que vous venez de

la part de Bazile... Mais pour que ceci n'eût pas l'air concerté, ne

seroit-il pas bon qu'elle vous connût d'avance?

LE COMTE _réprime un grand mouvement de joie_.

C'étoit assez l'avis de Don Bazile; mais comment faire? Il est tard...

au peu de tems qui reste...

BARTOLO[113].

Je dirai que vous venez en sa place. Ne lui donnerez-vous pas bien une

leçon?

LE COMTE[114].

Il n'y a rien que je ne fasse pour vous plaire. Mais prenez garde que

toutes ces histoires de Maîtres supposés sont de vieilles finesses, des

moyens de Comédie; si elle va se douter?...

BARTOLO.

Présenté par moi? Quelle apparence? Vous avez plus l'air d'un amant

déguisé que d'un ami officieux.

LE COMTE.

Oui? Vous croyez donc que mon air peut aider à la tromperie?

BARTOLO.

Je le donne au plus fin à deviner. Elle est ce soir d'une humeur

horrible. Mais quand elle ne feroit que vous voir... son clavecin est

dans ce cabinet. Amusez-vous en l'attendant, je vais faire l'impossible

pour l'amener.

LE COMTE.

Gardez-vous bien de lui parler de la lettre.

BARTOLO.

Avant l'instant décisif? Elle perdroit tout son effet. Il ne faut pas

me dire deux fois les choses; il ne faut pas me les dire deux fois. (_Il

s'en va._)

SCENE III.

LE COMTE, _seul_[115].

Me voilà sauvé. Ouf! Que ce diable d'homme est rude à manier! Figaro le

connoit bien. Je me voyois mentir; cela me donnoit un air plat et

gauche; et il a des yeux?... Ma foi, sans l'inspiration subite de la

lettre, il faut l'avouer, j'étois éconduit comme un sot. O ciel! on

dispute là-dedans. Si elle allait s'obstiner à ne pas venir!

Écoutons..... Elle refuse de sortir de chez elle, et j'ai perdu le fruit

de ma ruse. (_Il retourne écouter._) La voici; ne nous montrons pas

d'abord. (_Il entre dans le cabinet._)

SCENE IV.

LE COMTE, ROSINE, BARTHOLO.

ROSINE, _avec une colere simulée_.

Tout ce que vous direz est inutile, Monsieur, j'ai pris mon parti, je ne

veux plus entendre parler de Musique.

BARTOLO.

Écoute-donc, mon enfant; c'est le Seigneur Alonzo, l'élève et l'ami de

Don Bazile, choisi par lui pour être un de nos témoins.--La Musique te

calmera, je t'assure.

ROSINE.

Oh! pour cela, vous pouvez vous en détacher; si je chante ce soir!... Où

donc est-il ce Maître que vous craignez de renvoyer? Je vais, en deux

mots, lui donner son compte et celui de Bazile. (_Elle apperçoit son

Amant. Elle fait un cri._) Ah!...

BARTOLO.

Qu'avez-vous?

ROSINE, _les deux mains sur son coeur, avec un grand trouble_.

Ah! mon Dieu, Monsieur... Ah! mon Dieu, Monsieur.

BARTOLO.

Elle se trouve encore mal... Seigneur Alonzo[116]?

ROSINE.

Non, je ne me trouve pas mal... mais c'est qu'en me tournant... Ah!...

LE COMTE.

Le pied vous a tourné, Madame?

ROSINE.

Ah! oui, le pied m'a tourné. Je me suis fait un mal horrible.

LE COMTE.

Je m'en suis bien apperçu.

ROSINE, _regardant le Comte_.

Le coup m'a porté au coeur.

BARTOLO[117].

Un siége, un siége. Et pas un fauteuil ici?

(_Il va le chercher._)

LE COMTE.

Ah Rosine!

ROSINE.

Quelle imprudence!

LE COMTE.

J'ai mille choses essentielles à vous dire.

ROSINE.

Il ne nous quittera pas.

LE COMTE.

Figaro va venir nous aider.

BARTOLO[118] _apporte un fauteuil_.

Tiens, mignonne, assieds-toi.--Il n'y a pas d'apparence, Bâchelier,

qu'elle prenne de leçon ce soir; ce sera pour un autre jour. Adieu.

ROSINE, _au Comte_.

Non, attendez, ma douleur est un peu apaisée. (_A Bartholo._) Je sens

que j'ai eu tort avec vous, Monsieur. Je veux vous imiter en réparant

sur le champ...

BARTOLO.

Oh! le bon petit naturel de femme! Mais après une pareille émotion, mon

enfant, je ne souffrirai pas que tu fasses le moindre effort. Adieu,

adieu, Bâchelier.

ROSINE, _au Comte_.

Un moment, de grâce! (_A Bartholo._) Je croirai, Monsieur, que vous

n'aimez pas à m'obliger si vous m'empêchez de vous prouver mes regrets

en prenant ma leçon.

LE COMTE, _à part, à Bartholo_.

Ne la contrarions pas, si vous m'en croyez.

BARTOLO.

Voilà qui est fini, mon amoureuse. Je suis si loin de chercher à te

déplaire, que je veux rester là tout le tems que tu vas étudier.

ROSINE.

Non, Monsieur: je sais que la musique n'a nul attrait pour vous.

BARTOLO.

Je t'assure que ce soir elle m'enchantera.

ROSINE[119], _au Comte, à part_.

Je suis au supplice.

LE COMTE, _prenant un papier de musique sur le pupitre_.

Est-ce là ce que vous voulez chanter, Madame?

ROSINE.

Oui, c'est un morceau très-agréable de la Précaution inutile.

BARTOLO.

Toujours la Précaution inutile?

LE COMTE.

C'est ce qu'il y a de plus nouveau aujourd'hui. C'est une image du

Printems, d'un genre assez vif. Si Madame veut l'essayer...

ROSINE, _regardant le Comte_.

Avec grand plaisir: un tableau du printems me ravit; c'est la jeunesse

de la nature. Au sortir de l'Hiver, il semble que le coeur acquière un

plus haut degré de sensibilité: comme un esclave enfermé depuis

long-tems goûte avec plus de plaisir le charme de la liberté qui vient

de lui être offerte.

BARTOLO, _bas, au Comte_.

Toujours des idées romanesques en tête.

LE COMTE, _bas_.

Et sentez-vous l'application?

BARTOLO.

Parbleu! (_Il va s'asseoir dans le fauteuil qu'a occupé Rosine._)

ROSINE _chante_.[120]

Quand, dans la plaine,

L'amour ramène

Le Printemps,

Si chéri des amans;

Tout reprend l'être,

Son feu pénètre

Dans les fleurs,

Et dans les jeunes coeurs.

On voit les troupeaux

Sortir des hameaux;

Dans tous les côteaux,

Les cris des agneaux

Retentissent;

Ils bondissent;

Tout fermente,

Tout augmente;

Les brebis paissent

Les fleurs qui naissent;

Les chiens fidèles

Veillent sur elles;

Mais Lindor, enflammé,

Ne songe guère

Qu'au bonheur d'être aimé

De sa Bergère.

MÊME AIR

Loin de sa mère,

Cette Bergère

Va chantant,

Où son Amant l'attend;

Par cette ruse

L'amour l'abuse;

Mais chanter,

Sauve-t-il du danger?

Les doux chalumeaux,

Les chants des oiseaux,

Ses charmes naissans,

Ses quinze ou seize ans,

Tout l'excite,

Tout l'agite;

La pauvrette

S'inquiette;

De sa retraite,

Lindor la guette;

Elle s'avance;

Lindor s'élance;

Il vient de l'embrasser:

Elle, bien aise,

Feint de se courroucer,

Pour qu'on l'appaise.

PETITE REPRISE.

Les soupirs,

Les soins, les promesses,

Les vives tendresses,

Les plaisirs,

Le fin badinage,

Sont mis en usage;

Et bientôt la Bergère

Ne sent plus de colère.

Si quelque jaloux

Trouble un bien si doux,

Nos Amans, d'accord,

Ont un soin extrême...

...De voiler leur transport;

Mais quand on s'aime,

La gêne ajoute encor

Au plaisir même.

(_En l'écoutant, Bartholo s'est assoupi. Le Comte, pendant la

petite reprise, se hasarde à prendre une main qu'il couvre de

baisers. L'émotion ralentit le chant de Rosine, l'affoiblit, et

finit même par lui couper la voix au milieu de la cadence, au mot

extrême. L'orchestre suit le mouvement de la Chanteuse, affoiblit

son jeu et se tait avec elle. L'absence du bruit qui avoit endormi

Bartholo le réveille. Le Comte se relève, Rosine et l'Orchestre

reprennent subitement la suite de l'air. Si la petite reprise se

répete, le même jeu recommence, etc._)

LE COMTE.

En vérité, c'est un morceau charmant, et Madame l'exécute avec une

intelligence...

ROSINE.

Vous me flattez, Seigneur; la gloire est toute entière au Maître.

BARTOLO, _bâillant_.

Moi, je crois que j'ai un peu dormi pendant le morceau charmant. J'ai

mes malades. Je vas, je viens, je toupille[121], et sitôt que je

m'assieds, mes pauvres jambes...

(_Il se lève et pousse le fauteuil._)

ROSINE, _bas, au Comte_.

Figaro ne vient point.

LE COMTE.

Filons le temps.

BARTOLO.

Mais, Bâchelier, je l'ai déjà dit à ce vieux Bazile: est-ce qu'il n'y

aurait pas moyen de lui faire étudier des choses plus gaies que toutes

ces grandes aria, qui vont en haut, en bas, en roulant, hi, ho, a, a, a,

a, et qui me semblent autant d'enterremens? Là, de ces petits airs qu'on

chantoit dans ma jeunesse, et que chacun retenoit facilement. J'en

savois autrefois... Par exemple... (_Pendant la ritournelle, il cherche

en se grattant la tête et chante en faisant claquer ses pouces et

dansant des genoux comme les vieillards._)

Veux-tu, ma Rosinette,

Faire emplette,

Du Roi des Maris?.....

(_Au Comte, en riant._) Il y a Fanchonnette dans la chanson; mais j'y ai

substitué Rosinette, pour la lui rendre plus agréable et la faire cadrer

aux circonstances. Ah, ah, ah, ah! Fort bien! pas vrai?

LE COMTE, _riant_.

Ah, ah, ah! Oui, tout au mieux.

SCENE V.

FIGARO, _dans le fond_; ROSINE, BARTHOLO, LE COMTE.

BARTOLO _chante_.

Veux-tu, ma Rosinette,

Faire emplette

Du Roi des Maris?

Je ne suis point Tircis;

Mais la nuit, dans l'ombre,

Je vaux encor mon prix;

Et, quand il fait sombre,

Les plus beaux chats sont gris.

(_Il répète la reprise en dansant. Figaro, derriere lui, imite ses

mouvemens._)

Je ne suis point Tircis, etc.

(_Appercevant Figaro._)[122] Ah! Entrez, Monsieur le Barbier; avancez,

vous êtes charmant!

FIGARO _salue_.

Monsieur, il est vrai que ma mère me l'a dit autrefois; mais je suis un

peu déformé depuis ce temps-là. (_A part, au Comte._) Bravo,

Monseigneur.

(_Pendant toute cette Scène, le Comte fait ce qu'il peut pour

parler à Rosine, mais l'oeil inquiet et vigilant du Tuteur l'en

empêche toujours, ce qui forme un jeu muet de tous les Acteurs,

étranger au débat du Docteur et de Figaro._)

BARTOLO.

Venez-vous purger encore, saigner, droguer, mettre sur le grabat toute

ma maison?

FIGARO.

Monsieur, il n'est pas tous les jours fête; mais, sans compter les soins

quotidiens, Monsieur a pu voir que, lorsqu'ils en ont besoin, mon zèle

n'attend pas qu'on lui commande...

BARTOLO.

Votre zèle n'attend pas! Que direz-vous, Monsieur le zèlé, à ce

malheureux qui bâille et dort tout éveillé? Et l'autre qui, depuis trois

heures, éternue à se faire sauter le crâne et jaillir la cervelle! que

leur direz-vous?

FIGARO.

Ce que je leur dirai?

BARTOLO.

Oui!

FIGARO.

Je leur dirai... Eh parbleu! je dirai à celui qui éternue, Dieu vous

bénisse, et va te coucher à celui qui bâille. Ce n'est pas cela,

Monsieur, qui grossira le mémoire.

BARTOLO.

Vraiment non, mais c'est la saignée et les médicamens qui le

grossiroient, si je voulois y entendre. Est-ce par zèle aussi que vous

avez empaqueté les yeux de ma mule, et votre cataplasme lui rendra-t-il

la vue?

FIGARO.

S'il ne lui rend pas la vue, ce n'est pas cela non plus qui l'empêchera

d'y voir.

BARTOLO.

Que je le trouve sur le mémoire!... On n'est pas de cette

extravagance-là!

FIGARO.

Ma foi, Monsieur, les hommes n'ayant gueres à choisir qu'entre la

sottise et la folie, où je ne vois pas de profit, je veux au moins du

plaisir; et vive la joie! Qui sait si le monde durera encore trois

semaines!

BARTOLO.

Vous feriez bien mieux, Monsieur le raisonneur, de me payer mes cent

écus et les intérêts sans lanterner, je vous en avertis.

FIGARO.

Doutez-vous de ma probité, Monsieur? Vos cent écus! j'aimerois mieux

vous les devoir toute ma vie que de les nier un seul instant.

BARTOLO.

Et dites-moi un peu comment la petite Figaro a trouvé les bonbons que

vous lui avez portés?

FIGARO.

Quels bonbons? que voulez-vous dire?

BARTOLO.

Oui, ces bonbons, dans ce cornet fait avec cette feuille de papier à

lettre, ce matin.

FIGARO.

Diable emporte si...

ROSINE, _l'interrompant_.

Avez-vous eu soin au moins de les lui donner de ma part, Monsieur

Figaro? Je vous l'avois recommandé.

FIGARO.

Ah, ah! Les bonbons de ce matin? Que je suis bête, moi! j'avois perdu

tout cela de vue... Oh! excellens, Madame, admirables.

BARTOLO.

Excellens! Admirables! Oui sans doute, Monsieur le Barbier, revenez sur

vos pas! Vous faites-là un joli métier, Monsieur!

FIGARO.

Qu'est-ce qu'il a donc, Monsieur?

BARTOLO.

Et qui vous fera une belle réputation, Monsieur!

FIGARO.

Je la soutiendrai, Monsieur!

BARTOLO.

Dites que vous la supporterez, Monsieur!

FIGARO.

Comme il vous plaira, Monsieur!

BARTOLO.

Vous le prenez bien haut, Monsieur! Sachez que quand je dispute avec un

fat, je ne lui cède jamais.

FIGARO _lui tourne le dos_.

Nous différons en cela, Monsieur! moi je lui cède toujours.

BARTOLO.

Hein? qu'est-ce qu'il dit donc, Bâchelier?

FIGARO.

C'est que vous croyez avoir affaire à quelque Barbier de Village, et qui

ne sait manier que le rasoir? Apprenez, Monsieur, que j'ai travaillé de

la plume à Madrid, et que sans les envieux...

BARTOLO.

Eh! que n'y restiez-vous, sans venir ici changer de profession?

FIGARO[123].

On fait comme on peut; mettez-vous à ma place.

BARTOLO.

Me mettre à votre place! Ah! parbleu, je dirois de belles sottises!

FIGARO.

Monsieur, vous ne commencez pas trop mal; je m'en rapporte à votre

confrère qui est là rêvassant...

LE COMTE, _revenant à lui_.

Je... je ne suis pas le confrère de Monsieur.

FIGARO.

Non? Vous voyant ici à consulter, j'ai pensé que vous poursuiviez le

même objet.

BARTOLO, _en colère_.

Enfin, quel sujet vous amène? Y a-t-il quelque lettre à remettre encore

ce soir à Madame? Parlez, faut-il que je me retire?

FIGARO.

Comme vous rudoyez le pauvre monde! Eh! parbleu, Monsieur, je viens vous

raser, voilà tout: n'est-ce pas aujourd'hui votre jour[124]?

BARTOLO.

Vous reviendrez tantôt.

FIGARO.

Ah! oui, revenir! toute la Garnison prend médecine demain matin; j'en

ai obtenu l'entreprise par mes protections. Jugez donc comme j'ai du

tems à perdre! Monsieur passe-t-il chez lui?

BARTOLO.

Non, Monsieur ne passe point chez lui. Et mais..... qui empêche qu'on ne

me rase ici?

ROSINE, _avec dédain_[125].

Vous êtes honnête! Et pourquoi pas dans mon appartement?

BARTOLO.

Tu te fâches? Pardon, mon enfant, tu vas achever de prendre ta leçon!

c'est pour ne pas perdre un instant le plaisir de t'entendre.

FIGARO, _bas, au Comte_.

On ne le tirera pas d'ici! (_Haut._) Allons, l'Éveillé, la Jeunesse; le

bassin, de l'eau, tout ce qu'il faut à Monsieur.

BARTOLO.

Sans doute, appellez-les! Fatigués, harassés, moulus de votre façon,

n'a-t-il pas fallu les faire coucher!

FIGARO.

Eh bien! j'irai tout chercher, n'est-ce pas, dans votre chambre? (_Bas

au Comte._) Je vais l'attirer dehors.

BARTOLO _détache son trousseau de clés, et dit par réflexion:_

Non, non, j'y vais moi-même. (_Bas, au Comte, en s'en allant._) Ayez les

yeux sur eux, je vous prie.

SCENE VI.

FIGARO, LE COMTE, ROSINE.

FIGARO.

Ah! que nous l'avons manqué belle! il alloit me donner le trousseau. La

clé de la jalousie n'y est-elle pas?

ROSINE.

C'est la plus neuve de toutes.

SCENE VII.

BARTHOLO, FIGARO, LE COMTE, ROSINE.

BARTOLO, _revenant_.

(_A part._) Bon! je ne sais ce que je fais de laisser ici ce maudit

Barbier. (_A Figaro._) Tenez. (_Il lui donne le trousseau._) Dans mon

cabinet, sous mon bureau; mais ne touchez à rien.

FIGARO.

La peste! il y feroit bon, méfiant comme vous êtes! (_A part, en s'en

allant._) Voyez comme le Ciel protège l'innocence!

SCENE VIII.

BARTHOLO, LE COMTE, ROSINE.

BARTOLO, _bas, au Comte_.

C'est le drôle qui a porté la lettre au Comte.

LE COMTE, _bas_.

Il m'a l'air d'un fripon.

BARTOLO.

Il ne m'attrapera plus.

LE COMTE.

Je crois qu'à cet égard le plus fort est fait.

BARTOLO.

Tout considéré, j'ai pensé qu'il étoit plus prudent de l'envoyer dans ma

chambre que de le laisser avec elle.

LE COMTE.

Ils n'auroient pas dit un mot que je n'eusse été en tiers.

ROSINE.

Il est bien poli, Messieurs, de parler bas sans cesse! Et ma leçon?

(_Ici l'on entend un bruit, comme de la vaisselle renversée._)

BARTOLO, _criant_.

Qu'est-ce que j'entends donc! Le cruel Barbier aura tout laissé tomber

par l'escalier, et les plus belles pièces de mon nécessaire!... (_Il

court dehors._)

SCENE IX.

LE COMTE, ROSINE.

LE COMTE.

Profitons du moment que l'intelligence de Figaro nous ménage.

Accordez-moi, ce soir, je vous en conjure, Madame, un moment d'entretien

indispensable pour vous soustraire à l'esclavage où vous allez tomber.

ROSINE.

Ah, Lindor!

LE COMTE.

Je puis monter à votre jalousie; et quant à la lettre que j'ai reçue de

vous ce matin, je me suis vu forcé......

SCENE X[126].

ROSINE, BARTHOLO, FIGARO, LE COMTE.

BARTOLO.

Je ne m'étois pas trompé[127]; tout est brisé, fracassé.

FIGARO.

Voyez le grand malheur pour tant de train! On ne voit goutte sur

l'escalier. (_Il montre la clé au Comte._) Moi, en montant, j'ai

accroché une clé....

BARTOLO.

On prend garde à ce qu'on fait. Accrocher une clé! L'habile homme!

FIGARO.

Ma foi, Monsieur, cherchez-en un plus subtil.

SCENE XI.

LES ACTEURS PRÉCÉDENS, DON BAZILE.

ROSINE, _effrayée, à part_.

Don Bazile!...

LE COMTE, _à part_.

Juste Ciel!

FIGARO, _à part_.

C'est le Diable!

BARTOLO _va au devant de lui_.

Ah! Bazile, mon ami, soyez le bien rétabli. Votre accident n'a donc

point eu de suites? En vérité, le Seigneur Alonzo m'avoit fort effrayé

sur votre état; demandez-lui, je partois pour vous aller voir; et s'il

ne m'avoit point retenu...

BAZILE, _étonné_.

Le Seigneur Alonzo?...

FIGARO _frappe du pied_.

Eh quoi! toujours des accrocs? Deux heures pour une méchante barbe...

Chienne de pratique!

BAZILE, _regardant tout le monde_.

Me ferez-vous bien le plaisir de me dire, Messieurs?...

FIGARO.

Vous lui parlerez quand je serai parti.

BAZILE.

Mais encore faudroit-il...

LE COMTE.

Il faudroit vous taire, Bazile. Croyez-vous apprendre à Monsieur quelque

chose qu'il ignore? Je lui ai raconté que vous m'aviez chargé de venir

donner une leçon de musique à votre place.

BAZILE, _plus étonné_.

La leçon de musique!... Alonzo!...

ROSINE, _à part, à Bazile_.

Eh! taisez-vous.

BAZILE.

Elle aussi!

LE COMTE, _bas, à Bartholo_.

Dites-lui donc tout bas que nous en sommes convenus.

BARTOLO, _à Bazile, à part_.

N'allez pas nous démentir, Bazile, en disant qu'il n'est pas votre

Élève; vous gâteriez tout.

BAZILE.

Ah! ah[128]!

BARTOLO, _haut_.

En vérité, Bazile, on n'a pas plus de talent que votre Élève.

BAZILE, _stupéfait_.

Que mon Élève!... (_bas._) Je venois pour vous dire que le Comte est

déménagé.

BARTOLO, _bas_.

Je le sais, taisez-vous.

BAZILE, _bas_.

Qui vous l'a dit?

BARTOLO, _bas_.

Lui, apparemment?

LE COMTE, _bas_.

Moi, sans doute: écoutez seulement.

ROSINE, _bas, à Bazile_.

Est-il si difficile de vous taire?

FIGARO, _bas, à Bazile_.

Hum! Grand escogrif! Il est sourd!

BAZILE, _à part_.

Qui diable est-ce donc qu'on trompe ici? Tout le monde est dans le

secret!

BARTOLO, _haut_.

Eh bien, Bazile, votre homme de Loi?...

FIGARO.

Vous avez toute la soirée pour parler de l'homme de Loi.

BARTOLO, _à Bazile_.

Un mot; dites-moi seulement si vous êtes content de l'homme de Loi?

BAZILE, _effaré_.

De l'homme de Loi?

LE COMTE, _souriant_.

Vous ne l'avez pas vu, l'homme de Loi?

BAZILE, _impatienté_.

Eh! non, je ne l'ai pas vu, l'homme de Loi.

LE COMTE, _à Bartholo, à part_.

Voulez-vous donc qu'il s'explique ici devant elle? Renvoyez-le.

BARTOLO, _bas, au Comte_.

Vous avez raison. (_A Bazile_[129].) Mais quel mal vous a donc pris si

subitement?

BAZILE, _en colère_.

Je ne vous entends pas.

LE COMTE _lui met, à part, une bourse dans la main_.

Oui: Monsieur vous demande ce que vous venez faire ici, dans l'état

d'indisposition où vous êtes?

FIGARO.

Il est pâle comme un mort!

BAZILE.

Ah! je comprends...

LE COMTE[130].

Allez vous coucher, mon cher Bazile: vous n'êtes pas bien, et vous nous

faites mourir de frayeur. Allez vous coucher.

FIGARO.

Il a la phisionomie toute renversée. Allez vous coucher.

BARTOLO.

D'honneur, il sent la fievre d'une lieue. Allez vous coucher.

ROSINE.

Pourquoi donc êtes-vous sorti? On dit que cela se gagne. Allez vous

coucher.

BAZILE, _au dernier étonnement_.

Que j'aille me coucher?

TOUS LES ACTEURS ENSEMBLE.

Eh! sans doute.

BAZILE, _les regardant tous_.

En effet, Messieurs, je crois que je ne ferai pas mal de me retirer; je

sens que je ne suis pas ici dans mon assiette ordinaire.

BARTOLO.

A demain, toujours, si vous êtes mieux.

LE COMTE.

Bazile! je serai chez vous de très-bonne-heure[131].

FIGARO.

Croyez-moi, tenez vous bien chaudement dans votre lit.

ROSINE.

Bon soir, Monsieur Bazile.

BAZILE, _à part_.

Diable emporte si j'y comprends rien; et sans cette bourse...

TOUS.

Bon soir, Bazile, bon soir.

BAZILE, _en s'en allant_.

Eh bien! bon soir donc, bon soir.

(_Ils l'accompagnent tous en riant._)

SCENE XII.

LES ACTEURS PRÉCÉDENS, _excepté_ BAZILE.

BARTOLO, _d'un ton important_.

Cet homme-là n'est pas bien du tout.

ROSINE.

Il a les yeux égarés.

LE COMTE.

Le grand air l'aura saisi.

FIGARO.

Avez-vous vu comme il parloit tout seul? Ce que c'est que de nous! (_A

Bartholo._) Ah-çà, vous décidez-vous, cette fois? (_Il lui pousse un

fauteuil très-loin du Comte, et lui présente le linge._)

LE COMTE.

Avant de finir, Madame, je dois vous dire un mot essentiel au progrès de

l'art que j'ai l'honneur de vous enseigner. (_Il s'approche et lui parle

bas à l'oreille._)

BARTOLO, _à Figaro_.

Eh mais! il semble que vous le fassiez exprès de vous approcher, et de

vous mettre devant moi, pour m'empêcher de voir...

LE COMTE, _bas, à Rosine_.

Nous avons la clé de la jalousie, et nous serons ici à minuit.

FIGARO _passe le linge au cou de Bartholo_.

Quoi voir? Si c'étoit une leçon de danse, on vous passeroit d'y

regarder; mais du chant!... ahi, ahi.

BARTOLO.

Qu'est-ce que c'est?

FIGARO.

Je ne sais ce qui m'est entré dans l'oeil.

(_Il rapproche sa tête._)

BARTOLO.

Ne frottez donc pas.

FIGARO.

C'est le gauche. Voudriez-vous me faire le plaisir d'y souffler un peu

fort?

BARTOLO _prend la tête de Figaro, regarde par-dessus, le pousse

violemment, et va derrière les Amans écouter leur conversation_.

LE COMTE, _bas, à Rosine_.

Et quant à votre lettre, je me suis trouvé tantôt dans un tel embarras

pour rester ici....

FIGARO, _de loin, pour avertir_.

Hem!... hem!...

LE COMTE.

Désolé de voir encore mon déguisement inutile...

BARTOLO, _passant entre eux deux_.

Votre déguisement inutile!

ROSINE, _effrayée_.

Ah!...

BARTOLO.

Fort bien, Madame, ne vous gênez pas. Comment! sous mes yeux même, en ma

présence, on m'ose outrager de la sorte!

LE COMTE.

Qu'avez-vous donc, Seigneur?

BARTOLO.

Perfide Alonzo[132]!

LE COMTE.

Seigneur Bartholo, si vous avez souvent des lubies comme celle dont le

hasard me rend témoin, je ne suis plus étonné de l'éloignement que

Mademoiselle a pour devenir votre femme.

ROSINE.

Sa femme! Moi! Passer mes jours auprès d'un vieux jaloux, qui, pour

tout bonheur, offre à ma jeunesse un esclavage abominable!

BARTOLO.

Ah! qu'est-ce que j'entends!

ROSINE.

Oui, je le dis tout haut: je donnerai mon coeur et ma main à celui qui

pourra m'arracher de cette horrible prison, où ma personne et mon bien

sont retenus contre toutes les Loix.

(_Rosine sort._)

SCENE XIII.

BARTHOLO, FIGARO, LE COMTE.

BARTOLO.

La colère me suffoque.

LE COMTE.

En effet, Seigneur, il est difficile qu'une jeune femme...

FIGARO.

Oui, une jeune femme, et un grand âge; voilà ce qui trouble la tête d'un

vieillard.

BARTOLO.

Comment! lorsque je les prends sur le fait! Maudit Barbier! il me prend

des envies...

FIGARO.

Je me retire, il est fou.

LE COMTE.

Et moi aussi; d'honneur, il est fou.

FIGARO.

Il est fou, il est fou... (_Ils sortent._)

SCENE XIV.

BARTOLO. _seul, les poursuit_.

Je suis fou! Infâmes suborneurs! émissaires du Diable, dont vous faites

ici l'office, et qui puisse vous emporter tous... Je suis fou!... Je les

ai vus comme je vois ce pupitre... et me soutenir effrontément!... Ah!

il n'y a que Bazile qui puisse m'expliquer ceci. Oui, envoyons-le

chercher. Holà, quelqu'un... Ah! j'oublie que je n'ai personne... Un

voisin, le premier venu, n'importe. Il y a de quoi perdre l'esprit! il y

a de quoi perdre l'esprit!

FIN DU TROISIÈME ACTE.

_Pendant l'Entracte, le Théâtre s'obscurcit; on entend un bruit

d'orage, et l'Orchestre joue celui qui est gravé dans le Recueil de

la Musique du Barbier._

ACTE IV.

_Le Théâtre est obscur._

SCENE PREMIERE.

BARTHOLO, DON BAZILE, _une lanterne de papier à la main_.

BARTOLO.

Comment, Bazile, vous ne le connoissez pas? ce que vous dites est-il

possible?

BAZILE.

Vous m'interrogeriez cent fois, que je vous ferois toujours la même

réponse. S'il vous a remis la lettre de Rosine, c'est sans doute un des

émissaires du Comte. Mais, à la magnificence du présent qu'il m'a fait,

il se pourroit que ce fût le Comte lui-même.

BARTOLO.

A propos de ce présent, eh! pourquoi l'avez-vous reçu?

BAZILE.

Vous aviez l'air d'accord; je n'y entendois rien; et dans les cas

difficiles à juger, une bourse d'or me paroît toujours un argument sans

replique. Et puis, comme dit le proverbe, ce qui est bon à prendre...

BARTOLO.

J'entends, est bon...

BAZILE.

A garder.

BARTOLO, _surpris_.

Ah! ah!

BAZILE.

Oui, j'ai arrangé comme cela plusieurs petits proverbes avec des

variations. Mais, allons au fait: à quoi vous arrêtez-vous?

BARTOLO.

En ma place, Bazile, ne feriez-vous pas les derniers efforts pour la

posséder?

BAZILE.

Ma foi non, Docteur. En toute espece de biens, posséder est peu de

chose; c'est jouir qui rend heureux: mon avis est qu'épouser une femme

dont on n'est point aimé, c'est s'exposer...

BARTOLO.

Vous craindriez les accidens?

BAZILE.

Hé, hé! Monsieur... on en voit beaucoup cette année. Je ne ferois point

violence à son coeur.

BARTOLO.

Votre valet, Bazile. Il vaut mieux qu'elle pleure de m'avoir, que moi je

meure de ne l'avoir pas.

BAZILE.

Il y va de la vie? Épousez, Docteur, épousez.

BARTOLO.

Aussi ferai-je, et cette nuit même.

BAZILE.

Adieu donc.--Souvenez-vous, en parlant à la Pupille, de les rendre tous

plus noirs que l'enfer.

BARTOLO.

Vous avez raison.

BAZILE.

La calomnie, Docteur, la calomnie. Il faut toujours en venir là.

BARTOLO.

Voici la lettre de Rosine, que cet Alonzo m'a remise; et il m'a montré,

sans le vouloir, l'usage que j'en dois faire auprès d'elle.

BAZILE.

Adieu: nous serons tous ici à quatre heures.

BARTOLO.

Pourquoi pas plutôt?

BAZILE.

Impossible: le Notaire est retenu.

BARTOLO.

Pour un mariage?

BAZILE.

Oui, chez le Barbier Figaro; c'est sa Nièce qu'il marie.

BARTOLO.

Sa Nièce? il n'en a pas.

BAZILE.

Voilà ce qu'ils ont dit au Notaire.

BARTOLO.

Ce drôle est du complot, que diable!

BAZILE.

Est-ce que vous penseriez?

BARTOLO.

Ma foi, ces gens-là sont si alertes! Tenez, mon ami, je ne suis pas

tranquille. Retournez chez le Notaire. Qu'il vienne ici sur-le-champ

avec vous.

BAZILE.

Il pleut, il fait un temps du diable; mais rien ne m'arrête pour vous

servir. Que faites-vous donc?

BARTOLO.

Je vous reconduis; n'ont-ils pas fait estropier tout mon monde par ce

Figaro! Je suis seul ici.

BAZILE.

J'ai ma lanterne.

BARTOLO.

Tenez, Bazile, voilà mon passe-par-tout, je vous attends, je veille; et

vienne qui voudra, hors le Notaire et vous, personne n'entrera de la

nuit.

BAZILE.

Avec ces précautions, vous êtes sûr de votre fait.

SCENE II.

ROSINE, _seule, sortant de sa chambre_.

Il me sembloit avoir entendu parler. Il est minuit sonné; Lindor ne

vient point! Ce mauvais temps même étoit propre à le favoriser. Sûr de

ne rencontrer personne... Ah! Lindor! si vous m'aviez trompée[133]! Quel

bruit entens-je?... Dieux! c'est mon Tuteur. Rentrons[134].

SCENE III.

ROSINE, BARTHOLO.

BARTOLO _rentre avec de la lumière_.

Ah! Rosine, puisque vous n'êtes pas encore rentrée dans votre

appartement...

ROSINE.

Je vais me retirer.

BARTOLO.

Par le tems affreux qu'il fait, vous ne reposerez pas, et j'ai des

choses très-pressées à vous dire.

ROSINE.

Que me voulez-vous, Monsieur? N'est-ce donc pas assez d'être tourmentée

le jour?

BARTOLO.

Rosine, écoutez-moi.

ROSINE.

Demain je vous entendrai.

BARTOLO.

Un moment, de grâce[135].

ROSINE.

S'il alloit venir!

BARTOLO _lui montre sa lettre_.

Connoissez-vous cette lettre?

ROSINE _la reconnoît_.

Ah! grands Dieux!...

BARTOLO.

Mon intention, Rosine, n'est point de vous faire de reproches: à votre

âge on peut s'égarer; mais je suis votre ami, écoutez-moi.

ROSINE.

Je n'en puis plus.

BARTOLO.

Cette lettre que vous avez écrite au Comte Almaviva...

ROSINE, _étonnée_.

Au Comte Almaviva!

BARTOLO.

Voyez quel homme affreux est ce Comte: aussi-tôt qu'il l'a reçue, il en

a fait trophée; je la tiens d'une femme à qui il l'a sacrifiée.

ROSINE.

Le Comte Almaviva!...

BARTOLO.

Vous avez peine à vous persuader cette horreur. L'inexpérience, Rosine,

rend votre sexe confiant et crédule; mais apprenez dans quel piège on

vous attiroit. Cette femme m'a fait donner avis de tout, apparemment

pour écarter une rivale aussi dangereuse que vous. J'en frémis! le plus

abominable complot entre Almaviva, Figaro et cet Alonzo, cet Élève

supposé de Bazile, qui porte un autre nom et n'est que le vil agent du

Comte, alloit vous entraîner dans un abîme dont rien n'eût pu vous

tirer.

ROSINE, _accablée_.

Quelle horreur!... quoi Lindor?... quoi ce jeune homme...

BARTOLO, _à part_.

Ah! c'est Lindor.

ROSINE.

C'est pour le Comte Almaviva... C'est pour un autre...

BARTOLO.

Voilà ce qu'on m'a dit en me remettant votre lettre.

ROSINE, _outrée_.

Ah quelle indignité!... Il en sera puni.--Monsieur, vous avez désiré de

m'épouser?

BARTOLO.

Tu connois la vivacité de mes sentimens.

ROSINE.

S'il peut vous en rester encore, je suis à vous[136].

BARTOLO.

Eh bien! le Notaire viendra cette nuit même.

ROSINE.

Ce n'est pas tout; ô Ciel! suis-je assez humiliée!... Apprenez que dans

peu le perfide ose entrer par cette jalousie, dont ils ont eu l'art de

vous dérober la clé.

BARTOLO, _regardant au trousseau_.

Ah, les scélérats! Mon enfant, je ne te quitte plus.

ROSINE, _avec effroi_.

Ah, Monsieur, et s'ils sont armés?

BARTOLO.

Tu as raison; je perdrois ma vengeance[137]. Monte chez Marceline:

enferme-toi chez elle à double tour. Je vais chercher main-forte, et

l'attendre auprès de la maison. Arrêté comme voleur, nous aurons le

plaisir d'en être à la fois vengés et délivrés! Et compte que mon amour

te dédommagera...

ROSINE, _au désespoir_.

Oubliez seulement mon erreur. (_A part._) Ah, je m'en punis assez!

BARTOLO, _s'en allant_.

Allons nous embusquer. A la fin je la tiens.

(_Il sort_.)

SCENE IV.

ROSINE, _seule_.

Son amour me dédommagera... Malheureuse!... (_Elle tire son mouchoir, et

s'abandonne aux larmes._) Que faire?... Il va venir. Je veux rester, et

feindre avec lui, pour le contempler un moment dans toute sa noirceur.

La bassesse de son procédé sera mon préservatif... Ah! j'en ai grand

besoin. Figure noble! air doux! une voix si tendre[138]!... et ce n'est

que le vil agent d'un corrupteur! Ah malheureuse! malheureuse!... Ciel!

on ouvre la jalousie! (_Elle se sauve._)

SCENE V.

LE COMTE, FIGARO, _enveloppé d'un manteau, paroît à la fenêtre_.

FIGARO _parle en dehors_.

Quelqu'un s'enfuit; entrerai-je?

LE COMTE, _en dehors_.

Un homme?

FIGARO.

Non.

LE COMTE.

C'est Rosine que ta figure atroce aura mise en fuite.

FIGARO _saute dans la chambre_.

Ma foi je le crois... Nous voici enfin arrivés, malgré la pluie, la

foudre et les éclairs.

LE COMTE, _enveloppé d'un long manteau_.

Donne-moi la main. (_Il saute à son tour._) A nous la victoire.

FIGARO _jette son manteau_.

Nous sommes tous percés. Charmant temps pour aller en bonne fortune!

Monseigneur, comment trouvez-vous cette nuit?

LE COMTE.

Superbe pour un Amant.

FIGARO.

Oui, mais pour un confident?... Et si quelqu'un alloit nous surprendre

ici?

LE COMTE.

N'es-tu pas avec moi? J'ai bien une autre inquiétude? c'est de la

déterminer à quitter sur-le-champ la maison du Tuteur.

FIGARO.

Vous avez pour vous trois passions toutes puissantes sur le beau sexe:

l'amour, la haine, et la crainte.

LE COMTE _regarde dans l'obscurité_.

Comment lui annoncer brusquement que le Notaire l'attend chez toi pour

nous unir? Elle trouvera mon projet bien hardi. Elle va me nommer

audacieux.

FIGARO.

Si elle vous nomme audacieux, vous l'appellerez cruelle. Les femmes

aiment beaucoup qu'on les appelle cruelles[139]. Au surplus, si son

amour est tel que vous le désirez, vous lui direz qui vous êtes; elle ne

doutera plus de vos sentimens.

SCENE VI.

LE COMTE, ROSINE, FIGARO.

_Figaro allume toutes les bougies qui sont sur la table._

LE COMTE.

La voici.--Ma belle Rosine!...

ROSINE, _d'un ton très-composé_.

Je commençois, Monsieur, à craindre que vous ne vinssiez pas.

LE COMTE.

Charmante inquiétude[140]!... Mademoiselle, il ne me convient point

d'abuser des circonstances pour vous proposer de partager le sort d'un

infortuné; mais, quelqu'asyle que vous choisissiez, je jure mon

honneur...

ROSINE.

Monsieur, si le don de ma main n'avoit pas dû suivre à l'instant celui

de mon coeur, vous ne seriez pas ici. Que la nécessité justifie à vos

yeux ce que cette entrevue a d'irrégulier!

LE COMTE.

Vous, Rosine! la compagne d'un malheureux! sans fortune, sans

naissance!...

ROSINE.

La naissance, la fortune! Laissons-là les jeux du hasard, et si vous

m'assurez que vos intentions sont pures...

LE COMTE, _à ses pieds_.

Ah! Rosine! je vous adore!...

ROSINE, _indignée_.

Arrêtez, malheureux!... vous osez profaner!... tu m'adores!... Vas! tu

n'es plus dangereux pour moi[141]; j'attendois ce mot pour te détester.

Mais avant de t'abandonner au remords qui t'attend (_en pleurant_),

apprends que je t'aimois; apprends que je faisois mon bonheur de

partager ton mauvais sort. Misérable Lindor! j'allois tout quitter pour

te suivre. Mais le lâche abus que tu as fait de mes bontés, et

l'indignité de cet affreux Comte Almaviva, à qui tu me vendois, ont

fait rentrer dans mes mains ce témoignage de ma foiblesse. Connois-tu

cette lettre?

LE COMTE, _vivement_.

Que votre Tuteur vous a remise?

ROSINE, _fièrement_.

Oui, je lui en ai l'obligation.

LE COMTE.

Dieux, que je suis heureux! Il la tient de moi. Dans mon embarras, hier,

je m'en suis servi pour arracher sa confiance, et je n'ai pu trouver

l'instant de vous en informer. Ah, Rosine! il est donc vrai que vous

m'aimiez véritablement!...

FIGARO[142].

Monseigneur, vous cherchiez une femme qui vous aimât pour vous-même...

ROSINE.

Monseigneur! que dit-il?

LE COMTE, _jettant son large manteau, paroît en habit magnifique_.

O la plus aimée des femmes! il n'est plus temps de vous abuser:

l'heureux homme que vous voyez à vos pieds n'est point Lindor; je suis

le Comte Almaviva, qui meurt d'amour et vous cherche en vain depuis six

mois.

ROSINE _tombe dans les bras du Comte_.

Ah!...

LE COMTE, _effrayé_.

Figaro?

FIGARO.

Point d'inquiétude, Monseigneur; la douce émotion de la joie n'a jamais

de suites fâcheuses; la voilà, la voilà qui reprend ses sens; morbleu

qu'elle est belle!

ROSINE.

A Lindor!.... Ah Monsieur! que je suis coupable! j'allois me donner

cette nuit même à mon Tuteur.

LE COMTE.

Vous, Rosine!

ROSINE.

Ne voyez que ma punition! J'aurois passé ma vie à vous détester. Ah

Lindor! le plus affreux supplice n'est-il pas de haïr, quand on sent

qu'on est faite pour aimer?

FIGARO _regarde à la fenêtre_.

Monseigneur, le retour est fermé; l'échelle est enlevée.

LE COMTE.

Enlevée!

ROSINE, _troublée_.

Oui, c'est moi... c'est le Docteur. Voilà le fruit de ma crédulité. Il

m'a trompée. J'ai tout avoué, tout trahi: il sait que vous êtes ici, et

va venir avec main-forte.

FIGARO _regarde encore_.

Monseigneur! on ouvre la porte de la rue.

ROSINE, _courant dans les bras du Comte, avec frayeur_.

Ah Lindor!

LE COMTE, _avec fermeté_.

Rosine, vous m'aimez! Je ne crains personne; et vous serez ma

femme[143]. J'aurai donc le plaisir de punir à mon gré l'odieux

vieillard!...

ROSINE.

Non, non, grâce pour lui, cher Lindor! Mon coeur est si plein, que la

vengeance ne peut y trouver place.

SCENE VII.

LE NOTAIRE, DON BAZILE, LES ACTEURS PRÉCÉDENS.

FIGARO.

Monseigneur, c'est notre Notaire.

LE COMTE.

Et l'ami Bazile avec lui.

BAZILE.

Ah! qu'est-ce que j'apperçois?

FIGARO.

Eh! par quel hazard, notre ami...

BAZILE.

Par quel accident, Messieurs...

LE NOTAIRE.

Sont-ce là les futurs conjoints?

LE COMTE.

Oui, Monsieur. Vous deviez unir la Signora Rosine et moi cette nuit,

chez le Barbier Figaro; mais nous avons préféré cette maison, pour des

raisons que vous saurez. Avez-vous notre contrat?

LE NOTAIRE.

J'ai donc l'honneur de parler à son Excellence Monseigneur le Comte

Almaviva?

FIGARO.

Précisément.

BAZILE, _à part_[144].

Si c'est pour cela qu'il m'a donné le passe-par-tout...

LE NOTAIRE.

C'est que j'ai deux contrats de mariage, Monseigneur; ne confondons

point: voici le vôtre; et c'est ici celui du seigneur Bartholo avec la

Signora... Rosine aussi. Les Demoiselles apparemment sont deux soeurs

qui portent le même nom.

LE COMTE.

Signons toujours. Don Bazile voudra bien nous servir de second témoin.

(_Ils signent._)

BAZILE.

Mais, votre Excellence... je ne comprens pas...

LE COMTE.

Mon Maître Bazile, un rien vous embarrasse, et tout vous étonne.

BAZILE.

Monseigneur... Mais si le Docteur...

LE COMTE, _lui jettant une bourse_.

Vous faites l'enfant! Signez donc vîte.

BAZILE, _étonné_.

Ah! ah!...

FIGARO.

Où donc est la difficulté de signer!

BAZILE, _pesant la bourse_[145].

Il n'y en a plus; mais c'est que moi, quand j'ai donné ma parole une

fois, il faut des motifs d'un grand poids...

(_Il signe_[146].)

SCENE DERNIERE.

BARTHOLO, UN ALCADE, DES ALGUASILS, DES VALETS _avec des

flambeaux_, et LES ACTEURS PRÉCÉDENS.

BARTOLO _voit le Comte baiser la main de Rosine, et Figaro qui

embrasse grotesquement Don Bazile: il crie en prenant le Notaire à

la gorge_[147].

Rosine avec ces fripons! arrêtez tout le monde. J'en tiens un au collet.

LE NOTAIRE.

C'est votre Notaire.

BAZILE.

C'est votre Notaire. Vous moquez-vous?

BARTOLO.

Ah! Don Bazile. Eh, comment êtes-vous ici?

BAZILE.

Mais plutôt vous, comment n'y êtes-vous pas[148]?

L'ALCADE, _montrant Figaro_.

Un moment; je connais celui-ci. Que viens-tu faire en cette maison, à

des heures indues?

FIGARO.

Heure indue? Monsieur voit bien qu'il est aussi près du matin que du

soir. D'ailleurs, je suis de la compagnie de son Excellence le Comte

Almaviva.

BARTOLO.

Almaviva?

L'ALCADE.

Ce ne sont pas des voleurs?

BARTOLO.

Laissons cela.--Par-tout ailleurs, Monsieur le Comte, je suis le

serviteur de votre Excellence; mais vous sentez que la supériorité du

rang est ici sans force. Ayez, s'il vous plaît, la bonté de vous

retirer.

LE COMTE.

Oui, le rang doit être ici sans force; mais ce qui en a beaucoup est la

préférence que Mademoiselle vient de m'accorder sur vous, en se donnant

à moi volontairement.

BARTOLO.

Que dit-il, Rosine?

ROSINE[149].

Il dit vrai. D'où naît votre étonnement? Ne devois-je pas cette nuit

même être vengée d'un trompeur? Je la suis.

BAZILE.

Quand je vous disois que c'étoit le Comte lui-même, Docteur?

BARTOLO.

Que m'importe à moi? Plaisant mariage! Où sont les témoins?

LE NOTAIRE.

Il n'y manque rien. Je suis assisté de ces deux Messieurs.

BARTOLO.

Comment, Bazile! vous avez signé?

BAZILE.

Que voulez-vous? Ce diable d'homme a toujours ses poches pleines

d'argumens irrésistibles.

BARTOLO.

Je me moque de ses argumens. J'userai de mon autorité.

LE COMTE.

Vous l'avez perdue[150], en en abusant.

BARTOLO.

La demoiselle est mineure.

FIGARO.

Elle vient de s'émanciper.

BARTOLO[151].

Qui te parle à toi, maître fripon?

LE COMTE.

Mademoiselle est noble et belle; je suis homme de qualité, jeune et

riche; elle est ma femme; à ce titre qui nous honore également,

prétend-t-on me la disputer[152]?

BARTOLO.

Jamais on ne l'ôtera de mes mains.

LE COMTE.

Elle n'est plus en votre pouvoir. Je la mets sous l'autorité des Loix;

et Monsieur, que vous avez amené vous-même, la protégera contre la

violence que vous voulez lui faire. Les vrais magistrats sont les

soutiens de tous ceux qu'on opprime.

L'ALCADE.

Certainement. Et cette inutile résistance au plus honorable mariage

indique assez sa frayeur sur la mauvaise administration des biens de sa

pupille, dont il faudra qu'il rende compte.

LE COMTE.

Ah! qu'il consente à tout, et je ne lui demande rien.

FIGARO.

Que la quittance de mes cent écus: ne perdons pas la tête.

BARTOLO, _irrité_.

Ils étoient tous contre moi; je me suis fourré la tête dans un guêpier!

BAZILE.

Quel guêpier! Ne pouvant avoir la femme, calculez, Docteur, que l'argent

vous reste; et...

BARTOLO.

Eh! laissez-moi donc en repos, Bazile! Vous ne songez qu'à l'argent. Je

me soucie bien de l'argent, moi! A la bonne heure, je le garde; mais

croyez-vous que ce soit le motif qui me détermine? (_Il signe._)

FIGARO, _riant_.

Ah, ah, ah! Monseigneur; ils sont de la même famille[153].

LE NOTAIRE.

Mais, Messieurs, je n'y comprends plus rien. Est-ce qu'elles ne sont pas

deux Demoiselles qui portent le même nom?

FIGARO.

Non, Monsieur, elles ne sont qu'une[154].

BARTOLO, _se désolant_.

Et moi qui leur ai enlevé l'échelle, pour que le mariage fût plus sûr!

Ah! je me suis perdu faute de soins.

FIGARO.

Faute de sens. Mais soyons vrais, Docteur; quand la jeunesse et l'amour

sont d'accord pour tromper un vieillard, tout ce qu'il fait pour

l'empêcher peut bien s'appeler à bon droit la _Précaution inutile_.

FIN DU QUATRIÈME ET DERNIER ACTE.

_APPROBATION._

J'ai lu, par l'ordre de Monsieur le Lieutenant-Général de Police, _le

Barbier de Séville_, Comédie en prose, et en quatre Actes; et j'ai cru

qu'on pouvoit en permettre l'impression. A Paris, ce 29 Décembre 1774.

CRÉBILLON.

* * * * *

_Vu l'Approbation, permis d'imprimer, ce 31 Janvier 1775._

LENOIR.

* * * * *

_Achevé d'imprimer, le 30 mai 1775._

VARIANTES

_Variante I._

C'est pour le coup qu'il me regarderait comme un Espagnol du temps de

Charles-Quint.

_Var. II._

_Il chantronne_ (sic) _gaiment à sa fantaisie un papier à la main_.

_Var. III._

Jusques-là, ça va bien, mais il faut finir, écorcher la queue, et voilà

le rude.

_Var. IV._

Je voudrais finir par quelque chose de brillant, de claquant.

_Var. V._

Quand il y aura de la musique là-dessus, nous verrons si ces messieurs

trouvent encore que je ne sais ce que je dis.

_Var. VI._

Ne vois-tu pas que je veux être ignoré?

_Var. VII._

Le Ministre ayant égard à la lettre que Votre Excellence lui avait

écrite en ma faveur...

_Var. VIII._

Non, à l'École vétérinaire d'Alcala.

_Le Comte._

Beau début dans le monde!

_Var. IX._

...de certaines gens.

_Var. X._

Il y aurait des maîtres qui ne seraient pas dignes d'être valets.

_Var. XI._

FIGARO _s'arrête et examine ce que fait le Comte, qui, en regardant la

jalousie, lui dit_:

LE COMTE.

Dis toujours, je t'entends de reste.

FIGARO.

Avant de m'éloigner de la capitale, je voulus essayer mes talents...

_Var. XII._

FIGARO.

Ne pensez pas à rire.

LE COMTE.

Le théâtre de la Nation, toi?

FIGARO.

Oui, moi, j'ai fait deux opéras-comiques.

LE COMTE.

Ah! je vous entends.

_Var. XIII._

Sa joyeuse colère me réjouit! Mais tu ne me dis pas ce qui t'a fait

quitter Madrid et ta conduite au midi de l'Espagne?

_Var. XIV._

...à tel point affamés et multipliés dans la capitale qu'ils

s'entredévoraient pour y vivre, et que, livrés au mépris...

_Var. XV._

A la fin, j'ai quitté Madrid.

_Var. XVI._

Me moquant des sots...

_Var. XVII._

Ta philosophie me paraît assez gaie.

_Var. XVIII._

Sans l'opéra-comique et les mille et un journaux qui relèvent un peu sa

gloire.

_Var. XIX._

Le diable l'a-t'il emporté?

_Var. XX._

FIGARO, _allant sous le balcon_.

De ce côté-ci, pour que la vue ne puisse pas plonger sur nous.

LE COMTE.

C'est un billet.

FIGARO.

Fort bien! il demandait...

_Var. XXI._

Ce tour-là manquait à ma collection, je m'en souviendrai.

LE COMTE, _baisant le papier_.

Ma chère Rosine!...

FIGARO, _levant son chapeau en l'air et contrefaisant la voix du

docteur_.

«Sans l'opéra-comique et les mille et un journaux qui relèvent un peu sa

gloire...» (_Il laisse tomber son chapeau._) Paf! le papier à bas!

(_Contrefaisant la voix de Rosine._) Ma chanson! ma chanson!... (_Il

rit._) Ah! ahi!...

_Var. XXII._

Ma vie entière ne suffira pas...

_Var. XXIII._

Pesez tout à cette balance, et personne ne vous trompera.

_Var. XXIV._

Bien choisi à vous, la peste! C'est un morceau de prince!

_Var. XXV._

Il paraît un peu brutal?

FIGARO.

Vous lui faites grâce du peu, il l'est excessivement.

LE COMTE.

Tant mieux. Ses moyens de plaire?

FIGARO.

Nuls.

_Var. XXVI._

On dit que la crainte des galants...

_Var. XXVII._

Tant mieux! tant mieux!...

FIGARO.

A tous ces _tant mieux_ oserais-je demander à Votre Excellence ce

qu'elle trouve de favorable dans ma description?

LE COMTE.

C'est que j'ai souvent remarqué que les moyens que les hommes emploient

pour s'assurer d'un bien sont précisément ce qui le leur fait perdre.

FIGARO.

Pour que la maxime ne tourne pas contre vous, avant d'agir, laissez-moi

sonder le terrain, et tâchez de lire au coeur de la dame.

LE COMTE.

Aurais-tu de l'accès?

_Var. XXVIII._

LE COMTE.

En lui parlant, Figaro, examines si bien ses yeux, ses joues, le

mouvement de ses lèvres et de ses doigts, enfin toute sa personne,

qu'elle ne puisse t'échapper.

FIGARO.

Le Ciel l'en préserve, elle serait bien rusée.

LE COMTE.

Si elle te reçoit debout, prends garde à son maintien. L'impatience et

l'amour, mon ami, se décèlent, en écoutant, par une inquiétude générale,

un vacillement du corps...

FIGARO.

Oui! passant d'un pied sur l'autre.

LE COMTE.

Observe bien ce qu'elle dit, ce qu'elle ne dit pas, si sa respiration se

précipite, si sa parole est brève, sa voix mal assurée, si elle retient

ses phrases à moitié, si elle répète deux fois la même chose en

répondant...

FIGARO.

Je la vois, je la vois! Comme vous peignez, Monseigneur; vous méritez de

réussir et j'y vais travailler.

_Var. XXIX._

A Merveille!

_Var. XXX._

J'ai joué Montauciel[155] à Madrid en société.

_Var. XXXI._

FIGARO.

Je vais me glisser dans la maison. Acceptez une mauvaise retraite chez

moi; vous y serez plutôt instruit que dans une auberge où l'on peut nous

remarquer.

LE COMTE.

Tu parles bien.

FIGARO.

Ce n'est rien que cela; vous me verrez agir.

(_Il voit sortir Bartholo, et rentre où est le Comte._)

_Dans le manuscrit, la scène finit là. Ici se place alors la scène

VIIIe du deuxième acte, formant ainsi dans le manuscrit la scène

VIe du premier, avec des variantes qu'on trouvera indiquées plus

loin._

_Var. XXXII._

Demain, il épouse Rosine, et je suis découvert.

_Var. XXXIII._

Allons, qu'un vil effroi ne rende pas mes forces inutiles; l'audace de

lutter contre les obstacles est la vertu qui les fait surmonter.

FIGARO.

Bravo! la maxime d'Horace!

LE COMTE.

Elle écoute sûrement derrière la jalousie.

_Var. XXXIV._

Vous l'ordonnez, je me ferai connaître.

Plus inconnu, je pouvais admirer...

_Var. XXXV._

Je suis Lindor, le Tage m'a vu naître;

Mes voeux sont ceux d'un timide écolier:

Que n'ai-je, hélas! d'un brillant chevalier

A vous offrir la main et le bien-être!...

_Var. XXXVI._

Rien ne m'apprend que l'on m'ait entendu. Si je recommençais?

_Var. XXXVII._

Ah, c'en est fait! je suis à ma Rosine. (_Il baise la lettre._)

_Var. XXXVIII._

Vous, Monseigneur, l'habit de guerre et le billet de logement! Je vous

rejoins dans ma boutique...

_Var. XXXIX._

Il y a tant de méchantes gens!

_Var. XL._

Si mon tuteur rentrait, je ne pourrais plus savoir...

_Var. XLI._

Il brûle de venir vous apprendre lui-même...

ROSINE.

Qu'il s'en garde bien, il perdrait tout!

FIGARO.

Ne craignez rien, je viens de vous débarrasser de tous vos surveillants

jusqu'à demain.

ROSINE.

Je ne lui défends pas de m'aimer, mais qu'il ne fasse aucune

imprudence!...

FIGARO.

Si vous le lui ordonniez par un mot de lettre?

_Var. XLII._

_Dans le manuscrit la scène finit ainsi:_

ROSINE.

Allez, mon cher Figaro, et prenez bien garde en sortant.

_Var. XLIII._

ROSINE _va à la fenêtre_.

Il est passé... voyons ce qu'on m'écrit; ah! j'entends mon tuteur;

serrons la lettre et reprenons mon ouvrage.

_Var. XLIV._

Il a donné des pilules à l'Éveillé.

_Var. XLV._

Oh! le rusé vieillard!

_Var. XLVI._

ROSINE.

Examinez encore si la cheminée n'a pas trop d'ouverture en haut.

BARTOLO.

Vous avez raison, je l'avais oublié.

ROSINE.

Voyez si l'on ne pourrait pas glisser un billet par-dessous la porte.

BARTOLO.

Il n'y aurait point de mal quelles traînassent toutes sur les planchers;

on cherche souvent d'où vient un rhumatisme... Vous riez?

ROSINE.

D'honneur! qui nous entendrait croirait que tout ceci n'est qu'un

badinage!...

_Var. XLVII._

Je l'ai vu un moment. (_A part._) Il l'apprendrait d'ailleurs.

_Var. XLVIII._

BARTOLO.

Dorénavant, Madame, quand j'irai par la ville ne trouvez pas mauvais que

je vous enferme sous clef.

_Var. XLIX._

L'ÉVEILLÉ, _criant_.

La Jeunesse!... la Jeunesse!... Aye! aye!

_Var. L._

BARTOLO, _le frappant_.

Tiens, avec ton Monsieur Figaro!

L'ÉVEILLÉ, _faisant un saut de frayeur_.

Ah! bon Dieu!...

_Var. LI._

De la justice... il me répond!... C'est bon entre vous, misérables, la

justice; je vous paie pour que vous me serviez, mais je suis votre

maître pour avoir raison, toujours raison!

_Var. LII._

ROSINE.

Allez vous coucher, mes enfants, vous en avez besoin!

BARTOLO.

Sans doute, signora, protégez-les contre moi! Ils ne sont pas assez

insolents!

_Var. LIII._

Cette fameuse tirade «de la Calomnie» ne se trouve pas dans le manuscrit

de la Comédie française.

_Var. LIV._

...Sont des disonnances qu'on doit sauver par la consonnance de l'or.

_Var. LV._

C'est ce que nous verrons, lorsque je vais vous confronter avec un

témoin irréprochable[156] et tout prêt à déposer contre vous.

ROSINE, _un peu troublée_.

(_A part._) J'étais seule... (_Haut._) Qu'il paraisse donc ce témoin; je

suis curieuse de le voir.

_Var. LVI._

ROSINE, _se retournant et se mordant le doigt_.

_Var. LVII._

Je tiens la réponse à votre lettre.

_Var. LVIII._

Voici d'après le manuscrit le signalement dans son entier:

AIR: _Ici sont venus en personne_.

Le chef branlant, la tête chauve,

Les yeux vairons, le regard fauve,

L'air farouche d'un Algonquin[157],

La taille lourde et déjetée,

L'épaule droite surmontée,

Le teint grenu d'un maroquin,

Le nez fait comme un baldaquin,

La jambe pote[158] et circonflexe,

Le ton bourru, la voix perplexe,

Tous les appétits destructeurs,

Enfin la perle des Docteurs[159].

_Var. LIX._

BARTOLO, _s'échauffant_.

Chez un confrère?...

LE COMTE.

De la douceur, docteur Porc-à-l'auge!

_Var. LX._

Ah docteur Pot-à-l'eau!

_Var. LXI._

Eh bien, avec les vôtres il n'y avait qu'à vous laisser encore traiter

les nôtres; la cavalerie du roi aurait été bientôt troussée!...

_Var. LXII._

...Moi poli et vous jolie sont deux qualités qui vont fort bien.

_Var. LXIII._

Je crains seulement que vous ne m'entendiez pas bien; je ne parle pas

tout à fait comme je le voudrais.

BARTOLO.

On le voit de reste.

_Var. LXIV._

...Que par ma place de médecin des hopitaux...

_Var. LXV._

Comment nous retourner?

_Var. LXVI._

Décamper! Ce mot exact à l'armée se prend toujours en mauvaise part dans

les villes... Montrez-moi le brevet de votre place.

_Var. LXVII._

Nous quitter, après tout ce que j'ai fait!

ROSINE.

Il le faut!

_Var. LXVIII._

LE COMTE _veut lui baiser la main; elle la retire_.

BARTOLO.

Passez toujours de ce côté-là...

LE COMTE.

Ah vous êtes un peu... là... ce qu'on appelle méfiant. (_Il chante._)

AIR: _M. l'Archevêque de Paris est grand solitaire_.

Quand je rencontre en belle humeur

Quelque Dondon jolie,

J'ly fais des es...

J'ly fais des es...

J'ly fais des espiégleries,

Docteur,

Sans en avoir envie.

Seulement pour rire un moment!...

BARTOLO _lit_.

Charles, par la grâce de Dieu, roi d'Espagne, em... em... ah!... sur les

bons et fidèles témoignages qui nous ont été rendus de la personne de

Claude Blaise Guignolet Bartholo, de ses sens, capacités... (_Ils se

font des signes pendant ce temps._) Vous n'écoutez pas?

_Var. LXIX._

Quelle insolence!...

LE COMTE.

Hé! je m'en rapporte... on ne loge pas de soldats ici... Bonsoir!...

_Var. LXX_.

BARTOLO.

Rosine et moi, nous sommes les ennemis; allez mettre ailleurs l'armée en

présence.

_Var. LXXI._

Vous mériteriez que je le remisse à votre mari pour vous punir de

m'avoir refusé votre main à baiser.

_Var. LXXII._

(_Le Comte baise la main de Rosine._)

BARTOLO.

Comment donc, vous lui baisez la main? Sortez d'ici, et je vais à

l'instant me plaindre à votre capitaine!

LE COMTE.

A l'instant? à mon capitaine? Supérieurement bien vu, docteur. Et

aussitôt que mon capitaine l'apprendra, soyez sûr qu'il va me rabattre

ce baiser-là sur ma paye.

_Var. LXXIII._

ROSINE.

Vous ne me frapperez pas peut-être?

BARTOLO.

Je l'aurai de force ou de gré!...

_Var. LXXIV._

ROSINE.

Mon sang bouillonne, une chaleur horrible...

(_Elle tire son mouchoir de sa poche, elle dénoue le ruban de sa pièce

d'estomac, la lettre tombe._)

_Var. LXXV._

Le pouls est pourtant assez égal. (_A part._) Sans mes lunettes, je n'y

vois que du noir et du blanc... Les voici.

_Var. LXXVI._

Il sent son tort, je le tiens à mon tour.

_Var. LXXVII._

Par amitié.

ROSINE.

Vous ne méritez pas le moindre sentiment.

_Var. LXXVIII._

(_Elle lit._) «...Une querelle ouverte avec votre tuteur, et si quelque

chose dérangeait le projet que vous venez de lire, _je vous demande en

grâce une conversation cette nuit à travers votre jalousie_.» Hélas! j'y

consens, mais comment le lui faire savoir?

_Var. LXXIX._

Monsieur, permettez...

BARTOLO.

Quoi permettre? (_A part._) Cet homme m'est suspect. (_Haut._) Si vous

ne voulez pas absolument que j'y aille, que demandez-vous ici?

_Var. LXXX._

Vous vous moquez! J'espère avant peu vous convaincre que personne ne

désire autant que moi le mariage de la Signora.

BARTOLO.

Comment vous marquer ma reconnaissance?

_Var. LXXXI._

BARTOLO.

C'est ce dont il m'avait flatté ce matin.

Le barbier de Séville; ou, la précaution inutile · 第 14 / 15 章