UNE LOCOMOTIVE A NAPHTALINE.

Tout le monde connaît la naphtaline, de corps blanc qui se présente

habituellement sous forme de boules à aspect miroité et à odeur

caractéristique. La naphtaline avait autrefois la réputation de

combattre les mites, mais l'illustre Berthelot a fait justice de cette

légende; on a bien essayé d'en faire un explosif en la nitrant, mais la

nitronaphtaline s'est révélée comme un explosif d'une stabilité exagérée

qui ne détonait guère que quand cela lui convenait. C'est alors que M.

Brillié, l'ingénieur bien connu à qui l'on doit les 600 premiers autobus

de la Compagnie générale, a eu l'idée de faire jouer à la naphtaline le

rôle de l'essence de pétrole devenue d'un prix excessif et d'alimenter

avec ce combustible nouveau le moteur d'une locomotive.

Il y a fort longtemps, en effet, que l'on recherche à remplacer, par la

locomotive à explosion, la locomotive à vapeur qui présente tant

d'inconvénients avec sa consommation exagérée d'eau et de charbon, sa

fumée, ses escarbilles, etc. Ce n'est, toutefois, qu'après plusieurs

années de recherches que M. Brillié est parvenu à établir le modèle

qu'il rêvait, et c'est ce modèle que le Creusot présentait, il y a

quelques jours sur le polygone d'Harfleur, près du Havre, à une

nombreuses assistance composée de techniciens de l'automobile et de la

voie ferrée.

La locomotive nouvelle présente deux caractéristiques essentielles: elle

consomme de la naphtaline, produit qui coûte environ _dix fois_ moins

que l'essence, et elle utilise le système de transmission Hautier qui

constitue par lui-même un changement de vitesse continu.

Le système Hautier est formé de deux transmissions, agissant l'une par

_prise directe_, l'autre par l'intermédiaire _d'un moteur à air_. Au

démarrage ou en rampe dure, c'est le moteur à air qui fonctionne seul,

en palier c'est la prise directe. En terrain moyennement accidenté, les

deux transmissions continuent leurs efforts dans la proportion la plus

favorable à l'économie du travail.

La naphtaline, à vrai dire, présente l'inconvénient d'être un corps

solide ne fondant que vers 80 degrés. Il faut commencer par la réduire à

l'état liquide. On y parvient en mettant le moteur en marche au benzol

et utilisant la chaleur de l'eau de circulation pour fondre la

naphtaline qui peut alors se comporter comme de l'essence ordinaire.

Le moteur employé est un moteur ordinaire d'automobile, tournant à

vitesse modérée et dont la puissance ne dépasse pas 70 chevaux. Avec ce

moteur, relativement faible, la locomotive du Creusot a remorqué

aisément, à l'allure de 20 kilomètres, une charge roulante de 170

tonnes. Au démarrage, elle a pu développer un effort atteignant 3.500

kilos, et à 20 kilomètres à l'heure un effort de 700 kilos.

La consommation dépasse à peine une demi-livre de naphtaline par

cheval-heure, ce qui rend le moteur plus, économique qu'un moteur à

vapeur. Quant à la conduite de la machine, elle est des plus faciles et

sa souplesse est en même temps très grande.

Les résultats obtenus n'ont pas été sans surprendre quelque peu les

assistants, et les officiers d'artillerie présents ont exprimé le voeu

de voir la locomotive Brillié-Hautier du Creusot remplacer bientôt la

locomotive réglementaire actuelle dont: la fumée constitue dans les

opérations de siège un admirable repère pour les canons de l'ennemi.

La locomotive à explosion a du reste l'avantage de ne pas nécessiter de

mise en pression, de ne pas consommer d'eau, de réduire dans la

proportion de dix à un le poids du combustible, de supprimer les

projections d'escarbilles et enfin de réduire au minimum les chances

d'incendie. Dans les régions, comme l'Afrique, où les eaux chlorurées et

magnésiennes détruisent si rapidement les chaudières, elle présenterait

des avantages incontestables au double point de vue de l'économie et de

la régularité de l'exploitation. La verrons-nous un jour remplacer

l'antique machine de Stephenson?

L'Illustration, No. 3664, 17 Mai 1913 · 第 28 / 40 题