VALENTIN.»

Comme il remettait sa dépêche à d'Arjuzanx, celui-ci lui dit:

--Crois-tu maintenant qu'en refusant d'accepter ton argent j'avais le

pressentiment que tu me le reprendrais bientôt? ça me semble bien

vouloir recommencer notre fameuse partie du collège de Pau.

Cette insistance frappa Sixte; pourquoi donc d'Arjuzanx mettait-il un

empressement si peu déguisé à le pousser au jeu?

Ce fut la question qu'il se posa: d'Arjuzanx voulait-il lui infliger une

nouvelle perte? ou bien, honteux de la somme qu'il avait gagnée, ne

cherchait-il que des occasions de la perdre?

C'était de cette façon qu'il avait agi autrefois au collège; pourquoi

n'en serait-il pas de même maintenant? rien en lui ne permettait de

supposer qu'il fût devenu un homme d'argent, âpre au gain, capable

d'employer des moyens peu loyaux à l'égard d'un camarade. N'avait-il pas

reconnu lui-même qu'il était dans son tort en subissant une sorte de

vertige qui le faisait jouer gros jeu contre un ami malheureux?

Cependant, quoi qu'il se dît, il ne put pas pendant le dîner ne pas

regretter de n'être pas rentré à Bayonne, et ne pas trouver bien nulle,

bien vide, la conversation de ses voisins: assurément cette salle à

manger ne le reverrait pas souvent; qu'il sût profiter de sa soirée pour

regagner une partie de ce qu'il avait si bêtement perdu huit jours

auparavant, et elle serait la dernière qu'il passerait dans cette

maison. S'il vivait retiré quand il était garçon, ce n'était pas

maintenant qu'il avait un intérieur si charmant avec une femme jeune,

jolie, intelligente, adorée, qu'il allait l'abandonner pour ces réunions

banales.

Bien qu'il n'eût pas l'expérience du jeu, il savait, pour l'avoir

entendu dire, de quelle importance est un régime sévère pour le joueur;

ce n'est pas quand on est congestionné par une digestion difficile ou

échauffé par des vins largement dégustés, qu'on est maître de soi, et

qu'on garde en présence d'un coup décisif la sûreté du jugement ou le

calme de la raison; or, dans la partie qu'il voulait engager pour

profiter de la veine qui semblait lui revenir, il fallait qu'il eût tout

cela, et ne subît pas plus l'influence de son cerveau surexcité que de

son estomac trop chargé; il mangea donc très peu et but encore moins,

malgré l'insistance de d'Arjuzanx dont l'amabilité ne réussit pas mieux

que la raillerie à l'arracher à sa sobriété.

Quand de la salle à manger on passa dans le salon, il ne s'approcha pas

tout d'abord des tables de jeu qui avaient été préparées: une grande

pour le baccara, deux petites pour l'écarté; il voulait choisir son

moment et ne pas commettre les folies de ceux qui, courant après leur

argent, se jettent à l'aveugle dans la mêlée. C'était d'un pas ferme et

sûr qu'il devait y descendre; puisqu'une heureuse chance lui avait

permis de rattraper trois cents louis, il devrait manoeuvrer avec cette

somme de façon à regagner ses quarante mille francs sans se découvrir

jamais.

Comme il se tenait à la fenêtre, d'Arjuzanx vint le rejoindre:

--Tu ne me donnes pas ma revanche? dit-il.

--Est-ce que ce n'est pas à toi plutôt de me donner la mienne?

--Je suis à ta disposition.

--Tout à l'heure; le temps de finir ce cigare.

Son cigare achevé il alla rôder autour de la table de baccara, mais sans

s'y asseoir: il voulait rester frais pour sa partie contre d'Arjuzanx,

et, d'ailleurs, il craignait d'épuiser sa veine dans des coups

insignifiants, s'imaginant, par une superstition de joueur, qu'il ne

pouvait pas faire grand fond sur elle, et qu'il ne fallait pas lui

demander plus d'une courte série heureuse; quand il l'aurait obtenue il

s'en tiendrait là.

Enfin, une des tables d'écarté n'étant plus occupée, il fit un signe à

d'Arjuzanx, voulant, cette fois, tenir lui-même les cartes qui allaient

décider de cette lutte.

--Combien? demanda d'Arjuzanx en s'asseyant vis-à-vis de lui.

--Veux-tu cent louis?

--Parfaitement.

En prenant ce chiffre Sixte se croyait prudent, puisque, sur les trois

parties qu'il lui permettait de jouer avec son gain, il ne devait pas

les perdre toutes: il pourrait se défendre si la chance tournait d'abord

contre lui, et à un moment quelconque attraper la série sur laquelle il

comptait.

En prenant ses cartes Sixte eut la satisfaction de constater que ses

mains ne tremblaient pas et de se sentir maître de son coeur comme de

son esprit: il voyait, il savait, il jugeait ce qu'il faisait.

D'Arjuzanx, au contraire, paraissait ému, et, en le regardant, on voyait

clairement qu'il n'était plus le même homme; sa nonchalance, son

indifférence, avaient disparu et dans ses yeux noirs brillait une flamme

qui leur donnait une expression de dureté que Sixte n'avait jamais

remarquée.

Mais ce n'était pas le moment de se livrer à des observations de ce

genre; c'était à son jeu comme à celui de son adversaire qu'il devait

donner toute son attention.

La chance, au lieu de tourner contre lui, continua à lui être fidèle.

--Nous doublons, n'est-ce pas? demanda d'Arjuzanx.

--N'est-ce pas entendu?

--Alors cela est dit une fois pour toutes.

--Sans doute; au moins jusqu'à ce que nous soyons d'accord pour changer

cette convention.

--Nous serons d'accord.

Lentement ils avaient relevé leurs cartes.

--J'en demande? dit d'Arjuzanx.

--J'en refuse.

D'Arjuzanx avait un jeu détestable, Sixte le roi et la voie assurée.

--Tu ne vas pas être long à regagner tes quarante mille francs, dit

d'Arjuzanx.

--Je n'en serais pas fâché.

--Tu vois donc que j'ai bien fait de te garder à dîner.

Quelques-uns des convives, en les voyant s'asseoir à la table d'écarté,

avaient quitté le baccara qui ne se traînait que misérablement, et les

entouraient, attentifs, silencieux.

A son tour d'Arjuzanx fit trois points:

--Je commence à me défendre, dit-il.

Cependant il perdit; mais la partie suivante fut pour lui, et ils

recommencèrent avec un enjeu de cent louis qu'il gagna de nouveau.

--Faisons-nous quitte ou double? dit-il.

Sixte eut un éclair d'hésitation pendant lequel il se demanda si sa

veine n'était pas épuisée; mais, comme il avait eu quatre points contre

cinq, il crut que la fortune était hésitante et qu'il pouvait la

retenir.

--Oui, dit-il.

Il eut encore quatre points contre cinq, et cette fois il n'hésita pas;

il était à découvert, il devait au moins s'acquitter; puisque d'Arjuzanx

consentait à faire quitte ou double, il n'y avait qu'à continuer jusqu'à

ce qu'il gagnât, alors il s'arrêterait et ne toucherait plus aux cartes;

il était déraisonnable, impossible, contraire à toutes les règles

d'admettre que ce coup ne lui viendrait pas aux mains; le jeu n'est-il

pas une bascule réglée par des lois immuables?

--Toujours, dit-il.

Maintenant tout le monde se pressait autour d'eux, mais personne ne

parlait, ne les interrogeait directement, et c'était par des regards

muets qu'on se communiquait ses impressions.

Sixte fut surpris de sentir des gouttes de sueur lui couler dans le cou

et il s'en inquiéta; évidemment il n'était plus maître de ses nerfs,

cependant il n'eut pas la force de mettre cette observation à profit;

certainement l'émotion ne lui enlèverait pas son coup d'oeil.

Au moins lui enleva-t-elle la décision: par prudence, par excès de

conscience, il demanda des cartes, et il en donna, quand il aurait dû en

refuser, et jouer hardiment.

Trois parties successives, perdues avec ce système, l'en firent changer:

ce n'était pas la chance qui le battait, mais sa propre maladresse, et

aussi le calme de d'Arjuzanx, attentif à se défendre et à profiter de

fautes de son adversaire, sans que la grandeur de l'enjeu parût exercer

sur lui la moindre influence. Ne pourrait-il donc pas retrouver lui-même

ce calme pour quelques minutes, quelques secondes peut-être?

Mais le changement de méthode ne changea pas la veine, au contraire; les

fautes qu'il avait commises par trop de timidité, il les commit

maintenant par trop d'audace.

Et chaque fois qu'il perdait, il répétait son mot:

--Toujours.

Ceux qui étaient attentifs aux nuances pouvaient saisir dans sa

prononciation une différence qui en disait long sur son état; en même

temps son visage et ses mains s'étaient décolorés.

A mesure que l'enjeu grossissait, l'attitude de la galerie se modifiait:

on avait commencé par regarder ce duel avec une curiosité recueillie;

mais maintenant, s'échappaient de sourdes exclamations ou des gestes,

qui étaient un relèvement et une excitation pour Sixte: puisque tout le

monde était stupéfié de sa déveine, cette unanimité prouvait qu'elle ne

pouvait pas durer: un coup heureux, et il s'acquittait.

Deux se suivirent malheureux encore, et comme Sixte répétait:

--Toujours.

Pour la première fois, d'Arjuzanx ne répondit pas:

--Parfaitement.

Il posa ses deux bras sur la table, et regardant Sixte en face:

--Comment toujours? dit-il d'une voix nette et dure.

--N'est-il pas entendu, répondit Sixte, que, nous doublons toujours?

--Entendu jusqu'à ce que nous changions cette convention...

Il y eut un moment de silence saisissant.

... Et j'estime, continua d'Arjuzanx, de la même voix nettement

articulée, que le moment est venu de la changer. Où en sommes-nous?

Il compta les jetons rangés devant lui.

--Voilà sept parties que je gagne. Est-ce exact?

--Oui, dit Sixte la gorge étranglée.

--Nous avons commencé à cent louis, qui doublés font quatre mille

francs, puis huit mille, puis seize mille, puis trente-deux mille; puis

soixante-quatre mille, puis cent trente-huit mille, et enfin deux cent

soixante-seize mille où nous sommes.

Il s'arrêta et, du regard, parut prendre ses invités à témoins de la

justesse de son compte, qu'il avait fait sans aucune hésitation; mais

personne ne pensa à faire un signe affirmatif, chacun étant tout entier

au drame qui se déroulait, et qu'on sentait terrible, sans comprendre

comment il s'était engagé et où il allait.

--Jouons-nous comme des enfants ou comme des hommes? continua

d'Arjuzanx.

Sixte ne répondit pas, il voyait maintenant combien était faux son

sentiment sur les intentions de d'Arjuzanx qui, au lieu de chercher à

lui faire regagner ses quarante mille francs, n'avait eu d'autre but, au

contraire, que de l'entraîner à perdre une somme beaucoup plus

considérable; en même temps il était frappé d'un fait, en apparence

insignifiant et cependant décisif:--le soin que d'Arjuzanx mettait à ne

pas s'adresser à lui directement, et surtout à ne pas employer le

tutoiement.

Le baron reprit:

--Si notre argent n'est pas sur cette table, notre parole y est; je peux

jouer cent mille francs, et même deux cent soixante-seize mille sur

parole, non cinq cent cinquante mille qui excéderaient peut-être

l'engagement qu'on pourrait tenir.

Il se tut, et chacun évita de se regarder pour ne pas livrer ses

impressions; quelques convives prudents s'éloignèrent même de la table,

mais sans sortir du salon; de la Vigne ne fut pas de ces derniers: une

place étant libre auprès de son camarade, il s'avança pour la prendre.

Mais rien n'indiquait que Sixte dût se laisser entraîner à un éclat; son

attitude était plutôt celle d'un homme qui vient de recevoir un coup

sous lequel il est tombé assommé.

Cependant, après quelques secondes, il se leva.

--Il est évident, dit-il, que je n'ai pas ces deux cent soixante-seize

mille francs sur moi.

--N'est-il pas admis par les honnêtes gens qu'on a vingt-quatre heures

pour dégager sa parole?

[Illustration: anie-15-2]

Anie Illustrated version · 第 43 / 47 题