En faisant cette observation, Anie avait une intention secrète, qui
était d'envoyer tout simplement au baron les soixante-cinq mille francs,
le jour de son retour à Biarritz.
Mais Sixte n'accepta pas cette combinaison:
--En me prêtant vingt-cinq mille francs, d'Arjuzanx a agi en ami,
dit-il; à ce titre je lui dois des égards, auxquels je manquerais en lui
envoyant sèchement son argent.
Il n'y avait pas à répliquer; tout ce qu'elle put obtenir, ce fut que
Sixte, au lieu d'aller à Biarritz dans la soirée, y allât dans
l'après-midi, avant le dîner, ce qui abrègerait sa visite.
Il n'était pas cinq heures quand Sixte arriva chez d'Arjuzanx qu'il
trouva assis devant une table d'écarté, ayant pour vis-à-vis un des
Russes avec lequel il avait dîné huit jours auparavant; deux des
convives de ce dîner étaient assis près d'eux.
Ce fut seulement quand d'Arjuzanx quitta sa chaise que Sixte put
l'attirer dans une pièce voisine.
--Je t'apporte ce que je te dois, dit-il.
Et il déposa sur une table plusieurs liasses de billets de banque qu'il
tira de sa poche gonflée.
--Qu'est-ce que c'est que tout ça? demanda d'Arjuzanx.
--Les soixante-cinq mille francs que je te dois.
--Tu me dois vingt-cinq mille francs que je t'ai prêtés.
--Et quarante mille que tu m'as gagnés.
D'Arjuzanx prit trois liasses, deux grosses et la plus petite, les mit
dans la poche de son veston et repoussa les autres.
--Reprends cela, dit-il.
Sixte le regarda étonné.
--As-tu pu penser que j'accepterais ces quarante mille francs? dit
d'Arjuzanx.
--Tu me les as gagnés.
--Et j'ai eu tort. Un emballement de joueur m'a troublé la conscience.
J'ai subi le vertige du gain comme toi tu subissais celui de la perte.
Mais, le calme me revenant, je me suis reproché ces quelques instants
d'erreur.
--Tu ne peux pas me faire un cadeau, qu'il ne m'est pas possible
d'accepter.
--Je n'en ai pas la pensée; mais tu peux me regagner ce que tu as perdu
et nous serons quittes. N'est-ce pas ainsi que les choses se sont
passées entre nous, quand au collège je t'ai gagné cent vingt francs que
tu aurais eu plus de peine à trouver à ce moment, sans doute, que tu
n'en as maintenant pour ces quarante mille francs? Je t'ai donné ta
revanche. Faisons-en autant.
--C'est impossible.
--Pourquoi?
--Parce que...
D'Arjuzanx lui coupa la parole:
--Tu sais que je suis obstiné, dit-il, je me suis mis dans la tête que
je ne prendrai pas ton argent, je ne le prendrai pas.
Et, le laissant seul, d'Arjuzanx retourna dans le salon.
Sixte remit les liasses dans sa poche et rejoignit d'Arjuzanx; la
discussion ne pouvait pas se continuer dans ces termes, il lui enverrait
les quarante mille francs par un chèque.
Pendant leur entretien d'autres convives du dîner de la semaine
précédente étaient arrivés, entre autres de la Vigne, la partie
continuait.
Pendant un certain temps Sixte resta debout auprès de la table regardant
le jeu machinalement, ayant en face de lui d'Arjuzanx debout aussi; puis
il fit un pas en arrière pour s'en aller discrètement mais à l'instant
même d'Arjuzanx, qui avait vu son mouvement, l'interpella:
--Fais-tu vingt-cinq louis contre moi? dit-il.
Sixte eut une seconde d'hésitation: une nouvelle partie commençait, les
adversaires allaient relever les cartes données; Sixte crut sentir que
tous les regards ramassés sur lui l'interrogeaient.
--Pourquoi non? dit-il.
Au fait, pourquoi n'accepterait-il pas la revanche que d'Arjuzanx lui
offrait? Cinq cents francs, s'il les perdait, n'étaient pas pour le
gêner et s'il les gagnait, ce serait un commencement de remboursement;
quelques coups heureux abrègeraient d'autant les mois de privation qu'il
allait imposer à sa femme.
Il perdit.
--Quitte ou double, n'est-ce pas? dit d'Arjuzanx.
--Soit.
Il perdit encore.
Si cinq cents francs n'avaient pas grande importance pour lui, il n'en
était pas de même de mille; il fallait donc tâcher de les regagner.
--Nous continuons? dit-il.
--Avec plaisir, continua d'Arjuzanx.
--Sixte va s'emballer, dit de la Vigne à son voisin.
--C'est fait.
En effet, il n'était pas difficile de remarquer, pour qui connaissait
les joueurs, les changements caractéristiques qui de seconde en seconde
se produisaient en lui: tout d'abord, quand d'Arjuzanx l'avait
interpellé, il avait rougi comme sous une impression de fausse honte,
puis instantanément pâli en répondant: «Pourquoi non?»; maintenant cette
pâleur s'était accentuée, ses lèvres frémissaient et ses mains étaient
agitées d'un léger tremblement; penché sur la table de jeu, il semblait
qu'il prît avec ses yeux les cartes dans les mains de celui qui les
tenait et les abattit lui-même, exactement comme au cochonnet le joueur
accompagne de la tête, des épaules et des bras, par un mouvement
symbolique, la boule qui roule.
Les cartes n'obéirent point à cette suggestion magnétique; pour la
troisième fois elles furent contre lui.
Évidemment la veine devait changer.
--Toujours? demande-t-il.
Parbleu!
Il gagna.
Raisonnable, il eût dû s'en tenir là, heureux d'en être quitte ainsi;
mais quel joueur écoute la raison quand il voit la fortune lui sourire!
ne serait-il pas fou de la repousser si elle venait à lui?
--Continuons-nous? demanda-t-il.
--Tant que tu voudras.
--Cent louis?
--Tout ce que tu voudras.
Il gagna encore.
Décidément la chance était pour lui; son heure avait sonné; encore
quelques coups et il pouvait rendre à sa belle-mère cet argent qu'il lui
avait été si dur de demander.
--Doublons-nous? dit-il.
--Assurément, répondit d'Arjuzanx.
La pâleur de Sixte avait disparu sous l'afflux d'une bouffée de chaleur
qui du coeur était montée au front et aux joues; il respirait plus
largement, ses mains ne tremblaient plus.
On s'était groupé autour d'eux, et chacun était plus attentif à leur
duel qu'à la partie elle-même, insignifiante comparée à leurs paris.
--Le baron voudrait perdre exprès qu'il ne s'y prendrait pas autrement,
dit de la Vigne à son voisin.
--Croyez-vous?
Qu'il le voulût ou ne le voulût point, toujours est-il que d'Arjuzanx
perdit encore.
--Je crois bien que tu as passé un engagement avec la veine, dit-il à
Sixte.
A ce moment un domestique entra dans le salon.
--Il est entendu que vous restez à dîner, dit d'Arjuzanx en s'adressant
à Sixte et à de la Vigne en même temps.
Ils voulurent refuser.
--Sixte, décide M. de la Vigne par ton exemple, dit d'Arjuzanx, et vous,
monsieur de la Vigne, gagnez Sixte par le vôtre.
On insista de divers côtés.
D'Arjuzanx avait ouvert un petit bureau:
--Voici ce qu'il faut pour écrire, dit-il, on portera immédiatement vos
dépêches au télégraphe.
Déjà de la Vigne avait pris place au bureau; quand il quitta la chaise,
Sixte le remplaça:
«Retenu à dîner avec de la Vigne; à ce soir.