XIV

Quand Barincq revint de reconduire Sixte et le notaire, il trouva sa

femme qui l'attendait, anxieuse:

--Que voulaient Rébénacq et le capitaine? demanda-t-elle avec une

vivacité fébrile.

Bien qu'il s'attendit à être interrogé et se fût préparé, il ne répondit

pas tout de suite.

--C'est pour un nouveau testament? dit-elle.

--Oh! pas du tout.

--Eh bien alors?

--Tu vas être surprise... et, je le pense, satisfaite aussi.

--Surprise, je le suis, satisfaite, de quoi?

A ce moment Anie vint les rejoindre, pressentant que son père devait

avoir besoin d'elle.

--Voilà justement Anie, dit-il en respirant, et je suis aise qu'elle

arrive, car ce que j'ai à vous apprendre la touche autant que nous, et

même plus que nous encore... si vive que soit notre tendresse pour elle.

Voyant son père entasser les paroles sans oser se décider, elle se

décida à brusquer la situation:

--M. Sixte est venu te demander ma main? dit-elle.

--Anie! s'écria sa mère suffoquée.

--Précisément.

--Est-ce possible! s'écria madame Barincq.

Après avoir engagé l'action avec cette vigueur, Anie voulut se jeter

elle-même dans la mêlée:

--S'il ne m'avait pas crue engagée avec M. d'Arjuzanx, il y a longtemps

qu'il l'aurait fait.

--Il te l'a dit? demanda madame Barincq frémissante.

--Il ne le pouvait pas puisqu'il est l'ami de M. d'Arjuzanx.

--Alors?

--Est-il besoin de paroles pour s'entendre?

--Vous vous êtes entendus?

--Tu le vois, maman.

A ces mots madame Barincq se laissa tomber sur un fauteuil:

--Malheureux que nous sommes! murmura-t-elle.

Anie vint à elle et lui posant la main sur le bras tendrement:

--Pourquoi malheureux? dit-elle d'une voix douce et caressante. Qui est

malheureux? Est-ce moi? Je n'ai jamais éprouvé joie plus profonde,

bonheur plus complet. Est-ce mon père? Je ne vois pas que ses yeux

expriment le mécontentement ou le chagrin. Est-ce toi?

--Oui, moi, qui me demande si je rêve ou si je suis folle.

--Et que peux-tu désirer chez un gendre que tu ne trouves chez M. Sixte?

Beau garçon, ne l'est-il pas? et avec cela distingué, l'air bon, d'une

bonté sans faiblesse. Intelligent, ne l'est-il pas aussi? Non seulement

pour tout ce qui touche à son métier, sa carrière le prouve, mais d'une

intelligence étendue qui ne se spécialise pas sur un seul point: ce

n'est pas un officier qui n'a que du vernis, comme on dit dans le monde

militaire, c'est un esprit qui comprend, qui sait, qui sent.

--Et sa naissance?

--Est-ce que tu t'imaginais qu'un prince me demanderait en mariage?

--Je ne parle pas des titres, mais de la famille.

Barincq, qui jusque-là avait laissé sa fille mener l'entretien, assuré à

l'avance qu'elle le ferait avec plus d'autorité que lui, voulut

l'appuyer:

--Et si le capitaine est le fils de Gaston, dit-il, cette paternité

n'est-elle pas la meilleure pour nous?

--Cette paternité ne peut faire de lui qu'un bâtard, et ne lui donne pas

de famille.

--Eh bien, tant mieux, répliqua Anie vivement, s'il n'a pas de famille

il n'en sera que mieux à nous; je n'aurai pas à lutter contre un

beau-père, une belle-mère, des parents plus ou moins hostiles. Nous

serons tout pour lui; tu seras sa mère. N'est-ce rien cela?

Longuement madame Barincq sans répondre regarda sa fille d'un air dans

lequel il y avait autant d'indignation que de chagrin, puis, se tournant

vers son mari:

--Qu'as-tu dit? demanda-t-elle.

--Que je devais vous soumettre cette proposition à l'une et à l'autre.

--Dieu soit loué, nous avons du temps à nous.

Mais elle se trompait, Anie ne lui laissa pas ce temps sur lequel elle

comptait pour organiser la défense et trouver, elle qui n'était pas

femme de premier jet, des arguments de refus auxquels il n'y aurait rien

à répondre. Chose extraordinaire, ce ne fut pas la fille qui resta court

devant la mère, soumise par la force de la persuasion, ce fut la mère

qui se laissa convaincre par la fille et eut la stupéfaction de voir

qu'elle avait dit «oui» quand elle voulait dire «non».

Cette stupéfaction ne fut pas moins vive chez elle lorsque, le mariage

ayant été décidé et le jour fixé, il fut question de la rédaction du

contrat: son mari ne voulait-il pas faire plus pour Sixte qu'il n'avait

promis au baron?

--Veux-tu donc nous dépouiller? s'écria-t-elle.

--Pourquoi pas?

--Au profit d'un homme qui n'a rien!

--C'est parce qu'il n'a rien que nous devons compenser ce qui lui

manque.

--C'est de la folie.

--Ce que nous nous retirons, c'est à notre fille que nous le donnons.

--Non, ce n'est pas à notre fille, c'est à notre gendre, et il semble

que ce soit à lui que tu penses plus qu'à elle. Que t'a-t-il fait?

Qu'est-il pour toi? C'est à n'y rien comprendre.

Et, comme il était disposé à faire deux parts égales de sa fortune,

l'une pour Sixte, l'autre pour lui-même, ce qui, selon sa conscience,

n'était que juste, il dut, devant la résistance de sa femme, se modérer

dans ses élans de générosité, qui n'étaient en réalité qu'une

réparation.

--Faisons un contrat convenable, dit madame Barincq, et plus tard, quand

nous verrons ce qu'est ce mari que vous m'imposez, nous lui donnerons ce

qu'il méritera. Pourquoi remettre notre fortune entre ses mains?

beaucoup d'officiers sont dépensiers; je ne vois pas l'intérêt qu'il y a

à le mettre à même de se ruiner si l'envie lui en prenait; en dons, tout

ce que tu voudras et ce qui lui sera nécessaire ou agréable; en dû, pas

plus que ce qui est honorable.

Comme en réalité il importait peu que la restitution qu'il cherchait

avant tout se fît d'une façon ou d'une autre, il n'insista pas

davantage. Sixte aurait sa part de la fortune de Gaston, c'était

l'essentiel. Assurément il n'imaginait pas que Sixte fût jamais amené à

se ruiner, mais enfin le langage de sa femme était trop prudent et trop

sensé pour qu'il ne l'acceptât pas.

Une autre question qu'ils agitèrent non moins vivement fut celle de la

cérémonie même du mariage. A raison de la mort encore si récente de son

frère, Barincq n'aurait voulu aucune cérémonie: une simple bénédiction

nuptiale suivie d'un déjeuner pour la famille et les témoins, cela lui

suffisait; mais pour madame Barincq les choses ne pouvaient pas se

passer ainsi; sa fille eût épousé le baron que cette simplicité eût été

une marque de goût, mais avec le capitaine Sixte, avec M. Valentin

Sixte, on aurait l'air de vouloir se cacher et cela ne pouvait pas lui

convenir; au contraire il fallait faire les choses de façon à imposer

silence aux mauvaises langues, et profiter de ce mariage pour prendre

position dans le pays. Les six mois de deuil seraient écoulés, on

pouvait donc ouvrir le château à des invités. Vingt ans auparavant elle

eût reçu ces invités en leur donnant un déjeuner et un bal champêtre,

mais, la mode de ces réjouissances bourgeoises étant passée, on leur

offrirait un lunch assis, servi sur de petites tables installées sous

une vaste tente élevée dans le jardin; cela permettrait de réunir un

plus grand nombre de personnes, les parents, les alliés de la famille de

Saint-Christeau, et aussi le monde militaire officiel de Bayonne, les

camarades de Sixte.

Il ne fallut pas moins de six semaines pour les préparatifs: le

trousseau, les toilettes commandées à Paris qu'une _première_ vint

essayer à Ourteau, et aussi l'installation au château d'un appartement

pour le jeune ménage, en même temps que celle d'une maison à Bayonne.

Cette installation au château fut un nouveau sujet de discussion entre

le mari et la femme, car, fidèle à son idée de restitution, Barincq

voulait abandonner son propre appartement, c'est-à-dire celui de Gaston,

à Sixte et à Anie; mais madame Barincq n'accepta pas cet arrangement ou

plutôt ce dérangement.

--Ne sommes-nous plus rien chez nous? dit-elle indignée.

--A notre âge.

Cette fois ce ne fut pas du côté de son père que la fille se rangea, et

il dut céder à leurs volontés: ce serait au second étage qu'il voulait

prendre pour lui qu'on leur aménagerait cet appartement; et, ne pouvant

pas leur donner les pièces qu'il désirait, il se rattrapa sur le

mobilier en choisissant dans le château pour le placer chez eux tout ce

qui avait une valeur artistique quelconque ou l'intérêt d'un souvenir;

dans le cabinet de travail de Sixte, le portrait et le bureau de Gaston;

dans celui d'Anie, un magnifique tapis de fabrication arabe, haute

laine, à dessins riches de couleurs, de ceux que les antiquaires

appellent _tapis de Mascara_, et un cabinet à deux corps à quatre

vantaux en bois de noyer sculpté datant de Henri II dans lequel il avait

rangé une collection de livres de choix aux plus jolies reliures; enfin,

dans la chambre à coucher, des tentures en soie brodée, appliquée et

rehaussée d'or et d'argent, représentant Henri IV en Apollon, et un

grand lit à baldaquin du dix-septième siècle avec pentes, courtines et

plafond en velours ciselé de Gênes.

Comme Anie et Sixte se défendaient qu'il dépouillât ainsi le château

tout entier pour orner leur appartement de ce qui, pendant une longue

suite d'années, avait été accumulé par les héritages de famille, il leur

dut avouer dans quel but il se donnait tant de peine:

[Illustration: anie-10]

--Je veux vous organiser un nid qui soit un reliquaire pour vos

souvenirs, digne de vous, de votre jeunesse, de votre tendresse. Comme

les fonctions de Sixte, et surtout les exigences du général ne vous

permettent pas un voyage de noces--ce dont, à vrai dire, je ne suis pas

fâché, car ces voyages, sous prétexte d'éloignement et d'isolement, ne

sont en réalité que des occasions de promiscuité gênante ou blessante,

dans lesquelles on éparpille ses souvenirs sans jamais pouvoir mettre la

main dessus plus tard, quand il serait bon de se retremper

dedans--j'estime que le jour de votre mariage doit se passer tout entier

ici, et s'achever dans cet appartement, que je vous arrange à cette

intention. Je sais bien que ce jour-là les parents sont encombrants,

aussi mon intention est-elle que ma bonne femme et moi nous nous en

allions à Biarritz, où vous viendrez nous rejoindre le lendemain ou le

surlendemain, enfin quand il vous plaira. Par ce moyen, vous aurez la

pleine liberté du tête-à-tête dans cette maison, qui a été celle de

votre grand-père et de vos aïeux: la chaîne ne sera pas interrompue, et,

plus tard, vos enfants feront comme vous, puisque le château ne sortira

jamais de la famille.

[Illustration: anie-11]

Pendant ces six semaines Sixte vint tous les jours au château, faisant à

cheval les trente kilomètres qui séparent Bayonne de Ourteau, les heures

des trains ne lui permettant pas d'user du chemin de fer. A quatre

heures moins cinq, son ordonnance lui amenait son cheval; à quatre

heures il l'enfourchait, et, entre six heures quinze et six heures

vingt, il arrivait devant la grille du château, où il trouvait Anie qui

l'attendait. Le concierge prenait le cheval pour le conduire à l'écurie,

où il se reposait jusqu'au lendemain, un autre devant servir pour le

retour à Bayonne; et, par l'allée qui longe le Gave, les deux fiancés, à

pas lents, s'entretenant, se regardant, gagnaient la maison. Une humide

fraîcheur se dégageait de l'eau bouillonnante; la lumière rasante du

soleil abaissé glissait sous le couvert des saules cendrés et

s'allongeait en nappes d'or dans le fouillis des hautes herbes. Et

chaque soir, avec le jour décroissant, le spectacle changeait: les

feuilles prenaient insensiblement leurs teintes roses ou jaunes de

l'automne, et sur les prairies fumaient des vapeurs blanches d'où

émergeaient les vaches.

Mais ce n'était point des charmes du paysage qu'ils s'inquiétaient, des

jeux de la lumière, de la musique des eaux, de la poésie du soir: ils

s'entretenaient simplement d'eux, à mi-voix, de leur bonheur présent, de

leur bonheur à venir. Si parfois Sixte venait à parler de ce qui se

déroulait devant leurs yeux, c'était pour louer le talent avec lequel

elle avait rendu dans ses études, poursuivies continuellement depuis six

mois, les aspects vaporeux et tendres de ce Gave et de ses rives. Et

quand elle s'en défendait en disant qu'il était trop partial, et qu'elle

ne méritait pas ces éloges, il les précisait: s'il était vrai qu'elle

fût encore une écolière en arrivant à Ourteau, au moins en cela qu'elle

subissait l'influence de ses maîtres, cette nature qu'elle traduisait si

bien et interprétait si merveilleusement, parce qu'il existait sans

doute un accord intime entre elle et ce pays, avait certainement fait

d'elle une artiste: rien de plus original, de plus personnel que ces

études.

Quand madame Barincq avait entendu parler de ces visites quotidiennes,

elle s'était montrée assez sceptique, disant que trente kilomètres à

l'aller et trente kilomètres au retour ne tarderaient pas à faire plus

de soixante kilomètres; mais, quand elle avait vu que ces soixante

kilomètres pas plus que la chaleur ou la pluie n'avaient d'influence sur

la régularité de Sixte, elle avait commencé à le regarder d'un oeil un

peu plus favorable, et à reconnaître en lui des qualités qu'elle ne

soupçonnait pas; aussi, lorsqu'elle parlait de lui avec Anie,

répétait-elle son mot favori, celui qui pour elle résumait tout:

--Décidément, il est très convenable.

Et, pour qu'il fût plus convenable encore, elle veillait elle-même à ce

que Manuel ne négligeât point la chambre mise à la disposition de Sixte,

et dans laquelle il faisait sa toilette en arrivant, et reprenait au

départ son uniforme poussiéreux.

Mais ce qui paraissait convenable à Ourteau passait à Bayonne, dans le

monde militaire, pour excessif.

--A-t-on idée de ça! S'exposer à crever deux jolies juments pour une

jeune grue! Il se prépare d'agréables exercices.

Excessifs pour les camarades, ces voyages étaient absolument ridicules

pour les femmes et les filles des camarades.

--Vous savez que le capitaine Sixte fait tous les jours soixante

kilomètres à cheval pour aller voir sa fiancée et revenir coucher à

Bayonne?

--Le général le permet!

--Le pauvre général a si grand besoin de lui!

--Le fait est que... Enfin! Ces filles riches sont vraiment incroyables

avec leurs exigences. Il me semble que, si celle-là avait eu un peu de

tact, elle aurait eu l'intelligence de montrer que, quand on se paie un

mari, il n'est pas nécessaire de crier sur les toits qu'on peut lui

faire faire tout ce qu'on veut.

--Vous irez au mariage?

--Peut-être; pour voir, ça promet d'être drôle.

En attendant qu'on allât au mariage, on ne manquait pas de prendre un

peu avant quatre heures la route de Saint-Palais pour but de promenade,

de la porte de Mousserolle jusqu'à Saint-Pierre d'Irube, à seule fin de

voir passer le capitaine Sixte d'une allure régulière, si bien occupé à

égaliser son poids sur sa jument et à la soulager par un parfait accord

de la main et des jambes, que c'était à peine s'il répondait aux saluts

qu'on lui adressait.

--L'imbécile!

Et les mères qui avaient reçu une solide éducation ne manquaient pas de

dégager la leçon morale qu'enseignait ce spectacle: à savoir que

l'argent est tout en ce monde.

Enfin, le jour du mariage arriva et, contrairement aux pronostics de

madame Barincq qui répétait du matin au soir que la malice des choses

allait certainement leur jouer quelque mauvais tour, tout se trouva

prêt: les toilettes de la fille et de la mère, l'installation de la

maison de Bayonne, l'aménagement de l'appartement d'Ourteau, la tente,

le lunch; le temps lui-même qui, au dire de madame Barincq, ne pouvait

être qu'exécrable, se trouva radieux.

Des voitures avaient été mises à la disposition des invités:--à Puyoo

des landaus pour prendre à la descente du chemin de fer ceux qui

viendraient par les lignes de Dax et d'Orthez; à Bayonne des grands

breacks, conduits par des postillons à la veste galonnée d'argent et au

chapeau pointu enguirlandé de rubans, pour amener en poste ceux qui

trouveraient plus agréable ou plus économique de se servir de la voie de

terre.

[Illustration: anie-12]

La cérémonie était fixée à 11 heures 1/2; à 11 heures 25 le général, qui

était un des témoins de Sixte, fit son entrée dans le salon, en grande

tenue, accompagné de sa femme ainsi que de ses cinq filles, et aussitôt

Anie s'avança au-devant de lui.

--Tous mes compliments, mademoiselle, dit-il gracieusement en

l'examinant sous le voile à la juive qui recouvrait jusqu'aux pieds sa

robe de satin, vous êtes la première mariée que je vois prête à l'heure.

--C'est que j'ai sans doute la vocation militaire, répondit-elle en

souriant.

Comme l'église et la mairie, qui se font face, sont à moins de trois

cents mètres du château, on devait, en cas de beau temps, ne pas monter

en voiture pour ce court trajet. Quand le cortège arriva sur la place,

il y trouva les douze pompiers formant la haie, et la fanfare le salua

d'un pas redoublé.

Jamais dans l'église trop petite on n'avait vu tant d'uniformes, et les

rayons du soleil, passant librement par les claires fenêtres sans

vitraux, faisaient miroiter l'or des galons en nappes rutilantes, qui

éblouirent si bien le curé, d'un caractère simple et timide, qu'au lieu

de prononcer l'allocution qu'il avait longuement travaillée, il se

contenta de leur lire, en la bredouillant, celle qui servait à tous ses

paroissiens.

Au reste, eût il débité avec l'onction qu'il voulait son discours

inédit, qu'il n'eût pas été mieux écouté de cette assistance, cependant

religieuse: ce n'était pas des oreilles qu'elle avait, mais des yeux.

Dans le monde militaire on ne connaissait pas Anie; plusieurs des

parents de la famille Barincq voyaient Sixte pour la première fois. Et

on les regardait, on les étudiait, on les tournait et les retournait

curieusement: les militaires évaluaient la fortune de la femme, les

parents le présent et l'avenir du mari.

--Ils n'auront pas moins de cent cinquante mille francs de rente.

--Est-ce possible? Alors ils auront hôtel à Paris.

--En tout cas ils donneront à danser à Bayonne.

On ne variait pas moins dans les appréciations physiques: certainement

elle louchait; il ne serait pas étonnant qu'elle devint poitrinaire; à

coup sûr elle se teignait les cheveux; on ne pouvait pas dire que sa

toilette fût riche, mais elle était d'un goût parisien tout à fait

scandaleux.

Et Sixte, qui jusque-là avait passé pour le plus bel officier de

Bayonne, avait-il l'air assez humilié!

--Dame! un vendu.

La sacristie étant trop petite pour le défilé, il avait été convenu que

tout le monde passerait par le château et qu'il n'y aurait pas deux

catégories d'invités, les uns qui devaient luncher, et d'autres qui

devaient se contenter de la vue du cortège.

Barincq avait mis sa gloire de propriétaire dans ce lunch, dont le menu

se composait exclusivement de ses produits: saumons pris dans sa

pêcherie; jambons de sa porcherie; dindes de sa basse-cour;

chauds-froids de faisans et de perdreaux tués sur ses terres; fleurs et

fruits de son jardin et de ses serres.

On lui fit meilleur accueil qu'aux mariés, et il y eut unanimité pour le

déclarer excellent, pas très distingué, mais d'une qualité supérieure,

ce qui, d'ailleurs, est facile pour les gens qui ne comptent pas.

Anie, au bras de son mari, allait de table en table, son voile ôté

maintenant, adressant à chacun quelques mots aimables ou un sourire.

L'élément militaire s'était massé dans une partie de la tente qu'il

occupait en maître. Là, il se passa le contraire de ce qui s'était

produit dans le clan de la famille où l'on avait été froid pour Sixte,

ce fut pour Anie que l'on fut réservé, et si nettement au moins chez les

femmes que Sixte crut devoir plaider les circonstances atténuantes en

leur faveur.

--Si vous saviez, dit-il à voix basse, à quel paroxysme d'envie arrivent

les femmes pauvres de notre monde, en peine de filles à marier!

--Je m'en doute.

--Vous doutez-vous aussi que mademoiselle Laurence Harraca, l'aînée des

filles de mon général, est la seule qui ait un chapeau de Lebel et une

robe parisienne, les quatre autres n'ont que des copies exécutées par

elles à la maison.

--Ça se voit; mais je ne trouve pas que ce soit une raison pour me

déshabiller et m'habiller comme ça: est-ce que je ne les ai pas connus

ces artifices des filles pauvres, et je n'avais pas des modèles de

Lebel.

De table en table ils arrivèrent à celle où le baron d'Arjuzanx était

assis avec des jeunes gens du pays. Comme il s'était rendu directement à

l'église, ils ne s'étaient pas encore vus. Il y eut un moment d'embarras

que d'Arjuzanx parut vouloir abréger en complimentant Anie et en serrant

la main de Sixte.

Ce fut pour tous les deux un soulagement qu'ils se gardèrent bien de

montrer.

--Saviez-vous que M. d'Arjuzanx fût de retour? demanda Anie.

--Non.

--Ni moi.

Une heure après, comme on se promenait dans le jardin, Anie, qui venait

de reconduire une de ses parentes, se trouva face à face avec

d'Arjuzanx, qui vint au-devant d'elle.

Il affectait le calme et l'indifférence, cependant il était facile de

lire l'émotion sous son sourire.

Il la salua en lui disant:

--Je vous aimais tant, que votre refus n'a pas tué mon amour; je

n'aimerai jamais que vous.

Avant qu'elle fût revenue de son trouble, il s'était éloigné.

Anie Illustrated version · 第 33 / 47 题