Quand, après plus d'un quart d'heure d'explications entortillées, Sixte
comprit où tendaient les discours du notaire, il commença par se
retrancher derrière la réponse qu'avait prévue Anie:
--Mais je ne peux pas entrer en rivalité avec d'Arjuzanx qui est mon
ami.
--Avez-vous d'autres objections à opposer à ce que je viens de vous
dire?
--Aucune.
--Mademoiselle Anie vous plaît-elle?
--Je la trouve charmante, à tous les points de vue.
--Alors ne vous embarrassez pas de scrupules qui n'ont pas de raison
d'être: vous n'entrez pas en rivalité avec M. d'Arjuzanx que
mademoiselle Anie refuse.
--Ah! elle refuse! Elle refuse d'épouser d'Arjuzanx? Comment? Pourquoi?
Cela fut dit avec une vivacité qui frappa le notaire; évidemment ce
sujet ne laissait pas Sixte indifférent.
--Je n'ai pas reçu les confidences de la jeune fille, qui ignore ma
démarche auprès de vous, cela va sans dire. Je ne peux donc pas vous
répondre catégoriquement. Mais de celles du père, il résulte que M.
d'Arjuzanx ne plaît pas, soit pour une raison, soit pour une autre; et,
cela étant, la famille trouve convenable de ne pas prolonger des
relations que le monde pourrait mal interpréter. D'ailleurs ces
relations ne sont établies que sous condition suspensive, comme nous
disons, nous autres gens de loi. Quand le baron a fait part à mon ami
Barincq de son désir d'épouser mademoiselle Anie, celle-ci a répondu
qu'à ce moment M. d'Arjuzanx lui était indifférent, et que, si on
voulait d'elle un engagement immédiat, elle ne pouvait pas le prendre,
puisqu'elle ne connaissait pas celui qu'on lui proposait; mais que, pour
ne pas contrarier ses parents touchés par les avantages de cette
alliance, elle était disposée à se rencontrer avec M. d'Arjuzanx comme
celui-ci le désirait; si, en apprenant à le connaître, ses sentiments
changeaient, elle accepterait ce mariage, sinon elle le refuserait. Il
paraît que ses sentiments n'ont pas changé. Cette situation n'est-elle
pas parfaitement nette!
--Il est vrai.
--Maintenant, pourquoi M. d'Arjuzanx ne s'est-il pas fait aimer? Je n'en
sais rien. Vous qui êtes son camarade, vous pouvez mieux que moi
répondre à cette question.
--Sait-on pourquoi l'on aime? Précisément parce je suis le camarade de
M. d'Arjuzanx, je trouve qu'il a tout pour être aimé.
--Alors, comme il ne l'a point été, il en résulterait que la jeune fille
ne pouvait pas être sensible à sa recherche. Pourquoi? C'est encore une
question à laquelle je ne me charge pas de répondre. Moi, bonhomme de
notaire, je ne dois m'en tenir qu'aux faits. Or, ceux qui m'amènent près
de vous se résument en trois points: 1° Barincq a pour vous autant de
sympathie que d'estime; 2° il ne tient pas à la fortune de son gendre;
3° il se considère comme le continuateur de son aîné, et en cette
qualité il croit que c'est un devoir pour lui d'exécuter les engagements
ou les intentions de Gaston. Cela dit et sans insister d'avantage, ce
qui ne serait pas dans mon rôle, je vous laisse à vos réflexions.
Lorsqu'elles seront mûres, vous m'écrirez ou vous viendrez déjeuner à
Ourteau, ce qui sera mieux, parce que, si vous avez des observations à
présenter, j'y répondrai de vive voix; j'étais l'ami et le conseil de
Gaston, je suis l'ami et le conseil de Barincq, j'ai pour vous une
amitié véritable: si vous jugez qu'en cette circonstance mes avis
peuvent vous être utiles, je les mets à votre disposition.
Là-dessus Rébénacq se leva et partit. Pour une première négociation
c'était assez. Tout bonhomme de notaire qu'il fût, il savait
parfaitement qu'en posant la question à propos de l'insensibilité
d'Anie, il avait planté dans le coeur de Sixte un point d'interrogation
qui allait faire travailler son esprit, et que le mieux était de laisser
ce travail se faire sans témoin. Il ne pouvait y avoir qu'une réponse à
cette question ainsi formulée.--Son coeur était gardé.--De là à chercher
par qui, il n'y avait qu'un pas à franchir, et ce n'était pas un
brillant officier de dragons qui devait hésiter.
En effet, la surexcitation sur laquelle le notaire comptait se produisit
chez Sixte, et, quand il fut seul, il ne put pas ne pas s'avouer qu'il
se trouvait dans un état de trouble violent assez difficile à définir,
délicieux et douloureux à la fois.
--Hé quoi! cette belle fille! Est-ce possible! Pourquoi pas après tout?
Pourquoi n'aurait-il pas produit sur elle l'impression qu'elle avait
faite sur lui le jour où, pour la première fois, ils s'étaient trouvés
en présence sur la grève de la Grande-Plage? Tandis qu'il était arrêté
dans son vol par d'Arjuzanx, qui s'accrochait à lui, elle, de son côté,
était libre, libre de rêver, et même d'arranger dès cette heure sa
destinée. Était-ce dans sa position de pauvre diable, avec une naissance
qui était une tare, sans famille, sans relations, sans appuis dans le
monde, qu'il pouvait avoir l'espérance de lutter contre un rival comme
d'Arjuzanx! Ce serait plus que de la folie, de la bêtise! Pas pour les
officiers de son espèce, les belles filles riches! Qu'aurait-il à lui
offrir? La vie lui avait été assez cruelle pour lui apprendre ce qu'il
pouvait, c'est-à-dire moins que rien. Il n'avait donc qu'à s'effacer, à
laisser le premier rôle à d'Arjuzanx et à prendre celui de confident, ce
qu'il avait fait. Ainsi, il avait vu grandir l'amour de son rival, et en
avait suivi le développement, les enthousiasmes comme les inquiétudes et
les craintes, se tenant à son plan, affectueux avec Anie, mais rien de
plus, et même lorsqu'il s'observait, réservé.
Mais pourquoi Anie, qui n'était pas retenue par les même raisons,
n'aurait-elle pas écouté les seules impulsions de son coeur? Sa fortune
la laissait maîtresse de faire ce qu'elle voulait, d'aimer qui lui
plaisait, et la douce autorité qu'elle exerçait sur son père et sa mère
l'assurait à l'avance qu'elle ne serait jamais violentée dans son choix.
Quand ces hypothèses s'étaient parfois présentées à son esprit, après
quelques heures passées avec Anie, il les avait toujours repoussées, se
fâchant contre lui-même de ce qu'il appelait son infatuation; mais,
maintenant, elles n'étaient plus rêveries en l'air, et reposaient sur
deux faits matériels: la rupture avec d'Arjuzanx et la démarche du
notaire. Sans doute, Rébénacq était sincère en disant qu'il n'avait pas
reçu les confidences de la jeune fille, et que celle-ci ignorait sa
démarche; mais il n'en était pas moins certain que cette démarche se
faisait avec l'autorisation du père, qui vraisemblablement, ne l'aurait
pas permise s'il n'avait su qu'il ne serait pas désavoué par sa fille.
Et la sympathie, l'estime du père, c'était un fait aussi. De même, il y
en avait encore un autre qui n'était pas de moindre importance: le désir
de continuer le frère aîné en exécutant, dans une certaine mesure, les
intentions de celui-ci.
Et, par sa chambre, il tournait à pas précipités, s'arrêtant tout à
coup, reprenant aussitôt sa marche, répétant machinalement à mi-voix des
mots entrecoupés:
--Se marier... cette belle fille... se marier... se marier.
C'était celui-là qui revenait le plus souvent, comme le refrain de la
chanson que chantait son coeur.
Quelle envolée pour lui! Quel changement de destinée!
Au temps où il se savait l'héritier de Gaston, il s'était arrangé un
avenir avec un intérieur, une famille, tout ce qui avait si
douloureusement manqué à sa jeunesse, et, s'il n'avait pas dès ce moment
réalisé ses rêves, c'est que Gaston ne l'avait pas voulu, se réservant
de trouver lui-même la femme qu'il voulait lui donner, et qui devait
réunir un tel ensemble de qualités qu'on ne pouvait la prendre au
hasard: il fallait chercher, attendre. Mais, en attendant, la mort était
venue, et le testament qu'il connaissait dans ses dispositions
principales ne s'était pas retrouvé: de la fortune certaine qui
permettait tous les espoirs et toutes les ambitions, il était tombé à la
misère. Si violente qu'eût été la chute, il n'était cependant pas resté
écrasé. A la vérité, il avait eu un moment de protestation suivi d'une
période de révolte et d'amères récriminations: qu'avait-il fait pour
mériter une si rude destinée? Mais il n'était pas homme à se courber
sous la main qui le frappait, et à s'aigrir dans le désespoir. Il ne
pouvait être que soldat, c'était déjà beaucoup qu'il pût l'être, et tout
de suite, abandonnant l'appartement confortable que la pension que lui
servait M. de Saint-Christeau lui permettait d'occuper, il avait loué
une chambre modeste, la meublant simplement des meubles qu'il
conservait, et réglé les dépenses de cette nouvelle existence sur sa
solde de capitaine. Et cela s'était fait dignement, sans plainte comme
sans honte, sinon sans regret; il aurait la vie de l'officier pauvre, et
encore serait-elle moins misérable que celle de plusieurs de ses
camarades, puisqu'il n'avait pas de dettes et n'en ferait jamais.
Et voilà que tout à coup, d'un mot, le notaire lui rouvrait les portes
de la vie heureuse: cette belle fille qu'il avait dû s'habituer à
regarder et à traiter comme la femme d'un autre pouvait être la sienne.
--Ah! vraiment! ah vraiment!
Et il riait en arpentant sa chambre, dont le parquet craquait sous ses
coups de talon triomphants.
Réfléchir? Ah! bien oui. Ce n'était pas à ses réflexions que le notaire
l'avait laissé, c'était à la joie.
Cependant, quand le premier trouble commença à se calmer un peu, la
pensée de d'Arjuzanx se présenta à son esprit, sinon inquiétante, au
moins gênante. D'Arjuzanx eût été un indifférent ou un inconnu, qu'il
n'eût pas eu à s'en préoccuper; c'eût été un simple prétendant refusé,
comme il devait y en avoir déjà quelques-uns de par le monde, dont il
n'avait pas à prendre souci. Mais avec d'Arjuzanx il n'en était pas
ainsi: ils étaient camarades, amis, il avait été son confident, et cette
qualité lui créait une situation toute particulière qui devait être
franche et nette, de façon à ne permettre plus tard ni fausses
interprétations, ni accusations, ni récriminations.
Pour cela il convenait donc qu'il y eût une explication entre eux qui
précisât bien qu'il ne se posait point en rival: s'il prétendait à la
main d'Anie, c'est qu'elle était libre; s'il passait au premier rang,
après s'être si longtemps effacé, c'est que ce premier rang n'était plus
occupé. Il connaissait trop d'Arjuzanx pour imaginer que cette
communication serait accueillie d'un front serein, mais il croyait le
connaître trop bien aussi pour admettre qu'elle pût provoquer une
rupture ou une querelle entre eux: il y aurait mécontentement, vexation,
blessure d'amour-propre, mais ce serait tout; plus tard d'Arjuzanx
serait le premier à se dire que cette démarche était d'une entière
loyauté et qu'il n'avait qu'à se soumettre à la force des choses.
Aussitôt il lui écrivit pour le prévenir que le surlendemain il irait à
Seignos afin d'avoir avec lui un entretien sur un sujet important, le
priant, au cas où ce rendez-vous indiqué ne lui conviendrait pas, de
l'en avertir par un mot, et de lui en donner un autre.
Le lendemain, aucune réponse n'étant arrivée, Sixte prit le train pour
Seignos, un peu surpris que d'Arjuzanx ne lui eût pas écrit qu'il
l'attendait, mais ne doutant pas cependant de le rencontrer; aussi ne
fut-il pas peu étonné quand un jardinier, qu'il rencontra, répondit à sa
question «que M. le baron n'était pas au château.»
--Où est-il?
--Je n'en sais rien; mais M. Toulourenc vous le dira mieux que moi.
En effet, Toulourenc, l'ancien lutteur que le baron avait recueilli, un
peu pour travailler avec lui, et beaucoup par charité, faisait, en
quelque sorte, fonction de majordome au château, et en cette qualité
devait savoir ce que les gens de service ignoraient.
L'absence du baron ne fut pas le seul sujet d'étonnement du capitaine;
comme il se dirigeait vers le château, il n'aperçut aucun des nombreux
ouvriers qui, en ces derniers temps, travaillaient aux jardins et au
château lui-même, pour que le vieux domaine, abandonné depuis si
longtemps, fût digne de recevoir Anie lorsqu'elle viendrait l'habiter.
Comme ces travaux considérables s'appliquaient à tout: aux pelouses
qu'il fallait retourner et vallonner; aux toits qu'il fallait refaire; à
la façade qu'il fallait ravaler; aux volets et aux fenêtres qu'il
fallait repeindre, et à tout l'intérieur qui était entièrement à
reprendre du haut en bas, on les poussait aussi activement que possible
sans temps perdu, sans respect du dimanche ou des lendemains de paie.
Cependant, ce jour-là, tous les chantiers étaient déserts aussi bien
dans les jardins qu'aux environs de la maison; pas un ouvrier; partout
l'image du travail brusquement interrompu: les brouettes sur les
pelouses; les échelles sur les toits; contre les façades les
échafaudages; au pied des constructions les pierres, le sable, le
mortier gâché tout prêt à être employé et resté là.
Le même abandon se retrouvait à l'intérieur et le haut vestibule aux
voûtes sonores était plein des copeaux et des papillotes des menuisiers,
mêlés aux baquets, aux bidons et aux échelles des peintres.
Il fallut un certain temps avant qu'une servante répondît au coup de
sonnette de Sixte: elle dit comme le jardinier que M. le baron n'était
pas au château.
--Et M. Toulourenc?
--Ah! voilà. M. Toulourenc est en train de fricasser une fressure
d'agneau; et quand il fait la cuisine, il ne peut pas se déranger.
--Eh bien, dit le capitaine, je vais l'aller trouver dans sa cuisine.
--Si monsieur veut.
Devant un fourneau au charbon de bois qui jetait de pétillantes
étincelles dans la vaste cuisine, Toulourenc, ses larges reins d'hercule
ceints d'un tablier de toile blanche, présidait gravement à la cuisson
de sa fressure, une cuiller de bois à la main; quand, en se retournant,
il reconnut le capitaine, il porta machinalement cette cuiller à son
front en faisant le salut militaire.
--Oh! mon capitaine, excusez-moi.
--De quoi donc?
--De vous recevoir ici; mais voilà la chose: j'aime la fressure et on ne
sait pas l'accommoder ici, on la fait revenir au beurre quand c'est de
l'huile qu'il faut; alors, comme je suis seul, je m'en préparais une à
la mode de mon pays.
--Vous êtes donc seul au château?
--Oui, mon capitaine; M. le baron est en voyage.
--Depuis quand?
--Depuis vendredi.
--Pour longtemps?
--Je n'en sais rien; et, comme mon capitaine est l'ami de. M. le baron,
je peux bien lui dire que j'en suis tourmenté.
--Comment cela?
Avant de répondre, Toulourenc versa une demi-bouteille de vin blanc dans
sa casserole.
--Faut que ça réduise sur feu vif, dit-il; pendant que ça cuira je vous
raconterai la chose. Voulez-vous entrer dans le petit salon?
--Nous sommes très bien ici.
--Donc, vendredi, pendant que je travaillais avec M. le baron, on lui
apporte une lettre; il la lit, son visage se décolore et ses mains
tremblent. Il n'y avait pas besoin d'être fin pour deviner que c'était
une mauvaise nouvelle. Sans rien dire je file pour ne pas le gêner. Deux
heures après, qu'est-ce que j'apprends? Ce qui va vous renverser aussi,
je parie: qu'il a donné ordre à tous les entrepreneurs d'interrompre les
travaux partout le soir même, et de laisser les choses dans l'état où
elles sont, sans s'inquiéter du reste. Qu'est-ce que cela veut dire?
Vous pensez bien que je n'ai pas l'idée de le questionner. D'ailleurs,
il ne m'en laisse pas le temps, il me fait appeler et m'annonce qu'il
part en voyage; je lui demande comme toujours où il faut lui envoyer ses
lettres; il me répond qu'il n'y a qu'à les garder. Cinq minutes après,
il monte sur sa bicyclette et le voilà parti avec une figure plus
tourmentée encore que celle que je lui avais vue quand il avait reçu la
lettre. Où est-il? Depuis vendredi nous sommes sans nouvelles. Si vous
pouvez me dire ce que ça signifie et ce que j'ai à faire, je vous en
serai reconnaissant: partout on me poursuit tant et tant que je n'ose
plus sortir.
Ce que cela signifiait, Sixte le devinait: en recevant la lettre qui lui
annonçait le refus d'Anie, le baron avait interrompu les travaux qu'il
ne faisait exécuter que pour recevoir sa femme, et il était parti
furieux ou désespéré, en tout cas dans un état violent; mais c'étaient
là des explications qu'il n'y avait pas nécessité de donner à Toulourenc
qui, d'ailleurs, faisait tout ce qu'il fallait pour se consoler.
Assurément Sixte eût préféré avoir une explication avec le baron, mais
puisqu'en partant celui-ci paraissait renoncer à toute espérance, il
fallait bien accepter la situation telle que ce départ la faisait: ce
n'était pas la main d'une fille déjà engagée qu'il demandait, c'était
celle d'une fille libre; il expliquerait cela à d'Arjuzanx dans une
lettre, franchement, loyalement.
Et, au lieu de revenir à Bayonne, il prit le train pour Puyoo d'où une
voiture l'amena chez Rébénacq, qui, immédiatement, tout fier du succès
de sa négociation, alla avec lui au château.