Après le déjeuner, il proposa un tour dans les jardins et dans le parc,
mais madame Barincq se déclara fatiguée par la nuit passée en chemin de
fer; d'ailleurs elle les connaissait, ces jardins, et les longues
promenades qu'elle y avait faites autrefois en compagnie de son
beau-frère, quand elle lui demandait son intervention contre leurs
créanciers, ne lui avaient laissé que de mauvais souvenirs.
--Moi, je ne suis pas fatiguée, dit Anie.
--Surtout, n'encourage pas ton père dans ses folies, et ne te mets pas
avec lui contre moi.
--Veux-tu que nous commencions par les communs? dit-il en sortant.
--Puisque nous allons tout voir, commençons par où tu voudras.
Ils étaient considérables, ces communs; ayant été bâtis à une époque où
l'on construisait à bas prix, on avait fait grand, et les écuries, les
remises, les étables, les granges, auraient suffi à trois ou quatre
terres comme celle d'Ourteau; tout cela, bien que n'étant guère utilisé,
en très bon état de conservation et d'entretien.
En sortant des cours qui entourent ces bâtiments, ils traversèrent les
jardins et descendirent aux prairies. Pour les protéger contre les
érosions du gave dont le cours change à chaque inondation, on ne coupe
jamais les arbres de leurs rives, et toutes les plantes aquatiques,
joncs, laiches, roseaux, massettes, sagittaires, les grandes herbes, les
buissons, les taillis d'osiers et de coudriers, se mêlent sous le
couvert des saules, des peupliers, des trembles, des aulnes, en une
végétation foisonnante au milieu de laquelle les forts étouffent les
faibles dans la lutte pour l'air et le soleil. Malgré la solidité de
leurs racines, beaucoup de ces hauts arbres arrachés par les grandes
crues qui, avec leurs eaux furieuses, roulent souvent des torrents de
galets, se sont penchés ou se sont abattus de côté et d'autre, jetant
ainsi des ponts de verdure qui relient les rives aux îlots entre
lesquels se divisent les petits bras de la rivière. C'est à une certaine
distance seulement de cette lisière sauvage que commence la prairie
cultivée, et encore nulle part n'a-t-on coupé les arbres de peur d'un
assaut des eaux, toujours à craindre; dans ces terres d'alluvion
profondes et humides, ils ont poussé avec une vigueur extraordinaire, au
hasard, là où une graine est tombée, où un rejeton s'est développé, sans
ordre, sans alignement, sans aucune taille, branchus de la base au
sommet, et en suivant les contours sinueux du gave ils forment une sorte
de forêt vierge, avec de vastes clairières d'herbes grasses.
--Le beau Corot! s'écria Anie, que c'est frais, vert, poétique! est-il
possible vraiment de deviner ainsi la nature avec la seule intuition du
génie! certainement, Corot n'est jamais venu ici, et il a fait ce
tableau cent fois.
--Cela te plaît?
--Dis que je suis saisie d'admiration; tout y est, jusqu'à la teinte
grise des lointains, dans une atmosphère limpide, jusqu'aux nuances
délicates de l'ensemble, jusqu'à cette beauté légère qui donne des
envolées à l'esprit. C'est audacieux à moi, mais dès demain je commence
une étude.
--Alors tu n'entends pas renoncer à la peinture?
--Maintenant? jamais de la vie. C'était à Paris que, dans des heures de
découragement, je pouvais avoir l'idée de renoncer à la peinture, quand
je me demandais si j'aurais jamais du talent, ou au moins la moyenne de
talent qu'il faut pour plaire à ceux-ci ou à ceux-là, aux maîtres, à la
critique, aux camarades, aux ennemis, au public. Mais, maintenant, que
m'importe de plaire ou de ne pas plaire, pourvu que je me satisfasse
moi-même! C'est quand on travaille en vue du public qu'on s'inquiète de
cette moyenne; pour soi, il est bien certain qu'on n'en a jamais assez;
alors, il n'y a pas besoin de s'inquiéter du plus ou du moins; on va de
l'avant; on travaille pour soi, et c'est peut-être la seule manière
d'avoir de l'originalité ou de la personnalité. Qu'est-ce que ça nous
fait, à cette heure, que mes croûtes tapissent les murailles
incommensurables du château! ça n'est plus du tout la même chose que si
elles s'entassaient dans mon petit atelier de Montmartre sans trouver
d'acheteurs.
Elle prit le bras de son père, et se serrant contre lui tendrement:
--C'est comme si je ne trouvais point de mari; maintenant, qu'est-ce que
cela nous ferait? Tu penses bien qu'en fait de mariage je ne pense plus
aujourd'hui comme le jour de notre soirée, où tu as été si étonné, si
peiné, en me voyant décidée à accepter n'importe qui, pourvu que je me
marie. Te souviens-tu que je te disais qu'à vingt ans une fille sans dot
était une vieille fille, tandis qu'à vingt-quatre ou vingt-cinq ans,
celle qui avait de la fortune était une jeune fille? Puisque me voilà
rajeunie, et pour longtemps, par un coup de baguette magique, je n'ai
pas à me presser. Il y a un mois, c'était au mariage seul que je
m'attachais; désormais, ce sera le mari seul que je considérerai pour
ses qualités personnelles, pour ce qu'il sera réellement, et s'il me
plaît, si je rencontre un peu en lui du prince charmant auquel j'ai rêvé
autrefois, je te le demanderai quel qu'il soit.
--Et je te le donnerai, confiant dans ton choix.
--Voilà donc une affaire arrangée qui, de mon côté, te laisse toute
liberté. Habitons ici, rentrons à Paris, il en sera comme tu voudras.
Mais maman? Imagine-toi que depuis que l'héritage est assuré, nous avons
passé notre temps à chercher des appartements.
--Quel enfantillage!
--S'il n'y en a pas un d'arrêté boulevard des Italiens, c'est parce
qu'elle hésite entre celui-là et un autre rue Royale; et permets-moi de
te dire que je ne trouve pas du tout, en me plaçant au point de vue de
maman, que ce soit un enfantillage. Elle est Parisienne et n'aime que
Paris, comme toi, né dans un village, tu n'aimes que la campagne; rien
n'est plus agréable pour toi que ces prairies, ces champs, ces horizons
et la vie tranquille du propriétaire campagnard; rien n'est plus doux
pour maman que la vue du boulevard et la vie mondaine; tu étouffes dans
un appartement, elle ne respire qu'avec un plafond bas sur la tête; tu
veux te coucher à neuf heures du soir, elle voudrait ne rentrer qu'au
soleil levant.
--Mais, en vous proposant d'habiter Ourteau, je ne prétends pas vous
priver entièrement de Paris. Si nous restons ici huit ou neuf mois, nous
pouvons très bien en donner trois ou quatre à Paris. Cette vie est celle
de gens qui nous valent bien, qui s'en contentent, s'en trouvent heureux
et ne passent pas pour des imbéciles. Tu me rendras cette justice, mon
enfant, que, depuis que tu as des yeux pour voir et des oreilles pour
entendre, tu ne m'as jamais entendu me plaindre, ni de la destinée, ni
de l'injustice des choses, ni de personne.
--C'est bien vrai.
--Mais je puis le dire aujourd'hui: depuis longtemps à bout de forces,
je me demandais si je ne tomberais pas en chemin: ces vingt dernières
années de vie parisienne, de travail à outrance, de soucis, de
privations, sans un jour de repos, sans une minute de détente, m'ont
épuisé; cependant, j'allais, simplement parce qu'il fallait aller, pour
vous; parce qu'avant de penser à soi, on pense aux siens. C'est ici que
j'ai senti mon écrasement, par ma renaissance. Il faut donc que vous
donniez à ma vieillesse la vie naturelle qui a manqué à mon âge viril,
et c'est elle que je vous demande.
--Et tu ne doutes pas de la réponse, n'est-ce pas?
--D'ailleurs, cette raison n'est pas la seule qui me retienne ici, j'en
ai d'autres qui, précisément parce qu'elles ne sont pas personnelles,
n'en sont que plus fortes. J'ai toujours pensé que la richesse impose
des devoirs à ceux qui la détiennent et qu'on n'a pas le droit d'être
riche rien que pour soi, pour son bien-être ou son plaisir. Sans avoir
rien fait pour la mériter, du jour au lendemain, la fortune m'est tombée
dans les mains; eh bien! maintenant il faut que je la gagne, et, pour
cela, j'estime que le mieux est que je l'emploie à améliorer le sort des
gens de ce pays, que j'aime, parce que j'y suis né.
Cette proposition lui fit regarder son père avec un étonnement où se
lisait une assez vive inquiétude: qu'entendait-il donc par employer la
fortune qui lui tombait aux mains à l'amélioration du sort des paysans
d'Ourteau?
Ce n'est pas impunément que dans une famille on s'habitue à voir
critiquer le chef, discuter ses idées, mettre en doute son
infaillibilité, contester son autorité et le rendre responsable de tout
ce qui va mal dans la vie: le cas était le sien. Que de fois, depuis son
enfance, avait-elle entendu sa mère prendre son père en pitié:
«Certainement je ne te fais pas de reproches, mon ami.» Que de fois
aussi, sa mère, s'adressant à elle, lui avait-elle dit: «Ton pauvre
père!» Cette compassion pas plus que ces blâmes discrets n'avaient
amoindri sa tendresse pour lui: elle le chérissait, elle l'aimait,
«pauvre père», d'un sentiment aussi ardent, aussi profond, que si elle
avait été élevée dans des idées d'admiration respectueuse pour lui; mais
enfin, ce respect précisément manquait à son amour qui ressemblait plus
à celui d'une mère pour son fils, «pauvre enfant», qu'à celui d'une
fille pour son père; en adoration devant lui, non en admiration; pleine
d'indulgence, disposée à le plaindre, à le consoler, toujours à
l'excuser, mais par cela même à le juger.
Dans quelle aventure nouvelle voulait-il s'embarquer?
Il répondit au regard inquiet qu'elle attachait sur lui.
--Ton oncle, dit-il, s'était peu à peu désintéressé de cette terre pour
toutes sortes de raisons: maladies des vignes, exigences des ouvriers
ensuite, voleries des colons aussi, de sorte que dans l'état d'abandon
où il la laissait, après l'avoir entièrement reprise entre ses mains,
elle ne lui rapportait pas deux pour cent, et encore n'était-ce que dans
les très bonnes années. Vous seriez les premières, ta mère et toi, à me
blâmer, si je continuais de pareils errements.
--T'ai-je jamais blâmé?
--Je sais que tu es une trop bonne fille pour cela; mais enfin, il n'en
est pas moins vrai que vous seriez en droit de trouver mauvaise la
continuation d'une pareille exploitation.
--Tu veux arracher les vignes malades?
--Je veux transformer en prairies artificielles toutes les terres
propres à donner de bonnes récoltes d'herbe. Le foin qui, il y a
quelques années, se vendait vingt-cinq sous les cinquante kilos, se vend
aujourd'hui cinq francs, et avec le haut prix qu'a atteint la
main-d'oeuvre pour le travail de la vigne et du maïs, alors que les
ouvriers exigent par jour deux francs de salaire, une livre de pain, et
trois litres de vin, il est certain qu'il y a tout avantage à produire,
au lieu de vin médiocre, de l'herbe excellente; ce que je veux obtenir,
non pour vendre mon foin, mais pour nourrir mes vaches, faire du beurre
et engraisser des porcs avec le lait doux écrémé.
De nouveau il vit le regard inquiet qu'il avait déjà remarqué se fixer
sur lui.
--Décidément, dit-il, il faut que je t'explique mon plan en détail, sans
quoi tu vas t'imaginer que l'héritage de ton oncle pourrait bien se
trouver compromis. Allons jusqu'à ce petit promontoire qui domine le
cours du Gave; là tu comprendras mieux mes explications.
Ils ne tardèrent pas à arriver à ce mouvement de terrain qui coupait la
prairie et la rattachait par une pente douce aux collines.
--Tu remarqueras, dit-il, que cette éminence se trouve à l'abri des
inondations les plus furieuses du Gave, et qu'un canal de dérivation qui
la longe à sa base produit ici une chute d'eau autrefois utilisée,
maintenant abandonnée depuis longtemps déjà, mais qui peut être
facilement remise en état. Cela observé, je reprends mon explication. Je
t'ai dit que je commençais par arracher toutes les vignes qui ne
produisent plus rien; mais comme pour transformer une terre défrichée en
une bonne prairie il ne faut pas moins de trois ans, des engrais
chimiques pour lui rendre sa fertilité épuisée et des cultures
préparatoires en avoine, en luzerne, en sainfoin, ce n'est pas un
travail d'un jour, tu le vois. En même temps que je dois changer
l'exploitation de ces terres, je dois aussi changer le bétail qui
consommera leurs produits. Ton oncle pouvait, avec le système adopté par
lui, se contenter de la race du pays, qui est la race basquaise plus ou
moins dégénérée, de petite taille, nerveuse, sobre, à la robe couleur
grain de blé, aux cornes longues et déliées, comme tu peux le voir avec
les vaches qui paissent au-dessous de nous; cette race, d'une vivacité
et d'une résistance extraordinaire au travail, est malheureusement
mauvaise laitière; or, comme ce que je demanderai à mes vaches ce sera
du lait, non du travail, je ne peux pas la conserver.
--Si jolies les basquaises!
--En obéissant à la théorie, je les remplacerais par des normandes qui,
avec nos herbes de première qualité, me donneraient une moyenne
supérieure à dix-huit cents litres de lait; mais, comme je ne veux pas
courir d'aventures, je me contenterai de la race de Lourdes qui a le
grand avantage d'être du pays, ce qui est à considérer avant tout, car
il vaut mieux conserver une race indigène avec ses imperfections, mais
aussi avec sa sobriété, sa facilité d'élevage et son acclimatation
parfaite, que de tenter des améliorations radicales qui aboutissent
quelquefois à des désastres. Me voilà donc, quand la transformation du
sol est opérée, à la tête d'un troupeau de trois cents vaches que le
domaine peut nourrir.
--Trois cents vaches!
--Qui me donnent une moyenne de quatre cent cinquante mille litres de
lait par an, ou douze à treize cents litres par jour.
--Et qu'en fais-tu de cette mer de lait?
--Du beurre. C'est précisément pour que tu te rendes compte de mon
projet que je t'ai amenée ici. Pour loger mes vaches, au moins quand
elles ne sont pas encore très nombreuses, j'ai les bâtiments
d'exploitation qui, dans le commencement, me suffisent, mais je n'ai pas
de laiterie pour emmagasiner mon lait et faire mon beurre; c'est ici que
je la construis, sur ce terrain à l'abri des inondations et à proximité
d'une chute d'eau, ce qui m'est indispensable. En effet, je n'ai pas
l'intention de suivre les vieux procédés de fabrication pour le beurre,
c'est-à-dire d'attendre que la crème ait monté dans des terrines et de
la battre alors à l'ancienne mode; aussitôt trait, le lait est versé
dans des écrémeuses mécaniques qui, tournant à la vitesse de 7,000 tours
à la minute, en extraient instantanément la crème; on la bat aussitôt
avec des barattes danoises; des délaiteuses prennent ce beurre ainsi
fait pour le purger de son petit lait; des malaxeurs rotatifs lui
enlèvent son eau; enfin des machines à mouler le compriment et le
mettent en pains. Tout cela se passe, tu le vois, sans l'intervention de
la main d'ouvriers plus ou moins propres. Ce beurre obtenu, je le vends
à Bordeaux, à Toulouse; l'été dans les stations d'eaux: Biarritz,
Cauterets, Luchon; l'hiver je l'expédie jusqu'à Paris. Mais le beurre
n'est pas le seul produit utilisable que me donnent mes vaches.
Elle le regarda avec un sourire tendre.
--Il me semble, dit-elle, que tu récites la fable de la _Laitière et le
pot au lait_.
--Précisément, et nous arrivons, en effet, au cochon.