XII

Aussitôt Barincq télégraphia à sa femme et à sa fille de venir le

rejoindre, et quand elles arrivèrent à Puyoo, elles le trouvèrent

au-devant d'elles, avec la vieille calèche, pour les emmener au château.

Elles étaient en grand deuil, et, pour la première fois, Anie portait

une robe l'habillant à son avantage, sans avoir eu l'ennui de la tailler

et de la coudre elle-même, après mille discussions avec sa mère.

Il les fit monter en voiture, et prit la place à reculons:

--Tu verras les Pyrénées, dit-il à Anie.

--A partir de Dax, j'ai aperçu leur silhouette vaporeuse.

--Maintenant tu vas vraiment les voir, dit-il avec une sorte de

recueillement.

--Voilà-t-il pas une affaire; interrompit madame Barincq.

--Mais oui, maman, c'en est une pour moi.

Son père la remercia d'un sourire heureux qui disait sa satisfaction

d'être en accord avec elle.

--Voilà le Gave de Pau, dit-il quand la calèche s'engagea sur le pont.

--Mais c'est très joli un gave, dit Anie, regardant curieusement les

eaux tumultueuses roulant dans leurs rives encaissées.

C'est une rivière comme une autre, dit madame Barincq, il n'y a que le

nom de changé.

--C'est que, précisément, le nom peint la chose, répondit Barincq,

_gave_ vient de _cavus_, qui signifie creux.

--Et cette propriété, demanda madame Barincq, que vaut-elle

présentement?

--Je n'en sais rien.

--Que rapporte-t-elle?

--Environ 40,000 francs.

--Trouverait-on acquéreur pour un million?

--Je l'ignore.

--Tu ne t'es pas inquiété de cela?

--A quoi bon!

--Comment, à quoi bon?

--Cherche-t-on un acquéreur quand on n'est pas vendeur?

--Tu voudrais la garder?

--Tu ne voudrais pas la vendre, je pense?

--Mais...

--Tout nous oblige à la conserver et à l'exploiter pour le mieux de nos

intérêts; si elle rapporte 2% en ce moment, elle peut en rapporter 10 ou

12 un jour.

Stupéfaite, elle le regarda:

--Certainement, dit-elle, je ne te fais pas de reproches, mon pauvre

ami, mais, après vingt années comme celles que je viens de passer, il me

semble que j'ai droit à un changement d'existence.

--Passer de notre bicoque de Montmartre au château d'Ourteau, n'en

est-il pas un en quelque sorte féerique?

--Est-ce à Ourteau que tu trouveras à marier Anie?

--Pourquoi pas?

[Illustration: anie-05-3]

[Illustration: anie-06-1]

Jusque-là Anie n'avait rien dit, mais, comme toujours, lorsqu'un

différend s'élevait entre son père et sa mère, elle essaya d'intervenir:

--Je demande qu'il ne soit pas question de mon mariage, dit-elle, et

qu'on ne s'en préoccupe pas; ce que cet héritage inespéré a de bon pour

moi, c'est de me rendre ma liberté; maintenant je peux me marier quand

je voudrai, avec qui je voudrai, et même ne pas me marier du tout, si je

ne trouve pas le mari qui doit réaliser certaines idées autres

aujourd'hui que celles que j'avais il y a un mois.

--Ce n'est pas dans ce pays perdu que tu le trouveras, ce mari.

--Je te répondrai comme papa: Pourquoi pas? si je devais tenir une place

quelconque dans vos préoccupations, mais justement je vous demande de ne

me compter pour rien.

--Tu accepterais de vivre à Ourteau?

--Très bien.

--Tu es folle.

--Quand on était résignée à vivre rue de l'Abreuvoir, on accepte tout...

ce qui n'est pas Montmartre, et d'autant plus volontiers que ce tout

consiste en un château, dans un beau pays...

--Tu ne le connais pas.

--Je suis dedans.

Comme sa fille l'avait secouru, il voulut lui venir en aide:

--Et ce que je désire pour nous ce n'est pas une existence monotone de

propriétaire campagnard qui n'a d'autres distractions que celles qu'on

trouve dans l'engourdissement du bien-être, sans soucis comme sans

pensées. Quand je disais tout à l'heure qu'on pouvait faire rendre à la

propriété un revenu de dix pour cent au moins, ce n'est pas en se

croisant les bras pendant que les récoltes qu'elle peut produire

poussent au hasard de la routine, c'est en s'occupant d'elle, en lui

donnant ses soins, son intelligence, son temps. Par suite de causes

diverses Gaston laissait aller les choses, et, ses vignes ayant été

malades, il les avait abandonnées, de sorte qu'une partie des terres

sont en friche et ne rapportent rien.

--Tu veux guérir ces vignes?

--Je veux les arracher et les transformer en prairies. Grâce au climat à

la fois humide et chaud, grâce aussi à la nature du sol, nous sommes ici

dans le pays de l'herbe, tout aussi bien que dans les cantons les plus

riches de la Normandie. Il n'y a qu'à en tirer parti, organiser en grand

le pâturage; faire du beurre qui sera de première qualité; et avec le

lait écrémé engraisser des porcs; mes plans sont étudiés...

--Nous sommes perdus! s'écria madame Barincq.

--Pourquoi perdus?

--Parce que tu vas te lancer dans des idées nouvelles qui dévoreront

l'héritage de ton frère; certainement je ne veux pas te faire de

reproches, mais je sais par expérience comment une fortune fond, si

grasse qu'elle soit, quand elle doit alimenter une invention.

--Il ne s'agit pas d'inventions.

--Je sais ce que c'est: on commence par une dépense de vingt francs, on

n'a pas fini à cent mille.

L'arrivée au haut de la côte empêcha la discussion de s'engager à fond

et de continuer; sans répondre à sa femme, Barincq commanda au cocher de

mettre la voiture en travers de la route, puis étendant la main avec un

large geste en regardant sa fille:

--Voilà les Pyrénées, dit-il; de ce dernier pic à gauche, celui d'Anie,

jusqu'à ces sommets à droite, ceux de la Rhune et des Trois-Couronnes,

c'est le pays basque--le nôtre.

Elle resta assez longtemps silencieuse, les yeux perdus dans ces

profondeurs vagues, puis les abaissant sur son père:

--A ne connaître rien, dit-elle, il y a au moins cet avantage que la

première chose grande et belle que je voie est notre pays; je t'assure

que l'impression que j'en emporterai sera assez forte pour ne pas

s'effacer.

--N'est-ce pas que c'est beau? dit-il tout fier de l'émotion de sa

fille.

Mais madame Barincq coupa court à cette effusion:

--Tiens, voilà notre château, dit-elle en montrant la vallée au bas de

la colline, au bord de ce ruban argenté qui est le Gave, cette longue

façade blanche et rouge.

--Mais il a grand air, vraiment?

--De loin, dit-elle dédaigneuse.

--Et de près aussi, tu vas voir, répondit Barincq.

--Je voudrais bien voir le plus tôt possible, dit madame Barincq, j'ai

faim.

La côte fut vivement descendue, et quand après avoir traversé le village

où l'on s'était mis sur les portes, la calèche arriva devant la grille

du château grande ouverte, la concierge annonça son entrée par une

vigoureuse sonnerie de cloche.

--Comment! on sonne? s'écria Anie.

--Mais oui, c'était l'usage, du temps de mon père et de Gaston, je n'y

ai rien changé.

C'était aussi l'usage que Manuel répondît à cette sonnerie en se

trouvant sur le perron pour recevoir ses maîtres, et, quand la calèche

s'arrêta, il s'avança respectueusement pour ouvrir la portière.

--Voulez-vous déjeuner tout de suite? demanda Barincq.

--Je crois bien, je meurs de faim, répondit madame Barincq.

Quand Anie entra dans la vaste salle à manger dallée de carreaux de

marbre blanc et rose, lambrissée de boiseries sculptées, et qu'elle vit

la table couverte d'un admirable linge de Pau damassé sur lequel

étincelaient les cristaux taillés, les salières, les huiliers, les

saucières en argent, elle eut pour la première fois l'impression du luxe

dans le bien-être; et, se penchant vers son père, elle lui dit en

soufflant ses paroles:

--C'est très joli, la richesse.

Ce qui fut joli aussi et surtout agréable, ce fut de manger

tranquillement des choses excellentes, sans avoir à quitter sa chaise

pour aller, comme dans la bicoque de Montmartre, chercher à la cuisine

un plat ou une assiette, ou remplir à la fontaine la carafe vide, en

habit noir, ganté, Manuel faisait le service de la table,

silencieusement, sans hâte comme sans retard, et si correctement qu'il

n'y avait rien à lui demander.

Pour la première fois aussi lui fut révélé le plaisir qu'on peut trouver

à table, non dans la gourmandise, mais dans un enchaînement de petites

jouissances qu'elle ne soupçonnait même pas.

--J'ai voulu, dit son père, ne vous donner, à ce premier déjeuner que

vous faites au château, que des produits de la propriété: les artichauts

viennent du potager, les oeufs de la basse-cour; ce saumon a été pris

dans notre pêcherie; le poulet qu'on va nous servir en blanquette a été

élevé ici, le beurre et la crème de sa sauce ont été donnés par nos

vaches; ce pain provient de blé cultivé sur nos terres, moulu dans notre

moulin, cuit dans notre four; ce vin a été récolté quand nos vignes

rapportaient encore; ces belles fraises si fraîches ont mûri dans nos

serres...

--Mais c'est la vie patriarcale, cela! interrompit Anie.

--La seule logique; et, sous le règne de la chimie où nous sommes

entrés, la seule saine.

Anie Illustrated version · 第 16 / 47 题