IX

En entendant huit heures sonner à l'horloge de l'église lorsqu'il

arrivait aux premières maisons du village, l'idée lui vint de passer

d'abord chez le notaire Rébénacq; c'était un camarade de collège avec

qui il causerait librement. Si Gaston avait fait un testament en faveur

de son fils naturel, Rébénacq devait le savoir, et pouvait maintenant

sans doute en faire connaître les dispositions.

Le caractère de son frère, porté à la rancune, d'autre part l'affection

et les soins qu'il avait toujours eus pour ce jeune homme, tout donnait

à croire que ce testament existait, mais enfin ce n'était pas une

illusion d'héritier de s'imaginer que, tout en instituant son fils son

légataire universel, il avait pu, il avait dû laisser quelque chose à

Anie. En réalité, ce n'était point d'une fortune gagnée par son

industrie personnelle et que son travail avait faite sienne, que Gaston

jouissait et dont il pouvait disposer librement, sans devoir compte de

ses intentions à personne, c'était une fortune patrimoniale, acquise par

héritage, sur laquelle, par conséquent, ses héritiers naturels avaient

certains droits, sinon légaux, au moins moraux. Or, Gaston avait un

héritier légitime, qui était son frère, et s'il pouvait déshériter ce

frère, ainsi que la loi le lui permettait, les raisons ne manquaient pas

pour appuyer sa volonté et même la justifier: rancune, hostilité,

persuasion que son legs, s'il en faisait un, serait gaspillé; mais

aucune de ces raisons n'existait pour Anie, qui ne lui avait rien fait,

contre laquelle il n'avait pas de griefs, et qui était sa nièce. Dans

ces conditions, il semblait donc difficile d'imaginer qu'elle ne figurât

pas sur ce testament pour une somme quelconque; si minime que fût cette

somme, ce serait la fortune, et, mieux que la fortune, le moyen

d'échapper aux mariages misérables auxquels elle s'était résignée.

Deux minutes après, il s'arrêtait devant les panonceaux rouillés qui,

sur la place, servaient d'enseigne au notariat, et dans l'étude où il

entrait il trouvait un petit clerc en train de la balayer.

--C'est à M. Rébénacq que vous voulez parler? dit le gamin.

--Oui, mon garçon.

--Je vas le chercher.

Presque aussitôt le notaire arriva, mais au premier abord il ne reconnut

pas son ancien camarade.

--Monsieur...

--Il faut que je me nomme?

--Toi!

--Changé, paraît-il?

--Comme tu n'as pas répondu à mes dépêches, je ne t'attendais plus; car

je t'en ai envoyé deux et je t'ai écrit.

--C'est parce que je venais que je ne t'ai pas répondu; pouvais-tu

penser que je laisserais disparaître mon pauvre Gaston sans un dernier

adieu?

--Tu es venu à pied de Puyoo? dit le notaire sans répondre directement

et en regardant la valise posée sur une chaise.

--Une promenade; les jambes sont toujours bonnes.

--Entrons dans mon cabinet.

Après l'avoir installé dans un vieux fauteuil en merisier, le notaire

continua:

--Comment vas-tu? Et madame Barincq? Et ta fille?

--Merci pour elles, nous allons bien. Mais parle-moi de Gaston; ta

dépêche a été un coup de foudre.

--Sa mort en a été un pour nous. C'est il y a deux ans environ que sa

santé, jusque-là excellente, commença à se déranger, mais sans qu'il

résultât de ces dérangements un état qui présentât rien de grave, au

moins pour lui, et pour nous. Il eut plusieurs anthrax qui guérirent

naturellement, et pour lesquels il n'appela même pas le médecin, car

c'était son système, de traiter, comme il le disait, les maladies par le

mépris. Va-t-on s'inquiéter pour un clou? Cependant, il était moins

solide, moins vigoureux, moins actif; un effort le fatiguait; il renonça

à monter à cheval, et bientôt après il renonça même à sortir en voiture,

se contentant de courtes promenades à pied dans les jardins et dans le

parc. En même temps son caractère changea, tourna à la mélancolie et

s'aigrit; il devint difficile, inquiet, méfiant. J'appelle ton attention

sur ce point parce que nous aurons à y revenir. Un jour, il se plaignit

d'une douleur violente dans la jambe et dut garder le lit. Il fallut

bien appeler le médecin qui diagnostiqua un abcès interne qu'on traita

par des cataplasmes, tout simplement. L'abcès guérit, et Gaston se

releva, mais il se rétablit mal; l'appétit était perdu, le sommeil

envolé. Pourtant, peu à peu, le mieux se produisit, la santé parut

revenir. Mais ce qui ne revint pas, ce fut l'égalité d'humeur.

--Avait-il des causes particulières de chagrin?

--Je le pense, et même j'en suis certain, bien qu'il ne m'ait jamais

fait de confidences entières, pas plus à moi qu'à personne, d'ailleurs.

Il m'honorait de sa confiance pour tout ce qui était affaires, mais pour

ses sentiments personnels il a toujours été secret, et en ces derniers

temps plus que jamais; il est vrai qu'un notaire n'est pas un

confesseur. Mais nous reviendrons là-dessus; j'achève ce qui se rapporte

à la santé et à la mort. Je t'ai dit que l'état général paraissait

s'améliorer, avec le printemps il avait repris goût à la promenade, et

chaque jour il sortait, ce qui donnait à espérer que bientôt il

reprendrait sa vie d'autrefois; à son âge cela n'avait rien

d'invraisemblable. Les choses en étaient là, lorsqu'avant hier

Stanislas, le cocher, se précipite dans ce cabinet et m'annonce que son

maître vient de se trouver mal; qu'il est décoloré, sans mouvement, sans

parole; qu'on ne peut pas le faire revenir. Je cours au château. Tout

est inutile. Cependant, j'envoie chercher le médecin, qui ne peut que

constater la mort causée par une embolie; un caillot formé au moment de

la poussée des anthrax ou de la formation des abcès de la jambe a été

entraîné dans la circulation et a obstrué une artère.

--La mort a été foudroyante?

--Absolument.

Il s'établit un moment de silence, et le notaire, ému lui-même par son

récit, ne fit rien pour distraire la douleur de son ancien camarade,

qu'il voyait profonde; enfin il reprit:

--Je t'ai dit que Gaston s'était montré en ces dernières années triste

et sombre; je dois revenir là-dessus, car ce point est pour toi d'un

intérêt capital; mais, quel que soit mon désir de l'éclaircir, je ne le

pourrai pas, attendu que pour beaucoup de choses j'en suis réduit à des

hypothèses, et que tous les raisonnements du monde ne valent pas des

faits; or, les faits précis me manquent. Bien que, comme je te l'ai dit,

Gaston ne m'ait jamais fait de franches confidences, les causes de son

chagrin et de son inquiétude ne sont pas douteuses pour moi: elles

provenaient pour une part de votre rupture, pour une autre d'un doute

qui a empoisonné sa vie.

--Un doute?

--Celui qui portait sur la question de savoir s'il était ou n'était pas

le père du capitaine Sixte.

--Comment...

--Nous allons arriver au capitaine tout à l'heure; vidons d'abord ce qui

te regarde. Si tu as été affecté de la rupture avec ton frère, lui n'en

a pas moins souffert, et peut-être même plus encore que toi, attendu

que, tandis que tu étais passif, il était actif; tu ne pouvais que

supporter cette rupture, lui pouvait la faire cesser, n'ayant qu'un mot

à dire pour cela, et luttant par conséquent pour savoir s'il le dirait

ou ne le dirait pas; j'ai été le témoin de ces luttes; je puis

t'affirmer qu'il en était très malheureux; positivement, elles ont été

le tourment de ses dernières années.

--Nous nous étions si tendrement aimés.

--Et il t'aimait toujours.

--Comment ne s'est-il pas laissé toucher par mes lettres?

--C'est qu'à ce moment il payait les intérêts de la somme dont il avait

répondu pour toi, et que l'ennui de cette dépense le maintenait dans son

état d'exaspération et son ressentiment.

--Pour lui, cette dépense était cependant peu de chose.

--Il faut que tu saches, et je peux le dire maintenant, que précisément,

lorsque les échéances des intérêts de la garantie arrivèrent, Gaston

venait de perdre une grosse somme dans un cercle à Pau qu'il ne put

payer qu'en empruntant. Cela embrouilla ses affaires; il se trouva gêné.

Il le fut bien plus encore quand, par suite du phylloxera d'abord et du

mildew ensuite, le produit de ses vignes fut réduit à néant. Un autre à

sa place eût sans doute essayé de combattre ces maladies; lui, ne le

voulut pas; c'étaient des dépenses qu'il prétendait ne pas pouvoir

entreprendre, et cela par ta faute, disait-il. La vérité est qu'il ne

croyait pas à l'efficacité des remèdes employés ailleurs, et que, par

apathie, obstination, il laissait aller les choses; et, en attendant que

le hasard amenât un changement, il rejetait la responsabilité de son

inertie sur ceux qui le condamnaient à se croiser les bras. C'est ainsi

que toutes ses vignes sont perdues, et que celles qui n'ont point été

arrachées, n'ayant reçu aucune façon depuis longtemps, sont devenues des

_touyas_ où ne poussent que des mauvaises herbes et des broussailles.

Vois-tu maintenant la situation et comprends-tu la force de ses griefs?

--Hélas!

--Comme, malgré tout, il ne pouvait pas, avec ses revenus, rester

toujours dans la gêne, il arriva un moment où les économies qu'il

faisait quand même lui permirent de rembourser et la somme qu'il avait

garantie pour toi et celle qu'il avait empruntée pour payer sa dette de

jeu. J'attendais ce moment avec une certaine confiance, espérant que,

quand ton souvenir ne serait plus rappelé à ton frère par des échéances,

un rapprochement se produirait; comme il n'aurait plus de griefs contre

toi, votre vieille amitié renaîtrait; et je crois encore qu'il en eût

été ainsi, si Gaston, isolé, n'avait pu trouver d'affection que de ton

côté et du côté de ta fille; mais alors, précisément, quelqu'un se plaça

entre vous qui empêcha ce retour: ce quelqu'un, c'est le Capitaine

Valentin Sixte. Je t'avais dit que j'arriverais à lui, nous y sommes.

--Je t'écoute.

--Le capitaine est-il ou n'est-il pas le fils de ton frère? c'est la

question que je me pose encore, bien que pour tout le monde, à peu près,

elle soit résolue dans le sens de l'affirmative; mais, comme elle ne

l'était pas pour Gaston, qui devait avoir cependant sur ce point des

clartés qui nous manquent, et des raisons pour croire à sa paternité, tu

me permettras de rester dans le doute. D'ailleurs tu en sais peut-être

autant que moi là-dessus, puisqu'à la naissance de l'enfant, tu étais

dans les meilleurs termes avec ton frère.

--Il ne m'a rien dit alors de mademoiselle Dufourcq; et plus tard je

n'en ai appris que ce que tout le monde disait; deux ou trois fois j'ai

essayé d'en parler à Gaston, qui détourna la conversation comme si elle

lui était pénible.

--Elle l'était, en effet, pour lui, par cela même qu'elle le ramenait à

un doute qui jusqu'à sa mort l'a tourmenté, et même plus que tourmenté,

angoissé, désespéré. C'est il y a trente-et-un ans que Gaston fit la

connaissance des demoiselles Dufourcq qui demeuraient à deux kilomètres

environ de Peyrehorade au haut de la côte, à l'endroit où la route de

Dax arrive sur le plateau. Là se trouvait autrefois une auberge tenue

par le père et la mère Dufourcq; à la mort de leurs parents, les deux

filles, qui étaient intelligentes et qui avaient reçu une certaine

instruction, eurent le flair de comprendre le parti qu'elles pouvaient

tirer de leur héritage en transformant l'auberge en une maison de

location pour les malades qui voudraient jouir du climat de Pau, en

pleine campagne et non dans une ville. Tu connais l'endroit.

--Je me rappelle même la vieille auberge.

--Tu vois donc que la situation est excellente, avec une étendue de vue

superbe; ce fut ce qui attira les étrangers, et aussi la transformation

que ces deux filles avisées firent subir à la vieille auberge, devenue

par elles une maison confortable avec bon mobilier, jardins agréables,

cuisine excellente, et le reste. De l'une de ces filles, l'aînée,

Clotilde, il n'y a rien à dire, c'était une personne qui ne se faisait

pas remarquer et ne s'occupait que de sa maison; de la jeune Léontine il

y a beaucoup à dire, au contraire: jolie, coquette, mais jolie d'une

beauté à faire sensation, et coquette à ne repousser aucun hommage. Ton

frère la connut en allant voir un de ses amis établi chez les soeurs

Dufourcq pour soigner sa femme poitrinaire, et il devint amoureux

d'elle. Tu penses bien qu'une fille de ce caractère n'allait pas tenir à

distance un homme tel que M. de Saint-Christeau. Quelle gloire pour elle

de le compter parmi ses soupirants! Ils s'aimèrent; tous les deux jours

Gaston faisait trente kilomètres pour aller prendre des nouvelles de la

femme de son ami. Où cet amour pouvait-il aboutir? Léontine Dufourcq

s'imagina-t-elle qu'elle pouvait devenir un jour la femme de M. de

Saint-Christeau? C'était bien gros pour une fille de sa condition. De

son côté Gaston dominé par sa passion promit-il le mariage pour

l'emporter sur un jeune Anglais, fort riche et malade qui, habitant la

maison, proposait, dit-on, à Léontine de l'épouser? C'est ce que

j'ignore, car je n'ai appris toute cette histoire que par bribes, un peu

par celui-ci, un peu par celui-là, c'est-à-dire d'une façon

contradictoire. Ce qu'il y a de certain, c'est que Léontine devint

enceinte. Pourquoi à ce moment Gaston ne l'épousa-t-il pas? Probablement

parce qu'il désespéra d'obtenir un consentement, qu'il n'aurait même pas

osé demander. Vois-tu la fureur de votre père, en apprenant que son aîné

voulait épouser la fille d'un aubergiste?

--Notre père n'aurait jamais donné son consentement; il aurait plutôt

rompu avec Gaston, malgré toute sa tendresse, toute sa faiblesse pour

son aîné.

--On n'en vint pas à cette extrémité, et si votre père connut la liaison

de son fils avec Léontine, il ne crut certainement qu'à une amourette

sans conséquence. D'ailleurs, avant que la grossesse fut apparente,

Léontine quitta Peyrehorade pour aller habiter Bordeaux, où elle se

cacha; on dit dans le pays qu'elle était auprès d'une soeur aînée,

mariée en Champagne. Chaque semaine Gaston fit le voyage de Bordeaux; à

Royan on les rencontra ensemble. En même temps qu'elle quittait

Peyrehorade, le jeune Anglais, qui s'appelait Arthur Burn, partait

aussi; on a raconté qu'on les avait vus, lui et elle, à Bordeaux; est-ce

vrai, est-ce faux? je l'ignore; mais tout me paraît croyable avec une

femme coquette comme celle-là; si elle n'épousait pas Gaston qu'elle

devait, semblait-il, préférer, elle retrouverait son Anglais; condamné à

une mort prochaine, celui-là était à ménager. Chose extraordinaire, ce

ne fut pas le malade qui mourut, ce fut la belle fille, saine et forte:

un mois après l'accouchement, elle fut emportée tout d'un coup. L'enfant

n'avait pas été reconnu par Gaston qui, sans doute, voulait le légitimer

par mariage subséquent quand il le pourrait faire. La tante Clotilde le

prit avec elle à Peyrehorade et l'éleva comme son neveu en le disant

fils de sa soeur aînée, la Champenoise. Des années s'écoulèrent sur

lesquelles je ne sais rien, si ce n'est que Gaston allait voir l'enfant

quelquefois chez sa tante, et que, quand le moment arriva de le mettre

au collège à Pau, il paya sa pension. Il se montra élève appliqué,

studieux, intelligent, et il entra à Saint-Cyr dans les bons numéros. Ce

fut en costume de Saint-Cyrien que, pour la première fois, il vint au

château où il passa une partie de ses vacances à pêcher, à chasser, à

galoper. Pour ceux qui n'avaient pas oublié les amours avec Léontine, ce

séjour fut le commencement de la reconnaissance du fils par le père, car

pour tout le monde Valentin était bien le fils de Gaston; personne ne

doutait de cette paternité, et moi-même qui, jusque-là, m'étais tenu sur

la réserve...

--Avais-tu des raisons pour la justifier?

[Illustration: anie-04-2]

--Pas d'autres que celles qui résultaient de la non-reconnaissance par

Gaston, mais pour moi celles-là étaient d'un grand poids, car, avec un

homme du caractère de ton frère, il me paraissait impossible d'admettre

que, croyant ce garçon son fils, il ne lui donnât pas son nom; s'il ne

le faisait pas, c'est qu'il en était empêché; et, comme il ne dépendait

plus de personne, ce ne pouvait être que par un doute basé sur les

relations qui avaient existé entre Léontine et Arthur Burn. Quelles

avaient été au juste ces relations? Innocentes ou coupables? Bien malin

qui pouvait le dire après vingt ans, alors que l'un et l'autre avaient

emporté leur secret. En tout cas Gaston n'osait pas se prononcer

puisqu'il ne reconnaissait pas ce fils, à ses yeux douteux.

S'intéresser, s'attacher à lui, cela il le pouvait, et le jeune homme,

je dois le dire, justifiait cet intérêt; mais le reconnaître, lui donner

son nom, en faire l'héritier, le continuateur des Saint-Christeau, cela

il ne l'osait pas. J'ai vu ses scrupules, ou plutôt je les ai devinés;

j'ai assisté à ses luttes de conscience alors qu'il était partagé entre

deux devoirs également puissants sur lui: d'une part, celui qu'il

croyait avoir envers ce jeune homme; d'autre part, celui qui le liait à

son nom, et je t'assure qu'elles ont été vives.

--N'a-t-il pas fait des recherches, une enquête?

--Après vingt ans! Sur un pareil sujet! Il est certain cependant qu'il a

dû recueillir tous les renseignements qui pouvaient l'éclairer. Mais il

est certain aussi qu'ils n'ont pas été assez probants puisque la

reconnaissance n'a pas eu lieu. Les choses continuèrent ainsi sans que

ma femme et moi nous osions décider qu'elle se ferait ou ne se ferait

pas; penchant tantôt pour la négative, tantôt pour l'affirmative.

Valentin, en quittant Saint-Cyr, devint officier de dragons et entra

plus tard à l'École de guerre d'où il sortit le troisième. Gaston, fier

de lui, avait son nom sans cesse sur les lèvres, et, toutes les fois que

Valentin obtenait un congé, il venait le passer au château; un père

n'eût pas été plus tendre pour son fils; un fils plus affectueux pour

son père. Cependant ce fut à ce moment même que j'acquis la certitude

que jamais Gaston ne le reconnaîtrait, et voici comment elle se forma

dans mon esprit. Tu me trouves sans doute bien décousu, bien incohérent?

--Je te trouve d'une lucidité parfaite.

--Alors je continue. Un jour Gaston me chargea de lui dresser un modèle

de testament qu'il copierait. Si réservé que je dusse être avec un

client défiant, qui avait toujours peur qu'on l'amenât à dire ce qu'il

voulait tenir secret, je fus cependant obligé de lui adresser quelques

questions. Il me répondit évasivement en se tenant dans des généralités,

si bien qu'au lieu d'un seul modèle je lui en fis quatre ou cinq,

répondant aux divers cas qui, me semblait-il, pouvaient se présenter

pour lui. Quatre jours après, il m'apporta son testament dans une

enveloppe scellée de cinq cachets et me demanda de le garder.

--Alors, il a fait un testament?

--Il en a fait un à ce moment; mais, il y a un mois, il me l'a repris

pour le modifier, peut-être même pour le détruire, et je ne sais pas

s'il en a fait un autre; ce qu'il y a de certain, c'est que je ne suis

dépositaire d'aucun, de sorte qu'aujourd'hui tu es le seul héritier

légitime de ton frère; ce qui ne veut pas dire, tu dois le comprendre,

que tu recueilleras cet héritage.

--Je comprends qu'on peut trouver un testament dans les papiers de

Gaston.

--Parfaitement. Cela dit, je remonte à la conviction qui s'est établie

en moi que Gaston ne reconnaîtrait pas le capitaine, le jour même où il

m'a demandé un modèle de testament. Et cette conviction est, il me

semble, basée sur la logique. Tu sais, n'est-ce pas, que l'enfant

naturel reconnu n'a pas sur les biens de son père les mêmes droits que

l'enfant légitime? dans l'espèce, le capitaine, fils légitime de Gaston,

hérite de la totalité de la fortune de son père, fils naturel reconnu il

n'hérite que de la moitié de cette fortune, puisque ce père laisse un

frère qui est toi. Pour qu'il recueille cette fortune entière, il faut

qu'elle lui soit léguée par testament, et ce testament n'est possible en

sa faveur que s'il est un étranger et non un enfant naturel reconnu.

--Je ne savais pas cela du tout.

--N'en sois pas surpris; quand la loi s'occupe des enfants naturels,

adultérins ou incestueux, elle est pleine d'obscurité, de lacunes, de

trous ou de traquenards au milieu desquels ceux dont c'est le métier

d'interpréter le Code ont souvent bien du mal à se débrouiller. Donc,

selon moi, ton frère, faisant son testament, renonçait à reconnaître le

capitaine pour son fils.

--Et la conclusion de ton raisonnement était que le désir de laisser

toute sa fortune au capitaine le guidait?

--En effet, la logique conduisait à cette conclusion.

--Soupçonnes-tu les raisons pour lesquelles il t'a repris son testament.

--Elles sont de plusieurs sortes, mais les unes comme les autres ne

reposent que sur des hypothèses.

--Puisque tu les as examinées, trouves-tu quelque inconvénient à me les

dire?

--Nullement.

--Tu admets, n'est-ce pas, qu'elles nous intéressent assez pour que je

te les demande?

--Je crois bien.

--Depuis longtemps, j'étais habitué à l'idée que Gaston laisserait sa

fortune au capitaine, mais ce que tu viens de m'apprendre me montre que

les choses ne sont pas telles que je les imaginais, notamment pour la

paternité que je croyais certaine; les conditions sont donc changées.

--Après avoir été trop loin dans un sens, ne va pas trop vite maintenant

dans un sens opposé.

--Je n'irai que jusqu'où tu me diras d'aller. La vie m'a été trop dure

pour que je me laisse emballer; et je puis t'affirmer, avec une entière

sincérité, qu'en ce moment même je suis plus profondément ému par le

chagrin que me cause la mort de Gaston, que je ne suis troublé par la

pensée de son héritage. Certainement je ne suis pas indifférent à cet

héritage sur lequel j'ai bien quelques droits, quand ce ne seraient que

ceux auxquels j'ai renoncé, mais enfin je suis frère beaucoup plus

qu'héritier, fais-moi l'honneur de le croire.

--C'est justement sur ces droits dont tu parles que repose une des

hypothèses qui soit présentée, quand je me suis demandé pourquoi Gaston

me reprenait son testament. Je puis te dire que depuis votre rupture je

ne suis pas resté sans parler de toi avec ton frère. Dans les premières

années cela était difficile, je t'ai expliqué pourquoi: colère encore

vivante, rancune exaspérée par les embarras d'argent, échéances des

sommes à payer. Mais quand tout a été payé, quand le souvenir des

embarras d'argent s'est effacé, ton nom n'a plus produit le même effet

d'exaspération, j'ai pu le prononcer, ainsi que celui de ta fille, et

représenter incidemment, sans appuyer, bien entendu, qu'il serait

fâcheux qu'elle ne pût pas se marier, uniquement parce qu'elle n'avait

pas de dot.

--Tu as agi en ami, et je t'en remercie de tout coeur.

--En honnête homme, en honnête notaire qui doit éclairer ses clients,

même lorsqu'ils ne le lui demandent pas, et les guider dans la bonne

voie, vers le vrai et le juste. Or pour moi la justice voulait que vous

ne fussiez pas entièrement frustrés d'un héritage sur lequel vous aviez

des droits incontestables. Est-ce pour modifier son testament dans ce

sens que Gaston me l'a repris? Cela est possible.

--Évidemment.

--Sans doute; et j'aime d'autant plus à m'arrêter à cette hypothèse

quelle est consolante, et que sa réalisation serait honorable pour la

mémoire de ton frère en même temps qu'elle vous serait favorable. Mais

il faut bien se dire qu'elle n'est pas la seule. Si ton frère a voulu

modifier son testament qui, sous sa première forme, n'était pas en ta

faveur, je le crains, et y ajouter de nouvelles dispositions pour te

donner, à toi ou à ta fille, ce qu'il vous devait, il peut aussi l'avoir

modifié dans un sens tout opposé, comme il peut aussi l'avoir tout

simplement supprimé.

--Y a-t-il dans ses relations avec le capitaine quelque chose qui te

puisse faire croire à cette suppression?

[Illustration: anie-04-3]

--Rien du tout, et même je dois dire que ces relations sont devenues

plus suivies qu'elles n'étaient quand Sixte passé capitaine a été nommé

officier d'ordonnance du général Harraca qui commande à Bayonne, ce qui

lui a permis de venir à Ourteau très souvent; j'ajoute encore que ce

choix a été inspiré par Gaston qui était l'ami du général.

[Illustration: anie-05-1]

Barincq continua:

--Alors cette hypothèse de la suppression du testament est peu

vraisemblable?

--Sans doute; mais cela ne veut pas dire qu'il faille l'écarter

radicalement. Je t'ai expliqué que Gaston avait toujours eu des doutes

sur sa paternité, ce qui fait que, dans ses rapports avec l'enfant de

Léontine Dufourcq, il a varié entre l'affection et la répulsion; en

certains moments, plein de tendresse pour son fils, dans d'autres ne

regardant qu'avec horreur ce fils d'Arthur Burn. Qui sait si le jour où

il m'a redemandé le testament, il n'était pas dans un de ces moments

d'horreur? Une disposition morale peut aussi bien avoir provoqué cette

horreur qu'une découverte décisive par témoignage, lettre ou toute autre

information à laquelle il aurait ajouté foi.

--Mais ses relations avec le capitaine ne permettent pas cette

supposition, me semble-t-il?

--Le capitaine n'est pas venu au château depuis que Gaston m'a redemandé

son testament; et, ce jour-là, pendant les quelques minutes que ton

frère est resté dans ce cabinet d'où il semblait pressé de sortir, je

l'ai trouvé très troublé: tu vois donc qu'il faut admettre cette

supposition, si peu sérieuse qu'elle puisse paraître, comme il faut

admettre tout, même que le capitaine va nous arriver avec un bon

testament en poche.

--J'admets cela très bien.

--En tout cas, nous serons bientôt fixés. Pour plus de sûreté, j'ai

fait, à ta requête, apposer les scellés; nous les lèverons dans trois

jours, et alors nous trouverons le testament, s'il y en a un. En

attendant, en ta qualité de plus proche parent, tu vas être le maître

dans ce château. C'est en ton nom que j'ai tout ordonné, depuis le

service à l'église jusqu'au dîner commandé pour recevoir convenablement

ceux des invités qui, venant de loin, n'auraient rien trouvé à Ourteau,

particulièrement vos parents d'Orthez, de Mauléon et de Saint-Palais

qui, certainement, vont arriver d'un moment à l'autre.

--Laisse-moi te remercier encore une fois; tu as agi dans ces tristes

circonstances comme un parent.

--Simplement comme un notaire.

--Il n'y en a plus de ces notaires.

--Aux environs de Paris, on dit cela, peut-être, mais je t'assure que

chez nous il s'en trouve qui sont les amis de leurs clients. Puisque ce

mot est dit, veux-tu me permettre d'en ajouter un autre?

Il parut embarrassé.

--Parle donc.

--Le voilà, dit-il en ouvrant un des tiroirs de son bureau, c'est que si

pour tenir ton rang tu avais besoin d'une certaine somme, je suis à ta

disposition.

--Je te remercie.

--Ne te gêne pas; cela peut être facilement imputé au compte de la

succession.

--Je suis touché de ta proposition, mon cher Rébénacq, mais j'espère

n'avoir pas à te mettre à contribution.

--En tout cas, tu ne refuseras pas de prendre une tasse de café au lait

avec moi; après une nuit passée en chemin de fer, tu es venu à pied de

Puyoo, pense que la cérémonie se prolongera tard.

La tasse de café acceptée, le notaire voulut que le petit clerc portât

la valise de son ancien camarade.

--Si je ne t'accompagne pas, dit-il, c'est que je pense que je serais

importun; l'expérience m'a appris malheureusement qu'à vouloir distraire

notre chagrin, le plus souvent on l'exaspère. A bientôt.

X

Un peu après dix heures on vint prévenir Barincq que les invités

commençaient à arriver, et il dut descendre au rez-de-chaussée.

Il avait eu le temps de s'habiller, et, quand il entra dans le grand

salon, ce n'était plus le dessinateur de l'_Office cosmopolitain_ ployé

et déprimé par vingt années d'un dur travail; sa taille s'était

redressée, sa tête levée, et, si son visage portait dans l'obliquité des

sourcils et l'abaissement des coins de la bouche l'empreinte d'une

douleur sincère, cette douleur même l'avait ennobli: plus de soucis

immédiats, plus d'inquiétudes agaçantes, mais des préoccupations plus

hautes, plus dignes.

C'étaient des parents qui l'attendaient, des cousins du pays basque et

du Béarn, les uns de Mauléon et de Saint-Palais portant le nom de

Barincq; les autres les Pédebidou d'Orthez. Autrefois ses camarades

d'enfance, ses amis de jeunesse, ils ne l'avaient pas vu depuis

vingt-cinq ou trente ans; mais ils connaissaient l'histoire de sa vie et

de ses luttes; aussi, quand ils avaient appris par les domestiques sa

présence au château, n'avaient-ils pas été sans éprouver une certaine

inquiétude aussi bien dans leur fierté de personnages considérés que

dans leur prudence provinciale de gens intéressés, ce qu'ils étaient

tous les uns et les autres.

--Avait-il seulement des souliers aux pieds, le pauvre diable?

--Et, d'autre part, à quelles demandes d'argent n'allaient-ils pas être

exposés?

Les plaintes si souvent répétées de Gaston pendant ces vingt dernières

années n'étaient pas oubliées; et, en se rappelant comme il avait été

exploité par son frère, on s'était invité, réciproquement, à se tenir

sur la réserve et la défensive: cousin, on l'était, sans doute; mais

c'est une parenté assez éloignée pour qu'elle ne crée, Dieu merci, ni

devoirs ni liens.

Il y eut de la surprise quand on le vit entrer dans le salon les pieds

chaussés comme tout le monde et non de bottes éculées de Robert Macaire.

A la vérité les volets ne laissaient pénétrer qu'une clarté douteuse,

mais celle qui tombait des impostes suffisait cependant pour montrer que

son habit n'était pas honteux, et qu'il portait des gants avouables.

Alors un changement de sentiments se produisit instantanément; et toutes

les mains se tendirent pour serrer les siennes.

--Comment vas-tu?

--Et ta femme?

--N'as-tu pas une fille?

--Elle s'appelle Anie.

--Alors tu as gardé les traditions de la famille.

--Et le souvenir du pays.

De nouveau, les mains s'étreignirent.

Le revirement fut si complet, qu'après avoir exprimé des regrets pour la

brouille survenue entre les deux frères, on en vint à blâmer Gaston qui

avait persisté dans sa rancune.

--C'était là une des faiblesses de son caractère, dit l'un des Barincq

de Mauléon.

--Les relations de famille doivent reposer sur l'indulgence, dit un

autre.

--Cette indulgence doit être réciproque, appuya l'aîné des Pédebidou.

Ce n'est pas seulement sur l'indulgence que ces relations doivent

reposer, c'est aussi sur la solidarité. En vertu de ce principe, deux

des cousins, ceux à qui leur âge et leur position donnaient l'autorité

la plus haute, l'attirèrent dans un coin du salon.

--Tu sais les relations qui existaient entre ton frère et un certain

capitaine de dragons?

--J'ai vu Rébénacq.

Tous deux en même temps, lui prirent les mains, l'un la gauche, l'autre

la droite, et les serrèrent fortement.

--Qu'on établisse ses bâtards, dit l'un, rien de plus juste; je blâme

les pères qui, dans notre position, laissent leurs enfants naturels

devenir les fils des vagabonds, les filles des gueuses, mais qu'on fasse

cet établissement au détriment de la famille légitime, c'est ce que je

n'admets pas.

--C'est ce que nous blâmons, dit l'autre.

--Crois bien que nous sommes avec toi, et que nous te plaignons.

--Sois certain aussi que tu peux compter sur nous, pour montrer à cet

intrigant le mépris que nous inspirent ses manoeuvres.

De nouveaux arrivants interrompirent cet entretien intime, il fallut

revenir à la cheminée, et les recevoir, leur tendre la main, trouver un

mot à leur dire.

C'était la troisième fois qu'à cette place il assistait à ce défilé de

parents, d'amis, de voisins ou d'indifférents, qui constitue le

personnel d'un bel enterrement: la première pour sa mère quand il était

encore enfant; la seconde pour son père, à la gauche de son frère, et

maintenant tout seul, pour celui-ci: même obscurité, même murmure de

voix étouffées, même tristesse des choses dans ce salon, où rien n'avait

changé, et où les vieux portraits sombres qui faisaient des taches

noires sur les verdures pâlies, et qu'il avait toujours vus, semblaient

le regarder comme pour l'interroger.

Parmi ceux qui passaient et lui tendaient la main, il y en avait peu

dont il retrouvât le nom: il est vrai que, pour la plupart, ces

physionomies évoquaient des souvenirs, mais lesquels? c'était ce que sa

mémoire hésitante et troublée ne lui disait pas assez vite.

Il lui sembla qu'un mouvement se produisait dans les groupes formés çà

et là, et que les têtes se tournaient de ce côté; instinctivement il

suivit ces regards, et vit entrer un officier.

--C'est le capitaine, dit un des cousins.

Après un regard circulaire jeté rapidement dans le salon pour se

reconnaître, le capitaine s'avança vers la cheminée; en grande tenue, le

sabre au crochet, appuyé sur ses aiguillettes, le casque dans le bras

gauche, il marchait sans paraître faire attention aux yeux ramassés sur

lui.

--Tu vois, aucune ressemblance, dit à voix basse le même cousin qui

l'avait annoncé.

Mais cette non-ressemblance ne lui parut pas du tout frappante comme le

prétendait le cousin; au reste, il n'eut pas le temps de l'examiner:

arrivé devant eux, le capitaine s'inclinait, et il allait se retirer

sans qu'aucun des parents eût répondu à son salut autrement que par un

court signe de tête, quand, dans un mouvement de protestation en quelque

sorte involontaire, Barincq avança la main; le capitaine alors avança la

sienne, et ils échangèrent une légère étreinte.

--Tu lui as donné la main, dit un des Barincq quand le capitaine se fut

éloigné.

--Comme à tous les invités.

--Tu n'as donc pas vu ses pattes d'argent et ses aiguillettes?

--Quelles pattes?

--Sur son dolman; ses épaulettes, si tu aimes mieux.

--Eh bien, qu'importent ces pattes!

Ce cousin, qui avait quitté l'armée pour se marier, et qui était au

courant des usages militaires, haussa les épaules:

--On ne porte pas la grande tenue à l'enterrement d'un ami, dit-il, mais

simplement le képi et les pattes noires. S'il l'a revêtue aujourd'hui,

c'est pour afficher ses droits et crier sur les toits qu'il se prétend

le fils de Gaston.

Bien que ces observations se fussent échangées à voix basse, elles

n'avaient pas pu passer inaperçues, et, tandis que les uns se

demandaient ce qu'elles pouvaient signifier, les autres examinaient le

capitaine avec curiosité; on avait vu l'accueil plus que froid des

cousins, la poignée de main du frère, et l'on était dérouté. L'entrée du

notaire Rébénacq amena une diversion. Puis de nouveaux arrivants se

présentèrent, et ce fut bientôt une procession. Alors, le salon

s'emplissant, ceux qui étaient entrés les premiers cédèrent la place aux

derniers, et l'on se répandit dans le jardin où l'on trouvait plus de

liberté, d'ailleurs, pour causer et discuter.

--Vous avez vu que M. Barincq a tendu la main au capitaine Sixte?

--Pouvait-il ne pas la lui donner?

--Dame! ça dépend du point de vue auquel on se place.

--Justement. Si le capitaine est le fils de M. de Saint-Christeau, il

est, quoi qu'on veuille, le neveu de M. Barincq, et, dès lors, c'est

bien le moins que celui-ci tende la main au fils de son frère; s'il ne

l'est pas, et ne vient à cet enterrement que pour s'acquitter de ses

devoirs envers un homme qui fut son protecteur, il me paraît encore plus

difficile que la famille de celui à qui on rend un hommage lui refuse la

main.

--Même s'il s'est fait léguer une fortune dont il frustre la famille?

--Alors je trouverais que M. Barincq n'en a été que plus crâne.

--Ses cousins l'ont blâmé.

--A cause de la patte blanche.

Et ceux qui connaissaient le cérémonial militaire eurent le plaisir d'en

enseigner les lois à ceux qui les ignoraient; cela fournit un sujet de

conversation jusqu'au moment où le clergé arriva pour la levée du corps.

--Quelle place allait occuper le capitaine dans le convoi?

Ce fut la question que les curieux se posèrent: si la tenue du capitaine

était une affirmation, cette place pouvait en être une autre.

Tandis que la famille prenait la tête, le capitaine se mêla à la foule,

au hasard, et ce fut dans la foule aussi qu'il se plaça à l'église, sans

que rien dans son attitude montrât qu'il attachait de l'importance à un

rang plutôt qu'à un autre: les parents occupaient dans le choeur le banc

drapé de noir qui, depuis de longues années, appartenait aux

Saint-Christeau, lui restait dans la nef confondu avec les autres

assistants.

Mais, comme il était au bout d'une travée et faisait face à ce banc,

d'autre part comme son uniforme tranchant sur les vêtements noirs tirait

les regards, chaque fois que Barincq levait les yeux, il le trouvait

devant lui, et alors il ne pouvait pas ne pas l'examiner pendant

quelques secondes; sa pensée était obsédée par le mot de son cousin:

«aucune ressemblance».

Si le capitaine était moins grand que Gaston, comme lui il était de

taille bien prise, bien découplée, élégante, souple; et comme lui aussi

il avait la tête fine, régulière, avec le nez fin et droit; enfin comme

lui aussi il avait les cheveux noirs; mais, tandis que la barbe de

Gaston était noire et son teint bistré, la moustache du capitaine était

blonde et son teint rosé; c'était cela surtout qui formait entre eux la

différence la plus frappante, mais cette différence ne paraissait pas

assez forte pour qu'on pût affirmer qu'il n'existait entre eux aucune

ressemblance; assurément il n'était pas assez près de Gaston pour qu'on

s'écriât: «C'est son fils!» mais d'un autre côté il n'en était pas assez

loin non plus pour qu'on s'écriât qu'il ne pouvait y avoir aucune

parenté entre eux; l'un avait été un élégant cavalier dans sa jeunesse,

l'autre était un bel officier; l'un appartenait au type franchement

noir, l'autre mêlait dans sa personne le noir au blond; voilà seulement

ce qui, après examen, apparaissait comme certain, le reste ne signifiait

rien; et franchement on ne pouvait pas là-dessus s'appuyer pour bâtir ou

démolir une filiation.

Depuis l'incident de la main donnée au capitaine, une question

préoccupait Barincq: devait-il ou ne devait-il pas inviter le capitaine

au déjeuner qui suivrait la cérémonie? Et s'il trouvait des raisons pour

justifier cette invitation, celles qui, après le blâme de ses cousins,

la rendaient difficile, ne manquaient pas non plus.

Heureusement au cimetière, c'est-à-dire au moment où il fallait se

décider, Rébénacq lui vint en aide:

--Comme la présence du capitaine à votre table serait gênante pour vous,

autant que pour lui peut-être, veux-tu que je l'emmène à la maison? Cela

vous tirera d'embarras.

C'était «nous tirera d'embarras» que le notaire aurait dit dire, car sa

position au milieu de ces héritiers possibles était délicate pour lui

aussi.

Si l'amitié, de même qu'un sentiment de justice, lui faisaient souhaiter

que l'héritage de Gaston revint à son ancien camarade, d'autre part les

intérêts de son étude voulaient que ce fût au capitaine. Héritier de son

frère, Barincq conserverait sans aucun doute le château et ses terres

pour les transmettre plus tard à sa fille comme bien de famille. Au

contraire, le capitaine qui n'aurait pas des raisons de cet ordre pour

garder le château, et qui même en aurait d'excellentes pour vouloir s'en

débarrasser, le vendrait, et cela entraînerait une série d'actes

fructueux qui, au moment où il pensait à se retirer des affaires,

grossirait bien à propos les produits de son étude. Dans ces conditions,

il importait donc de manoeuvrer assez adroitement entre celui qui

pouvait être l'héritier et celui qui avait tant de chances pour être

légataire, de façon à conserver des relations aussi bonnes avec l'un

qu'avec l'autre; de là son idée d'invitation qui d'une pierre faisait

deux coups: il rendait service à Barincq dans une circonstance délicate;

et en même temps il montrait de la politesse et de la prévenance envers

le Capitaine, qui certainement, devait être blessé de l'accueil qu'il

avait trouvé auprès de la famille.

Anie Illustrated version · 第 14 / 47 题