A six heures du matin le train déposa Barincq à la gare de Puyoo; de là
à Ourteau, il avait deux lieues à faire à travers champs. Autrefois, une
voiture se trouvait toujours à son arrivée, et, par la grande route plus
longue de trois ou quatre kilomètres, le conduisait au château; mais il
n'avait pas voulu demander cette voiture par une dépêche, et l'état de
sa bourse ne lui permettait pas d'en prendre une à la gare. D'ailleurs,
cette course de deux lieues ne l'effrayait pas plus que le chemin de
traverse qu'il connaissait bien; le temps était doux, le soleil venait
de se lever dans un ciel serein; après une nuit passée dans l'immobilité
d'un wagon, ce serait une bonne promenade; sa valise à la main, il se
mit en route d'un pas allègre.
Mais il ne continua pas longtemps cette allure, et sur le pont il
s'arrêta pour regarder le Gave, grossi par la première fonte des neiges,
rouler entre ses rives verdoyantes ses eaux froides qui fumaient par
places sous les rayons obliques du soleil levant et pour écouter leur
fracas torrentueux. Il venait de quitter les lilas de son jardin à peine
bourgeonnants et il trouvait les osiers, les saules, les peupliers en
pleine éclosion de feuilles, faisant au Gave une bordure vaporeuse
au-dessus de laquelle s'élevaient les tours croulantes du vieux château
de Bellocq. Que cela était frais, joli, gracieux, et, pour lui,
troublant par l'évocation des souvenirs! Mais ce qui, tout autant que le
bruit des eaux bouillantes, le bleu du ciel, la verdure des arbres,
réveilla instantanément en lui les impressions de ses années de
jeunesse, ce fut la vue d'un char qui arrivait à l'autre bout du pont:
formé d'un tronc de sapin dont l'écorce n'avait même pas été enlevée, il
était posé sur quatre roues avec des claies de coudrier pour ridelles;
deux boeufs au pelage bringé, habillés de toile, encapuchonnés d'une
résille bleue, le traînaient d'un pas lent, et devant eux marchait leur
conducteur, la veste jetée sur l'épaule, une ceinture rouge serrée à la
taille, les espadrilles aux pieds, un long aiguillon à la main; pour
s'abriter du soleil il avait tiré en avant son béret qui formait ainsi
visière au-dessus de ses yeux brillants dans son visage rasé de frais.
Que de fois avait-il ainsi marché devant ces attelages de boeufs,
l'aiguillon à la main, à la grande indignation de son frère qui,
n'aimant que la chasse, la pêche et les chevaux, l'accusait d'être un
paysan!
Après un bonjour échangé, il se remit en marche, et, au lieu de
continuer la grande route, prit le vieux chemin qui montait droit à la
colline.
Pour être géographiquement dans le midi et même dans l'extrême midi de
la France, il n'en résulte pas que le Béarn soit roussi ou pelé, c'est
au contraire le pays du vert, et d'un vert si frais, si intense, qu'en
certains endroits on pourrait se croire en Normandie, n'était la chaleur
du soleil, le bleu du ciel, la sérénité, la limpidité, la douceur de
l'atmosphère; l'Océan est près, les Pyrénées sont hautes, et, tandis que
la montagne le défend des vents desséchants du sud, la mer lui envoie
ses nuages qui, tombant sur une terre forte, y font pousser une
vigoureuse végétation; dans les prairies l'herbe monte jusqu'au ventre
du bétail; sur les collines, dans les _touyas_ que les paysans
routiniers s'obstinent à conserver en landes, les ajoncs, les bruyères
et les fougères dépassent la tête des hommes; le long des chemins les
haies sont épaisses et hautes.
De profondes ornières pleines d'eau coupaient celui qu'il avait pris,
mais trop large de moitié, il offrait de chaque côté des tapis herbus
qu'on pouvait suivre. De ce gazon, le printemps avait fait un jardin
fleuri jusqu'au pied des haies où pâquerettes, primevères et renoncules
se mêlaient aux scolopendres et aux tiges rousses de la fougère royale
qui, au bord des petites mares et dans les fonds tourbeux, commençait
déjà à pousser des jets vigoureux.
Quelle fête pour ses yeux que cette éclosion du printemps, si superbe
dans cette humilité de petites plantes mouillées de rosée, et combien le
léger parfum que dégageait leur floraison évoquait en lui de souvenirs
restés vivants!
Ce fut en égrenant le chapelet de ces souvenirs qu'il continua son
chemin jusqu'au haut de la montée. Déjà une fois il l'avait vu aussi
fleuri dans une matinée pareille à celle-ci et il lui était resté dans
les yeux tel qu'il le retrouvait.
A la suite d'une épidémie on avait licencié le collège, et le train
venant de Pau les avait descendus à Puyoo à cette même heure, son frère
et lui. Comme on n'était pas prévenu de leur retour, personne ne les
attendait à la gare, et, au lieu de louer une voiture, ils s'étaient
fait une joie de s'en aller bride abattue à travers champs pour
surprendre leur père. Que de changements cependant, tandis que tout
restait immuable dans ce coin de campagne, que de tristesses: son père,
son frère morts, lui debout encore, mais secoué si violemment que
c'était miracle qu'il n'eut pas le premier disparu. Combien à sa place
se fussent abandonnés, et certainement il eût cédé aussi à la
désespérance s'il n'avait pas lutté pour les siens. Le secours qui lui
venait d'eux l'avait jusqu'au bout soutenu: un sourire, une caresse, un
mot de sa fille, son regard, la musique de sa voix.
Au haut de la colline il s'arrêta, et, posant sa valise au pied d'un
arbre, il s'assit sur le tronc d'un châtaignier qui attendait, couché
dans l'herbe, que les chemins fussent assez durcis pour qu'on pût le
descendre à la scierie.
De ce point culminant qu'un abatage fait dans les bois avait dénudé, la
vue s'étendait libre sur les deux vallées, celle du Gave de Pau qu'il
venait de quitter aussi bien que sur celle du Gave d'Oloron où il allait
descendre, et au-delà, par-dessus leurs villages, leurs prairies et
leurs champs, sur un pays immense, de la chaîne des Pyrénées couronnée
de neige aux plaines sombres des Landes qui se perdaient dans l'horizon.
Comme il n'avait pas mis plus d'une heure à la montée et qu'il ne lui
faudrait que quarante ou cinquante minutes pour la descente, il pouvait,
sans crainte de retard, se donner la satisfaction de rester là un moment
à se reposer, en regardant le panorama étalé devant lui.
Tandis que la base des montagnes était encore noyée dans des vapeurs
confuses, les sommets neigeux, frappés par le soleil, se découpaient
assez nettement pour qu'il pût les reconnaître tous, depuis le pic
d'Anie, qui avait donné son nom à sa fille, comme à toutes les aînées de
la famille, jusqu'à la Rhune, dont le pied trempe dans la mer à
Saint-Jean-de-Luz. En temps ordinaire il se serait amusé à distinguer
chaque pic, chaque col, chaque passage, en se rappelant ses excursions
et ses chasses; mais, en ce moment, ce qui le touchait plus que la
chaîne des Pyrénées, si pleine de souvenirs et d'émotions qu'elle fût
pour lui, c'était le village natal; aussi, quittant les croupes vertes
qui de la montagne s'abaissent vers la plaine, chercha-t-il tout de
suite le Gave qui, en un long ruban blanc courant entre la verdure de
ses rives, l'amenait à la maison paternelle: isolée au milieu du parc,
il la retrouva telle qu'elle s'était si souvent dressée devant lui en
ses mauvais jours, quand il pensait à elle instinctivement comme à un
refuge, avec ses combles aux ardoises jaunies, ses hautes cheminées et
sa longue façade blanche, coupée de chaînes rouges, mais aussi avec un
changement qui lui serra le coeur; au lieu d'apercevoir toutes les
persiennes ouvertes, il les vit toutes fermées, faisant à chaque étage
des taches grises qui se répétaient d'une façon sinistre. Personne non
plus au travail, ni dans les jardins, ni dans le parc, ni devant les
écuries, les remises, les étables; pas de bêtes au pâturage dans les
prairies, le long du Gave, ou dans les champs; certainement la roue de
la pêcherie de saumon qui détachait sa grande carcasse noire sur la pâle
verdure des saules ne tournait plus; partout le vide, le silence, et
dans la vaste chambre du premier étage, celle où il était né, celle où
son père était mort, son frère dormant son dernier sommeil.
Cette évocation qui le lui montrait comme si, par les persiennes
ouvertes, il l'eût vu rigide sur son lit, l'étouffa, et tout se brouilla
devant ses yeux pleins de larmes.