XXIX

MM. de Lauzun, de Broglie, de Ségur, vinrent rejoindre l'armée

française à Grampond, à quelques jours de distance, ainsi que tous

leurs compagnons de voyage. Leur grande préoccupation, dès ce

moment fut de savoir si l'on ne terminerait pas la campagne par une

entreprise quelconque contre l'ennemi. Mais les ordres de la cour,

remis par M. de Ségur, étaient formels. Si les Anglais évacuaient

New-York et Charleston, ou seulement l'une de ces places, le comte de

Rochambeau devait embarquer l'armée sur la flotte française, pour la

conduire à Saint-Domingue, sous les ordres du général espagnol don

Galvez. Or on annonçait alors l'évacuation de Charleston. Le comte de

Rochambeau avertit donc M. de Vaudreuil qu'il eût à se mettre à sa

disposition pour embarquer l'armée à Boston. Elle partit en effet le

12 octobre de ses cantonnements de Grampond. Sept jours après elle

était à Hartford, où l'on séjourna quatre ou cinq jours. Là, M. de

Rochambeau rendit publique sa résolution de retourner en France avec

M. de Chastellux et la plus grande partie de son état-major.

Mais M. de Vaudreuil n'était pas prêt. Il déclara même qu'il ne le

serait qu'à la fin de novembre, et qu'il ne pourrait embarquer que

quatre mille hommes, y compris leurs officiers et leur suite. Le comte

de Rochambeau proposa alors au baron de Vioménil et à son frère de se

mettre à la tête des deux brigades d'infanterie et d'une partie de

l'artillerie pour les conduire aux Antilles. Il laissa le corps

de Lauzun avec l'artillerie de siège, qui était restée détachée à

Baltimore, au fond de la baie de Chesapeak, sous les ordres de M. de

La Valette, et il chargea le duc de Lauzun du commandement des troupes

de terre qui resteraient en Amérique aux ordres du général Washington.

Le 4 novembre l'armée se porta de Hartford à Providence, où elle prit

ses quartiers d'hiver, et le 1er décembre le baron de Vioménil, resté

seul chef de l'armée, fit lever le camp de Providence pour se rendre à

Boston. Le 24 décembre, il mit à la voile, et la flotte, après

avoir couru bien des dangers, vint aborder le 10 février 1783 à

Porto-Cabello, sur la côte de Caracas, où elle devait se joindre au

comte d'Estaing et à l'amiral don Solano[231].

[Note 231: «Lorsque l'armée partit, à la fin de 1782, dit Blanchard,

après deux ans et demi de séjour en Amérique, nous n'avions pas dix

malades sur cinq mille hommes. Ce nombre, inférieur à celui des

soldats qui sont ordinairement à l'hôpital en France, indique combien

le climat des États-Unis est sain.»]

De son côté, le comte de Rochambeau, après avoir dit adieu à ses

troupes, retourna à New-Windsor voir une dernière fois le général

Washington, et alla s'embarquer sur une frégate qui l'attendait

dans la baie de Chesapeak. Les Anglais, qui étaient prévenus de son

embarquement, envoyèrent quelques vaisseaux de New-York pour arrêter

la frégate qui le portait; mais le capitaine, M. de Quénai, sut

déjouer ces tentatives, et Rochambeau arriva à Nantes sans difficulté.

Aussitôt après son arrivée en France, le général de Rochambeau se

rendit à Versailles, où le roi le reçut avec beaucoup de distinction.

Il lui dit que c'était à lui et à la prise de l'armée de Cornwallis

qu'il devait la paix qui venait d'être signée. Le général lui demanda

la permission de partager cet éloge avec un homme dont les malheurs

récents ne lui avaient été appris que par les papiers publics, mais

qu'il n'oublierait jamais et priait Sa Majesté de ne point oublier que

M. de Grasse était arrivé, sur sa simple réquisition, avec tous les

secours qu'il lui avait demandés, et que, sans son concours, les

alliés n'auraient pas pris l'armée de Cornwallis. Le roi lui répliqua

sur-le-champ qu'il se souvenait très-bien de toutes ses dépêches;

qu'il n'oublierait jamais les services que M. de Grasse y avait rendus

concurremment avec lui; que ce qui lui était arrivé depuis était

une affaire qui restait à juger. Il donna le lendemain au comte de

Rochambeau les entrées de sa chambre; peu de temps après, le cordon

bleu de ses ordres au lieu du cordon rouge, et le commandement de

Picardie qui devint vacant un an après.

Les officiers généraux, les officiers subalternes et les soldats du

corps expéditionnaire reçurent aussi des titres, des pensions, de

l'avancement ou des honneurs[232]. Par une inexplicable exception,

dont M. de Lauzun se plaint amèrement dans ses _Mémoires_, sa légion

seule n'obtint aucune faveur. La disgrâce dont fut frappé ce brave

colonel après la mort de son protecteur, M. de Maurepas, n'était que

la conséquence forcée d'un de ces revirements si communs à la cour à

cette époque. M. de Lauzun n'en parut du reste pas trop surpris. Mais

en étendant indistinctement à tous les officiers et soldats de la

légion l'injustice commise envers son chef, le gouvernement français

donna une preuve nouvelle de l'influence que pouvaient avoir sur ses

décisions la jalousie et l'intrigue. Peut-être pourrait-on faire

remonter au mécontentement de Lauzun en cette circonstance,

mécontentement qui trouvait un aliment dans les idées libérales qu'il

venait de puiser en Amérique, la cause du peu de soutien qu'un prêta

à l'autorité royale lorsque, dix ans plus tard, elle était battue en

brèche. On sait que Lauzun, devenu duc de Gontaut-Biron, fut général

en chef d'une armée républicaine destinée à combattre les Vendéens. On

sait aussi que la sincère ardeur avec laquelle il accepta les réformes

nouvelles ne la sauva pas de l'échafaud.

[Note 232: Voir la deuxième partie de cet ouvrage.]

Parmi les principaux officiers récompensés, le baron de Vioménil fut

fait lieutenant général. MM. de La Fayette, de Choisy, de Béville, le

comte de Custine, de Rostaing, d'Autichamp, furent faits maréchaux de

camp. MM. d'Aboville, Desandroins, de La Valette, de l'Estrade, du

Portail, du Muy de Saint-Mesme et le marquis de Deux-Ponts furent

faits brigadiers. Tous les colonels en second eurent des régiments; le

vicomte de Rochambeau en particulier fut fait chevalier de

Saint-Louis et obtint d'abord le régiment de Saintonge, puis celui de

Royal-Auvergne, dont son père avait aussi été colonel.

La prise d'York-Town fut décisive pour la cause de l'indépendance

américaine. Les Anglais, qui occupaient encore New-York, Savannah et

Charleston, se tinrent sur la défensive.

Sur d'autres points, le duc de Crillon prenait Minorque. Le bailli

de Suffren, envoyé aux Indes orientales pour sauver les colonies

hollandaises, gagnait sur les Anglais quatre batailles navales, de

février à septembre 1782.

Dans les Antilles, les Anglais ne conservaient d'autre île importante

que la Jamaïque. De Grasse voulut la leur enlever, comme je l'ai dit.

Mais attaqué près des Saintes par des forces supérieures commandées

par Rodney, il fut battu et fait prisonnier le 12 avril 1782.

La défense de Gibraltar fut un dernier succès pour les Anglais. Un

frère de Louis XVI, le comte d'Artois, s'y était porté avec 20,000

hommes et 40 vaisseaux. 200 canons du côté de la terre et 10 batteries

flottantes ouvrirent le 13 septembre un feu terrible contre la

citadelle, admirablement défendue par sa redoutable position et par le

courage du gouverneur Elliot. La place allait être obligée de céder

lorsqu'un boulet rouge fit sauter l'une des batteries flottantes.

L'incendie gagna les batteries voisines et les Espagnols détruisirent

les autres pour ne pas les laisser aux ennemis. Gibraltar resta aux

Anglais.

Cependant la dette de l'Angleterre était considérablement accrue. Lord

North dut quitter la direction des affaires pour céder la place à

un ministère whig qui demanda la paix au cabinet de Versailles. La

France, qui n'était pas moins épuisée, accepta ces propositions. Les

préliminaires furent arrêtés à Paris, le 30 novembre 1782, entre les

plénipotentiaires des puissances belligérantes, au nombre desquels

étaient pour les États-Unis Franklin, John Adams, John Jay, et Henry

Laurens. Le traité définitif fut signé le 3 février 1783.

Cette nouvelle fut rapidement portée en Amérique. Le 11 mars 1783, de

Lauzun partit de Wilmington pour ramener dans leur patrie les derniers

soldats français. Ainsi l'indépendance des États-Unis était fondée, et

le monde comptait une grande nation de plus.

Les Français en Amérique pendant la guerre de l'indépendance des États-Unis 1777-1783 · 第 36 / 73 题