MM. de Lauzun, de Broglie, de Ségur, vinrent rejoindre l'armée
française à Grampond, à quelques jours de distance, ainsi que tous
leurs compagnons de voyage. Leur grande préoccupation, dès ce
moment fut de savoir si l'on ne terminerait pas la campagne par une
entreprise quelconque contre l'ennemi. Mais les ordres de la cour,
remis par M. de Ségur, étaient formels. Si les Anglais évacuaient
New-York et Charleston, ou seulement l'une de ces places, le comte de
Rochambeau devait embarquer l'armée sur la flotte française, pour la
conduire à Saint-Domingue, sous les ordres du général espagnol don
Galvez. Or on annonçait alors l'évacuation de Charleston. Le comte de
Rochambeau avertit donc M. de Vaudreuil qu'il eût à se mettre à sa
disposition pour embarquer l'armée à Boston. Elle partit en effet le
12 octobre de ses cantonnements de Grampond. Sept jours après elle
était à Hartford, où l'on séjourna quatre ou cinq jours. Là, M. de
Rochambeau rendit publique sa résolution de retourner en France avec
M. de Chastellux et la plus grande partie de son état-major.
Mais M. de Vaudreuil n'était pas prêt. Il déclara même qu'il ne le
serait qu'à la fin de novembre, et qu'il ne pourrait embarquer que
quatre mille hommes, y compris leurs officiers et leur suite. Le comte
de Rochambeau proposa alors au baron de Vioménil et à son frère de se
mettre à la tête des deux brigades d'infanterie et d'une partie de
l'artillerie pour les conduire aux Antilles. Il laissa le corps
de Lauzun avec l'artillerie de siège, qui était restée détachée à
Baltimore, au fond de la baie de Chesapeak, sous les ordres de M. de
La Valette, et il chargea le duc de Lauzun du commandement des troupes
de terre qui resteraient en Amérique aux ordres du général Washington.
Le 4 novembre l'armée se porta de Hartford à Providence, où elle prit
ses quartiers d'hiver, et le 1er décembre le baron de Vioménil, resté
seul chef de l'armée, fit lever le camp de Providence pour se rendre à
Boston. Le 24 décembre, il mit à la voile, et la flotte, après
avoir couru bien des dangers, vint aborder le 10 février 1783 à
Porto-Cabello, sur la côte de Caracas, où elle devait se joindre au
comte d'Estaing et à l'amiral don Solano[231].
[Note 231: «Lorsque l'armée partit, à la fin de 1782, dit Blanchard,
après deux ans et demi de séjour en Amérique, nous n'avions pas dix
malades sur cinq mille hommes. Ce nombre, inférieur à celui des
soldats qui sont ordinairement à l'hôpital en France, indique combien
le climat des États-Unis est sain.»]
De son côté, le comte de Rochambeau, après avoir dit adieu à ses
troupes, retourna à New-Windsor voir une dernière fois le général
Washington, et alla s'embarquer sur une frégate qui l'attendait
dans la baie de Chesapeak. Les Anglais, qui étaient prévenus de son
embarquement, envoyèrent quelques vaisseaux de New-York pour arrêter
la frégate qui le portait; mais le capitaine, M. de Quénai, sut
déjouer ces tentatives, et Rochambeau arriva à Nantes sans difficulté.
Aussitôt après son arrivée en France, le général de Rochambeau se
rendit à Versailles, où le roi le reçut avec beaucoup de distinction.
Il lui dit que c'était à lui et à la prise de l'armée de Cornwallis
qu'il devait la paix qui venait d'être signée. Le général lui demanda
la permission de partager cet éloge avec un homme dont les malheurs
récents ne lui avaient été appris que par les papiers publics, mais
qu'il n'oublierait jamais et priait Sa Majesté de ne point oublier que
M. de Grasse était arrivé, sur sa simple réquisition, avec tous les
secours qu'il lui avait demandés, et que, sans son concours, les
alliés n'auraient pas pris l'armée de Cornwallis. Le roi lui répliqua
sur-le-champ qu'il se souvenait très-bien de toutes ses dépêches;
qu'il n'oublierait jamais les services que M. de Grasse y avait rendus
concurremment avec lui; que ce qui lui était arrivé depuis était
une affaire qui restait à juger. Il donna le lendemain au comte de
Rochambeau les entrées de sa chambre; peu de temps après, le cordon
bleu de ses ordres au lieu du cordon rouge, et le commandement de
Picardie qui devint vacant un an après.
Les officiers généraux, les officiers subalternes et les soldats du
corps expéditionnaire reçurent aussi des titres, des pensions, de
l'avancement ou des honneurs[232]. Par une inexplicable exception,
dont M. de Lauzun se plaint amèrement dans ses _Mémoires_, sa légion
seule n'obtint aucune faveur. La disgrâce dont fut frappé ce brave
colonel après la mort de son protecteur, M. de Maurepas, n'était que
la conséquence forcée d'un de ces revirements si communs à la cour à
cette époque. M. de Lauzun n'en parut du reste pas trop surpris. Mais
en étendant indistinctement à tous les officiers et soldats de la
légion l'injustice commise envers son chef, le gouvernement français
donna une preuve nouvelle de l'influence que pouvaient avoir sur ses
décisions la jalousie et l'intrigue. Peut-être pourrait-on faire
remonter au mécontentement de Lauzun en cette circonstance,
mécontentement qui trouvait un aliment dans les idées libérales qu'il
venait de puiser en Amérique, la cause du peu de soutien qu'un prêta
à l'autorité royale lorsque, dix ans plus tard, elle était battue en
brèche. On sait que Lauzun, devenu duc de Gontaut-Biron, fut général
en chef d'une armée républicaine destinée à combattre les Vendéens. On
sait aussi que la sincère ardeur avec laquelle il accepta les réformes
nouvelles ne la sauva pas de l'échafaud.
[Note 232: Voir la deuxième partie de cet ouvrage.]
Parmi les principaux officiers récompensés, le baron de Vioménil fut
fait lieutenant général. MM. de La Fayette, de Choisy, de Béville, le
comte de Custine, de Rostaing, d'Autichamp, furent faits maréchaux de
camp. MM. d'Aboville, Desandroins, de La Valette, de l'Estrade, du
Portail, du Muy de Saint-Mesme et le marquis de Deux-Ponts furent
faits brigadiers. Tous les colonels en second eurent des régiments; le
vicomte de Rochambeau en particulier fut fait chevalier de
Saint-Louis et obtint d'abord le régiment de Saintonge, puis celui de
Royal-Auvergne, dont son père avait aussi été colonel.
La prise d'York-Town fut décisive pour la cause de l'indépendance
américaine. Les Anglais, qui occupaient encore New-York, Savannah et
Charleston, se tinrent sur la défensive.
Sur d'autres points, le duc de Crillon prenait Minorque. Le bailli
de Suffren, envoyé aux Indes orientales pour sauver les colonies
hollandaises, gagnait sur les Anglais quatre batailles navales, de
février à septembre 1782.
Dans les Antilles, les Anglais ne conservaient d'autre île importante
que la Jamaïque. De Grasse voulut la leur enlever, comme je l'ai dit.
Mais attaqué près des Saintes par des forces supérieures commandées
par Rodney, il fut battu et fait prisonnier le 12 avril 1782.
La défense de Gibraltar fut un dernier succès pour les Anglais. Un
frère de Louis XVI, le comte d'Artois, s'y était porté avec 20,000
hommes et 40 vaisseaux. 200 canons du côté de la terre et 10 batteries
flottantes ouvrirent le 13 septembre un feu terrible contre la
citadelle, admirablement défendue par sa redoutable position et par le
courage du gouverneur Elliot. La place allait être obligée de céder
lorsqu'un boulet rouge fit sauter l'une des batteries flottantes.
L'incendie gagna les batteries voisines et les Espagnols détruisirent
les autres pour ne pas les laisser aux ennemis. Gibraltar resta aux
Anglais.
Cependant la dette de l'Angleterre était considérablement accrue. Lord
North dut quitter la direction des affaires pour céder la place à
un ministère whig qui demanda la paix au cabinet de Versailles. La
France, qui n'était pas moins épuisée, accepta ces propositions. Les
préliminaires furent arrêtés à Paris, le 30 novembre 1782, entre les
plénipotentiaires des puissances belligérantes, au nombre desquels
étaient pour les États-Unis Franklin, John Adams, John Jay, et Henry
Laurens. Le traité définitif fut signé le 3 février 1783.
Cette nouvelle fut rapidement portée en Amérique. Le 11 mars 1783, de
Lauzun partit de Wilmington pour ramener dans leur patrie les derniers
soldats français. Ainsi l'indépendance des États-Unis était fondée, et
le monde comptait une grande nation de plus.