«Le lendemain, à la pointe du jour, une flottille anglaise, composée
d'un vaisseau de soixante-quatre, d'un de cinquante, de deux frégates
et de deux autres bâtiments légers, parut à deux portées de canon et
au vent; elle était commandée par le capitaine Elphinston et portait
sur un de ses vaisseaux le prince William-Henry. L'apparition d'une
aussi nombreuse compagnie força M. de La Touche à appareiller au plus
vite avec la _Gloire_ et à pénétrer sans délai dans la Delaware, bien
qu'il n'eût pas de pilote. La navigation est fort dangereuse dans ce
fleuve, à cause des bancs de sable mouvant qui encombrent son lit;
nous prîmes en outre le mauvais chenal; l'_Aigle_ toucha deux fois, et
la route que nous suivions parut si dangereuse à l'ennemi même qu'il
prit le parti de mouiller à deux grandes portées de canon de nous. M.
de La Touche en fit autant, et il nous arriva enfin des pilotes.
«Il se tint un conseil de guerre à bord de l'_Aigle_, dans lequel, vu
l'extrême danger de la position, M. le baron de Vioménil prit le parti
d'ordonner à tous les officiers passagers sur les deux frégates de
s'embarquer sur-le-champ dans des canots et de le suivre à terre. Il
ordonna en même temps que les chaloupes fussent employées à porter
à terre les 2,500,000 livres dont les frégates étaient chargées. Le
premier de ces ordres fut exécuté sans délai, et nous arrivâmes sur la
côte d'Amérique le 13, environ à six heures du soir, sans valets,
sans chemises, et avec l'équipage du monde le plus leste. Nous nous
arrêtâmes d'abord chez un gentleman nommé Mandlau[226], qui nous donna
à manger: après quoi M. de Vioménil, qui se décida à passer la nuit
dans ce lieu, envoya tous les jeunes gens dans le pays, les uns pour
faire rassembler quelque milice, les autres pour trouver des chariots
et des boeufs ou des bateaux, afin de transporter le lendemain
l'argent que les chaloupes devaient apporter pendant la nuit. Nous
partîmes, le comte de Ségur, Lameth et moi, pour remplir cet objet,
sous la conduite d'un nègre, et nous fîmes pendant la nuit environ
douze milles à pied, pour arriver à une espèce d'auberge assez mal
pourvue nommée Onthstavern, appartenant à un Américain nommé Pedikies.
Je trouvai le moyen d'y rassembler trois chariots attelés de quatre
boeufs, et le lendemain, à quatre heures du matin, je grimpai sur un
cheval que l'on me donna à l'essai, pour amener mon convoi d'équipage
au général.
[Note 226: Mes recherches pour vérifier ce nom sont restées
infructueuses.]
«Je n'étais plus qu'à une lieue du bord de la mer, lorsque je
rencontrai M. de Lauzun qui me dit que l'argent était arrivé à trois
heures du matin et qu'on en avait déjà déposé sur la plage environ la
moitié, lorsque deux chaloupes armées, qu'on soupçonnait pleines de
réfugiés, avaient paru; qu'elles s'étaient avancées avec résolution
vers le lieu où nos bâtiments chargés de nos richesses étaient
mouillés: que M. de Vioménil, n'ayant avec lui que trois ou quatre
fusiliers, ne s'était pas avec raison cru en état de défense; qu'il
avait fait jeter à la mer environ douze cent mille livres qu'on
n'avait pas encore eu le temps de débarquer, et que ce général, muni
du reste du trésor, l'avait d'abord placé sur quelques chevaux,
ensuite sur un chariot, et se sauvait avec vers Douvres; où lui,
Lauzun, allait le devancer.
«Cette information m'engagea à changer de route; je résolus d'aller
avertir mes compagnons de ce qui se passait; je payai les conducteurs
de chariots, et je commençais à galoper de leur côté, lorsque
j'entendis des cris dans le bois à côté de moi. J'arrêtai et je vis
des matelots et deux ou trois valets qui, se croyant poursuivis par
l'ennemi, fuyaient à pied de leur mieux. Ils s'étaient crus coupés en
m'entendant galoper devant eux; je les rassurai et j'appris d'eux
que M. le marquis de Laval, M. de Langeron, Bozon et quelques autres
menaient aussi dans le bois une vie errante et inquiète. Je quittai
ces effarouchés en croyant apercevoir un chariot que je pouvais
imaginer être celui du baron de Vioménil... Je rejoignis enfin mes
compagnons, auxquels j'appris la suite de mes aventures, et ils se
décidèrent aussitôt à gagner Douvres, qui paraissait le rendez-vous.
«Nous partîmes de suite pour nous rendre à cette ville, qui
est éloignée de dix-sept milles. J'avais pour tout équipage un
portefeuille assez gros qui m'incommodait beaucoup à porter, lorsque
je rencontrai un matelot de la _Gloire_ qui, effrayé ainsi que les
autres, s'était enfui et mourait de faim. Comme le besoin rend tendre,
il se jeta à mes genoux ou plutôt à ceux de mon cheval pour me
demander d'avoir soin de lui; je l'accueillis en bon prince; je lui
donnai d'abord à manger, puis, considérant que j'étais absolument
dénué de serviteur, je jugeai convenable de faire de ce malotru
complètement goudronné le compagnon intime de mes infortunes. En
conséquence, je louai un cheval pour mon écuyer; il s'amarra dessus
de son mieux; je lui confiai mon portefeuille, et je commençai à me
prévaloir, vis-à-vis de mes camarades, de l'avantage que mon nouveau
confident me donnait sur eux.
«Nous étions à moitié chemin de Douvres, lorsque nous rencontrâmes un
aide de camp de M. de Vioménil qui nous dit que ce général venait de
recevoir avis que les ennemis et la marée s'étant retirés en même
temps, il était possible d'essayer de repêcher les barriques d'argent
qu'on avait jetées à la mer, et que le général retournait au lieu du
débarquement pour présider à ce travail. L'aide de camp ajouta que M.
de Vioménil nous chargeait de conduire à Douvres le premier convoi
d'argent, qu'il abandonnait à nos soins. Ce convoi nous joignit
quelques moments après. Il était d'environ quinze cent mille livres
nous le fîmes répartir sur trois chariots expédiés par M. de Lauzun,
et nous arrivâmes ainsi fort doucement mais très-sûrement à Douvres,
où le général ne nous joignit qu'à onze heures du soir; il était
parvenu à sauver le reste de ses millions.
«Nous séjournâmes ce jour-là à Douvres, petite ville assez jolie, qui
compte environ quinze cents habitants. J'y fis mon entrée dans la
société anglo-américaine sous les auspices de M. de Lauzun. Je ne
savais encore dire que quelques mots anglais, mais je savais fort bien
prendre du thé excellent avec de la meilleure crème; je savais dire à
une demoiselle qu'elle était _pretty_ et à un gentleman qu'il était
_sensible_, ce qui signifie à la fois bon, honnête, aimable: au moyen
de quoi j'avais les éléments nécessaires pour réussir.
«Nous ne savions pas encore ce qui était advenu de nos frégates; leur
sort nous inquiétait, et je résolus d'aller en reconnaissance sur le
bord de la mer avec ma lunette. En arrivant sur une espèce de morne,
j'eus la douleur de voir l'_Aigle_ rasée comme un ponton, échouée
sur un banc et encore entourée d'embarcations anglaises, qui étaient
venues pour l'amariner et la piller. La _Gloire_, plus heureuse et
plus légère, avait touché mais s'était échappée. Je la revis trois
jours après à Philadelphie [227], où M. de Vioménil me dépêcha
pour porter des lettres à M. de Lauzun et avertir sur la route les
commandants des milices provinciales de fournir des détachements pour
l'escorte et pour la sûreté du convoi d'argent.
[Note 227: M. de La Touche fut fait prisonnier en défendant l'_Aigle_,
qu'il avait fait échouer; il avait appris aussi que le bâtiment
marchand qui portait la dame de ses pensées était tombé entre les
mains des Anglais à l'entrée de la Delaware.]
«Je marchai assez vivement pendant deux jours pour me rendre à
Philadelphie. Il faisait fort chaud; mais la beauté des chemins,
l'agrément du pays que je parcourais, la majesté imposante des forêts
que je traversais, l'air d'abondance répandue de toutes parts,
la blancheur et la gentillesse des femmes, tout contribuait à me
dédommager par des sensations délicieuses des fatigues que j'éprouvais
en trottant continûment sur un mauvais cheval. Enfin, le 13 août,
j'arrivai à Philadelphie, cette capitale déjà célèbre d'un pays tout
nouveau. M. de La Luzerne me mena prendre le thé chez Mme Morris,
femme du contrôleur général des États-Unis. Sa maison est simple, mais
régulière et propre; les portes et les tables, d'un bois d'acajou
superbe et bien entretenu; les serrures et les chenets de cuivre,
d'une propreté charmante; les tasses rangées avec symétrie; la
maîtresse de la maison d'assez bonne mine et très-blanchement
atournée; tout me parut charmant. Je pris du thé excellent, et j'en
prendrais, je crois, encore, si l'ambassadeur[228] ne m'avait pas
averti charitablement, à la douzième tasse, qu'il fallait mettre ma
cuillère en travers sur ma tasse quand je voudrais que cette espèce de
question d'eau chaude prît fin; «attendu, me dit-il, qu'il est presque
aussi malhonnête de refuser une tasse de thé quand on vous la propose,
qu'il serait indiscret au maître de la maison de vous en proposer de
nouveau quand la cérémonie de la cuillère a marqué quelles sont vos
intentions sur ce point.»
[Note 228: M. de la Luzerne.]
«M. Morris est un gros homme qui passe pour avoir beaucoup d'honnêteté
et d'intelligence. Il est au moins certain qu'il a beaucoup de crédit
et qu'il a eu l'adresse, en paraissant se mettre souvent en avance
de ses propres fonds pour le service de la république, de faire une
grande fortune et de gagner plusieurs millions depuis la révolution.
M. Morris paraît avoir beaucoup de sens; il parle bien, autant
que j'ai pu en juger, et sa grosse tête semble, comme celle de M.
Guillaume[229], tout aussi bien faite qu'une autre pour gouverner un
empire.
[Note 229: Le roi d'Angleterre.]
M. Lincoln, ministre de la guerre, est aussi fort bien nourri; il
a fait preuve de courage, d'activité et de zèle en plusieurs
circonstances de la guerre, et surtout devant York-Town. Son travail
n'est pas immense, car tous les points importants sont décidés par
le Congrès. Cependant M. Lincoln passe pour peu expéditif en fait
d'écritures, et il m'a paru qu'on avait déjà songé à lui donner un
successeur.
M. Livingston, ministre des affaires étrangères, est aussi maigre que
les deux personnages ci-dessus sont étoffés. Il a trente-cinq ans; sa
figure est fine et on lui accorde beaucoup d'esprit. Son département
sera plus étendu et plus intéressant au moment de la paix, lorsque
les États-Unis prendront un rang dans le monde; mais comme toutes les
décisions importantes émaneront toujours du Congrès, le ministre des
affaires étrangères demeurera, ainsi que ses collègues, un agent
secondaire, une espèce de premier commis.
Le président du Congrès de cette année paraît un homme sage, mais peu
lumineux; de l'avis unanime des gens qui méritent quelque confiance,
le Congrès est aussi composé de personnes fort ordinaires; cela tient
à plusieurs causes: 1° à ce que si dans le début de la révolution, les
têtes les plus vives et les caractères les plus vigoureux eussent fait
partie de l'assemblée générale, ils y eussent primé les autres et
fait valoir leurs seuls avis; 2° que les gens de mérite ont trouvé le
secret de se faire confier les places, les gouvernements et les postes
les plus importants, et qu'ils ont ainsi déserté le Congrès--Les
assemblées particulières semblent éviter d'envoyer au Congrès les gens
les plus distingués par leurs talents. Elles préfèrent le bon sens et
la sagesse, qui en effet valent, je crois, mieux au bout de l'année.
Un des hommes qui m'ont paru avoir beaucoup d'esprit et de nerf parmi
ceux que j'ai rencontrés à Philadelphie est un M. Morris, surnommé
_governor_. Il est instruit et parle assez bien le français; je crois
cependant que sa supériorité, qu'il n'a pas cachée avec assez de soin,
l'empêchera d'occuper jamais de place importante[230].
[Note 230: Il s'agit ici de _Gouverneur_ Morris, dont j'ai déjà cité
les Mémoires, _ante_, p. 68. Il fut plus tard ambassadeur en France.]
Les dames de Philadelphie, quoique assez magnifiques dans leurs
habillements, ne sont pas généralement mises avec beaucoup de goût;
elles ont dans leur coiffure et dans leurs têtes moins de légèreté et
d'agréments que nos Françaises. Quoiqu'elles soient bien faites, elles
manquent de grâce et font assez mal la révérence; elles n'excellent
pas non plus dans la danse. Mais elles savent bien faire le thé; elles
élèvent leurs enfants avec soin; elles se piquent d'une fidélité
scrupuleuse pour leurs maris, et plusieurs ont beaucoup d'esprit
naturel.»