XXVIII

«Le lendemain, à la pointe du jour, une flottille anglaise, composée

d'un vaisseau de soixante-quatre, d'un de cinquante, de deux frégates

et de deux autres bâtiments légers, parut à deux portées de canon et

au vent; elle était commandée par le capitaine Elphinston et portait

sur un de ses vaisseaux le prince William-Henry. L'apparition d'une

aussi nombreuse compagnie força M. de La Touche à appareiller au plus

vite avec la _Gloire_ et à pénétrer sans délai dans la Delaware, bien

qu'il n'eût pas de pilote. La navigation est fort dangereuse dans ce

fleuve, à cause des bancs de sable mouvant qui encombrent son lit;

nous prîmes en outre le mauvais chenal; l'_Aigle_ toucha deux fois, et

la route que nous suivions parut si dangereuse à l'ennemi même qu'il

prit le parti de mouiller à deux grandes portées de canon de nous. M.

de La Touche en fit autant, et il nous arriva enfin des pilotes.

«Il se tint un conseil de guerre à bord de l'_Aigle_, dans lequel, vu

l'extrême danger de la position, M. le baron de Vioménil prit le parti

d'ordonner à tous les officiers passagers sur les deux frégates de

s'embarquer sur-le-champ dans des canots et de le suivre à terre. Il

ordonna en même temps que les chaloupes fussent employées à porter

à terre les 2,500,000 livres dont les frégates étaient chargées. Le

premier de ces ordres fut exécuté sans délai, et nous arrivâmes sur la

côte d'Amérique le 13, environ à six heures du soir, sans valets,

sans chemises, et avec l'équipage du monde le plus leste. Nous nous

arrêtâmes d'abord chez un gentleman nommé Mandlau[226], qui nous donna

à manger: après quoi M. de Vioménil, qui se décida à passer la nuit

dans ce lieu, envoya tous les jeunes gens dans le pays, les uns pour

faire rassembler quelque milice, les autres pour trouver des chariots

et des boeufs ou des bateaux, afin de transporter le lendemain

l'argent que les chaloupes devaient apporter pendant la nuit. Nous

partîmes, le comte de Ségur, Lameth et moi, pour remplir cet objet,

sous la conduite d'un nègre, et nous fîmes pendant la nuit environ

douze milles à pied, pour arriver à une espèce d'auberge assez mal

pourvue nommée Onthstavern, appartenant à un Américain nommé Pedikies.

Je trouvai le moyen d'y rassembler trois chariots attelés de quatre

boeufs, et le lendemain, à quatre heures du matin, je grimpai sur un

cheval que l'on me donna à l'essai, pour amener mon convoi d'équipage

au général.

[Note 226: Mes recherches pour vérifier ce nom sont restées

infructueuses.]

«Je n'étais plus qu'à une lieue du bord de la mer, lorsque je

rencontrai M. de Lauzun qui me dit que l'argent était arrivé à trois

heures du matin et qu'on en avait déjà déposé sur la plage environ la

moitié, lorsque deux chaloupes armées, qu'on soupçonnait pleines de

réfugiés, avaient paru; qu'elles s'étaient avancées avec résolution

vers le lieu où nos bâtiments chargés de nos richesses étaient

mouillés: que M. de Vioménil, n'ayant avec lui que trois ou quatre

fusiliers, ne s'était pas avec raison cru en état de défense; qu'il

avait fait jeter à la mer environ douze cent mille livres qu'on

n'avait pas encore eu le temps de débarquer, et que ce général, muni

du reste du trésor, l'avait d'abord placé sur quelques chevaux,

ensuite sur un chariot, et se sauvait avec vers Douvres; où lui,

Lauzun, allait le devancer.

«Cette information m'engagea à changer de route; je résolus d'aller

avertir mes compagnons de ce qui se passait; je payai les conducteurs

de chariots, et je commençais à galoper de leur côté, lorsque

j'entendis des cris dans le bois à côté de moi. J'arrêtai et je vis

des matelots et deux ou trois valets qui, se croyant poursuivis par

l'ennemi, fuyaient à pied de leur mieux. Ils s'étaient crus coupés en

m'entendant galoper devant eux; je les rassurai et j'appris d'eux

que M. le marquis de Laval, M. de Langeron, Bozon et quelques autres

menaient aussi dans le bois une vie errante et inquiète. Je quittai

ces effarouchés en croyant apercevoir un chariot que je pouvais

imaginer être celui du baron de Vioménil... Je rejoignis enfin mes

compagnons, auxquels j'appris la suite de mes aventures, et ils se

décidèrent aussitôt à gagner Douvres, qui paraissait le rendez-vous.

«Nous partîmes de suite pour nous rendre à cette ville, qui

est éloignée de dix-sept milles. J'avais pour tout équipage un

portefeuille assez gros qui m'incommodait beaucoup à porter, lorsque

je rencontrai un matelot de la _Gloire_ qui, effrayé ainsi que les

autres, s'était enfui et mourait de faim. Comme le besoin rend tendre,

il se jeta à mes genoux ou plutôt à ceux de mon cheval pour me

demander d'avoir soin de lui; je l'accueillis en bon prince; je lui

donnai d'abord à manger, puis, considérant que j'étais absolument

dénué de serviteur, je jugeai convenable de faire de ce malotru

complètement goudronné le compagnon intime de mes infortunes. En

conséquence, je louai un cheval pour mon écuyer; il s'amarra dessus

de son mieux; je lui confiai mon portefeuille, et je commençai à me

prévaloir, vis-à-vis de mes camarades, de l'avantage que mon nouveau

confident me donnait sur eux.

«Nous étions à moitié chemin de Douvres, lorsque nous rencontrâmes un

aide de camp de M. de Vioménil qui nous dit que ce général venait de

recevoir avis que les ennemis et la marée s'étant retirés en même

temps, il était possible d'essayer de repêcher les barriques d'argent

qu'on avait jetées à la mer, et que le général retournait au lieu du

débarquement pour présider à ce travail. L'aide de camp ajouta que M.

de Vioménil nous chargeait de conduire à Douvres le premier convoi

d'argent, qu'il abandonnait à nos soins. Ce convoi nous joignit

quelques moments après. Il était d'environ quinze cent mille livres

nous le fîmes répartir sur trois chariots expédiés par M. de Lauzun,

et nous arrivâmes ainsi fort doucement mais très-sûrement à Douvres,

où le général ne nous joignit qu'à onze heures du soir; il était

parvenu à sauver le reste de ses millions.

«Nous séjournâmes ce jour-là à Douvres, petite ville assez jolie, qui

compte environ quinze cents habitants. J'y fis mon entrée dans la

société anglo-américaine sous les auspices de M. de Lauzun. Je ne

savais encore dire que quelques mots anglais, mais je savais fort bien

prendre du thé excellent avec de la meilleure crème; je savais dire à

une demoiselle qu'elle était _pretty_ et à un gentleman qu'il était

_sensible_, ce qui signifie à la fois bon, honnête, aimable: au moyen

de quoi j'avais les éléments nécessaires pour réussir.

«Nous ne savions pas encore ce qui était advenu de nos frégates; leur

sort nous inquiétait, et je résolus d'aller en reconnaissance sur le

bord de la mer avec ma lunette. En arrivant sur une espèce de morne,

j'eus la douleur de voir l'_Aigle_ rasée comme un ponton, échouée

sur un banc et encore entourée d'embarcations anglaises, qui étaient

venues pour l'amariner et la piller. La _Gloire_, plus heureuse et

plus légère, avait touché mais s'était échappée. Je la revis trois

jours après à Philadelphie [227], où M. de Vioménil me dépêcha

pour porter des lettres à M. de Lauzun et avertir sur la route les

commandants des milices provinciales de fournir des détachements pour

l'escorte et pour la sûreté du convoi d'argent.

[Note 227: M. de La Touche fut fait prisonnier en défendant l'_Aigle_,

qu'il avait fait échouer; il avait appris aussi que le bâtiment

marchand qui portait la dame de ses pensées était tombé entre les

mains des Anglais à l'entrée de la Delaware.]

«Je marchai assez vivement pendant deux jours pour me rendre à

Philadelphie. Il faisait fort chaud; mais la beauté des chemins,

l'agrément du pays que je parcourais, la majesté imposante des forêts

que je traversais, l'air d'abondance répandue de toutes parts,

la blancheur et la gentillesse des femmes, tout contribuait à me

dédommager par des sensations délicieuses des fatigues que j'éprouvais

en trottant continûment sur un mauvais cheval. Enfin, le 13 août,

j'arrivai à Philadelphie, cette capitale déjà célèbre d'un pays tout

nouveau. M. de La Luzerne me mena prendre le thé chez Mme Morris,

femme du contrôleur général des États-Unis. Sa maison est simple, mais

régulière et propre; les portes et les tables, d'un bois d'acajou

superbe et bien entretenu; les serrures et les chenets de cuivre,

d'une propreté charmante; les tasses rangées avec symétrie; la

maîtresse de la maison d'assez bonne mine et très-blanchement

atournée; tout me parut charmant. Je pris du thé excellent, et j'en

prendrais, je crois, encore, si l'ambassadeur[228] ne m'avait pas

averti charitablement, à la douzième tasse, qu'il fallait mettre ma

cuillère en travers sur ma tasse quand je voudrais que cette espèce de

question d'eau chaude prît fin; «attendu, me dit-il, qu'il est presque

aussi malhonnête de refuser une tasse de thé quand on vous la propose,

qu'il serait indiscret au maître de la maison de vous en proposer de

nouveau quand la cérémonie de la cuillère a marqué quelles sont vos

intentions sur ce point.»

[Note 228: M. de la Luzerne.]

«M. Morris est un gros homme qui passe pour avoir beaucoup d'honnêteté

et d'intelligence. Il est au moins certain qu'il a beaucoup de crédit

et qu'il a eu l'adresse, en paraissant se mettre souvent en avance

de ses propres fonds pour le service de la république, de faire une

grande fortune et de gagner plusieurs millions depuis la révolution.

M. Morris paraît avoir beaucoup de sens; il parle bien, autant

que j'ai pu en juger, et sa grosse tête semble, comme celle de M.

Guillaume[229], tout aussi bien faite qu'une autre pour gouverner un

empire.

[Note 229: Le roi d'Angleterre.]

M. Lincoln, ministre de la guerre, est aussi fort bien nourri; il

a fait preuve de courage, d'activité et de zèle en plusieurs

circonstances de la guerre, et surtout devant York-Town. Son travail

n'est pas immense, car tous les points importants sont décidés par

le Congrès. Cependant M. Lincoln passe pour peu expéditif en fait

d'écritures, et il m'a paru qu'on avait déjà songé à lui donner un

successeur.

M. Livingston, ministre des affaires étrangères, est aussi maigre que

les deux personnages ci-dessus sont étoffés. Il a trente-cinq ans; sa

figure est fine et on lui accorde beaucoup d'esprit. Son département

sera plus étendu et plus intéressant au moment de la paix, lorsque

les États-Unis prendront un rang dans le monde; mais comme toutes les

décisions importantes émaneront toujours du Congrès, le ministre des

affaires étrangères demeurera, ainsi que ses collègues, un agent

secondaire, une espèce de premier commis.

Le président du Congrès de cette année paraît un homme sage, mais peu

lumineux; de l'avis unanime des gens qui méritent quelque confiance,

le Congrès est aussi composé de personnes fort ordinaires; cela tient

à plusieurs causes: 1° à ce que si dans le début de la révolution, les

têtes les plus vives et les caractères les plus vigoureux eussent fait

partie de l'assemblée générale, ils y eussent primé les autres et

fait valoir leurs seuls avis; 2° que les gens de mérite ont trouvé le

secret de se faire confier les places, les gouvernements et les postes

les plus importants, et qu'ils ont ainsi déserté le Congrès--Les

assemblées particulières semblent éviter d'envoyer au Congrès les gens

les plus distingués par leurs talents. Elles préfèrent le bon sens et

la sagesse, qui en effet valent, je crois, mieux au bout de l'année.

Un des hommes qui m'ont paru avoir beaucoup d'esprit et de nerf parmi

ceux que j'ai rencontrés à Philadelphie est un M. Morris, surnommé

_governor_. Il est instruit et parle assez bien le français; je crois

cependant que sa supériorité, qu'il n'a pas cachée avec assez de soin,

l'empêchera d'occuper jamais de place importante[230].

[Note 230: Il s'agit ici de _Gouverneur_ Morris, dont j'ai déjà cité

les Mémoires, _ante_, p. 68. Il fut plus tard ambassadeur en France.]

Les dames de Philadelphie, quoique assez magnifiques dans leurs

habillements, ne sont pas généralement mises avec beaucoup de goût;

elles ont dans leur coiffure et dans leurs têtes moins de légèreté et

d'agréments que nos Françaises. Quoiqu'elles soient bien faites, elles

manquent de grâce et font assez mal la révérence; elles n'excellent

pas non plus dans la danse. Mais elles savent bien faire le thé; elles

élèvent leurs enfants avec soin; elles se piquent d'une fidélité

scrupuleuse pour leurs maris, et plusieurs ont beaucoup d'esprit

naturel.»

Les Français en Amérique pendant la guerre de l'indépendance des États-Unis 1777-1783 · 第 35 / 73 题