Les troupes se mirent en mouvement le 19 août pour aller passer
l'Hudson à Kingsferry. Les Américains suivirent la route le long du
fleuve, tandis que les Français rétrogradaient sur leurs marches
précédentes.
La première journée, de Philipsburg à Northcastle (18 milles), fut
très-pénible. Dès quatre heures du matin on battit la générale, et à
cinq heures et demie M. de Rochambeau, en visitant le camp, s'aperçut
que les voitures de vivres manquaient et qu'il ne restait plus au
camp que 500 ou 600 rations. Il en envoya chercher et dut remettre le
départ à midi. En attendant il donna le commandement du bataillon des
grenadiers et chasseurs de Bourbonnais à M. Guill. de Deux-Ponts;
celui du bataillon de Soissonnais à M. de La Valette,
lieutenant-colonel de Saintonge, et il les joignit à la légion de
Lauzun pour former l'arrière-garde, qui, placée tout entière sous les
ordres du _baron_ de Vioménil[186], fut chargée de garder les avenues
pendant qu'on faisait partir l'artillerie et les bagages. Il ne leva
ses postes qu'à deux heures. Mais les équipages étaient trop chargés,
et les routes accidentées ou défoncées par les pluies. Les fourgons se
brisaient ou s'embourbaient, de telle sorte qu'à huit heures du soir
on n'avait encore fait que quatre milles et que les régiments ne
purent arriver à Northcastle que le 20, à quatre heures du matin. M.
de Custine avait été obligé de laisser le vicomte de Rochambeau avec
toute l'artillerie et 200 hommes à 12 milles de Northcastle. Dans ces
conditions, qui auraient été désastreuses pour l'armée si la garnison
de New-York eût fait une sortie, l'arrière-garde ne pouvait ni ne
devait avancer beaucoup. Le baron de Vioménil s'arrêta à la maison
d'_Alexander Lark,_ où il bivouaqua et où lui et ses officiers purent
se sécher et se reposer. Il reçut ordre de se rendre directement à
King's-ferry en passant par _Leguid's Tavern,_ où il arriva le 20,
à onze heures du soir, et par _Pensbridge,_ sur le _Croton,_ où il
rejoignit le gros de l'armée.
[Note 186: G. de Deux-Ponts, dit le _Vicomte;_ mais il est probable
que ce poste important, qui donnait la supériorité sur de Lauzun, ne
pouvait être confié qu'à un général tel que celui que l'on nomme le
baron.--Son frère avait pourtant rang de maréchal de camp.]
Celle-ci avait quitté Northcastle le 21, de grand matin. A deux milles
de là elle passa la petite rivière qui porte ce nom; puis, deux milles
plus loin, le _Croton-river_ à Pensbridge, où il y avait un pont de
bois. Le _Croton_ n'est pas navigable, mais n'est pourtant guéable
qu'à certaines époques. Le soir les troupes campèrent à _Hun's
Tavern,_ qui forme un faubourg de _Crampond._ Dès ce moment, la
légion de Lauzun marcha à l'avant-garde, tandis que le bataillon
des grenadiers et chasseurs de Bourbonnais formait l'arrière-garde
immédiate de l'armée et que celui de Soissonnais restait sur les bords
du Croton jusqu'à ce que tous les équipages fussent passés.
Le 22 août, l'armée quitta Hun's Tavern et passa, après une marche de
neuf milles, à Peekskill, village qui comptait à peine une vingtaine
de maisons et qui est situé sur la rivière du Nord. Enfin elle arriva,
quatre milles plus loin, à _King's Ferry,_ et prit position sur le
rideau qui domine la rivière du Nord. Comme il n'y avait en cet
endroit que la maison de l'homme à qui appartenait le bac, le quartier
général resta établi à Peekskill. M. de Rochambeau ne voulut pas
passer si près de West-Point sans aller visiter cette place forte. Il
y employa la journée du 23 et s'y rendit en bateau avec le général
Washington et plusieurs officiers. A son retour il reçut des lettres
de M. de Choisy qui lui annonçait qu'il s'était embarqué le 21 sur
l'escadre de M. de Barras avec toute l'artillerie et les cinq cents
hommes de troupes françaises dont il avait le commandement. Il en
laissait cent à Providence, sous le commandement de M. Desprez, major
de Deux-Ponts, pour la garde des magasins et de l'hôpital.
Pendant cette même journée les équipages et la légion de Lauzun
traversèrent l'Hudson et vinrent s'établir à _Haverstraw,_ près de la
maison de Smith, dans laquelle Arnold avait eu sa dernière conférence
avec le major André. D'un autre côté, Guill. de Deux-Ponts protégeait
l'embarquement avec la brigade de Bourbonnais qu'il avait fait avancer
jusqu'à Verplank's-Point. Cette brigade passa à son tour le 24, et le
reste de l'armée le 25.
Tous les officiers supérieurs de l'armée s'accordent à dire que
le général anglais fit preuve pendant tous ces mouvements d'une
maladresse singulière, et ils ne peuvent s'expliquer son inaction.
Il n'est pas douteux que les nombreuses démonstrations faites devant
New-York et surtout les lettres interceptées, comme nous l'avons dit,
ne l'aient complètement trompé sur les intentions véritables des
généraux alliés. Du reste, le plus grand secret fut gardé sur le but
des mouvements des armées, au point que les généraux ignoraient, aussi
bien que les colonels et les aides de camp, le point sur lequel on
voulait diriger une attaque. L'opinion générale était, là comme
dans le camp anglais, que l'on voulait tourner la place et attaquer
New-York par _Paulus-Hook_ ou _Staten-lsland._
Lorsque toute l'armée eut franchi l'Hudson, le général Washington
organisa comme il suit la marche de ses troupes. Il se tenait en avant
à une journée de distance, à la tête de trois mille hommes; la légion
de Lauzun et la brigade de Bourbonnais suivaient le lendemain; enfin,
le troisième jour, la brigade de Soissonnais venait occuper les
campements abandonnés par la précédente. Avant de partir, le général
Washington laissa au camp de Verplanck's-Point un corps de trois mille
miliciens, sous le commandement du général Heath, pour défendre l'État
de New-York et le cours de la rivière du Nord.
Le 25, la première brigade (Deux-Ponts et Bourbonnais) se rendit à
_Suffren's_ en passant par _Hackensack,_ au milieu d'une magnifique
vallée. La route fut de quinze milles.
Le 26 on alla de _Suffren's_ à _Pompton._ La route, longue de quinze
milles, était superbe; le pays, découvert et bien cultivé, était
habité par des Hollandais généralement fort riches. La petite rivière
de Pompton, que l'armée dut traverser trois fois à quatre milles
de distance de la ville du même nom, était munie de ponts à chaque
passage. Quand les troupes furent installées dans leur camp, plusieurs
généraux et officiers profitèrent du voisinage de _Totohaw Fall_ pour
aller voir cette curieuse cataracte que M. de Chastellux décrit dans
ses _Voyages._
À Pompton, le corps du général Washington se dirigea vers
Staten-Island. En même temps M. de Rochambeau envoyait en avant de
Chatham le commissaire des guerres, de Villemanzy, pour établir des
fours et faire des démonstrations d'approvisionnements qui devaient
entretenir les ennemis dans l'idée qu'on allait faire une attaque
de ce côté. M de Villemanzy s'acquitta heureusement de cette
commission[187].
[Note 187: Il mourut pair de France sous Charles X.]
Le 27, après seize milles de marche, l'armée vint camper à _Hanover_
ou _Vibani,_ entre _Wipanny_ et _Morristown._ La première division
séjourna à ce camp le 28, pendant que la seconde la rejoignait.
C'est à ce moment que les généraux alliés cessèrent toute feinte
vis-à-vis de leurs aides de camp et de leurs officiers généraux. Ils
partirent en avant pour Philadelphie et firent brusquement tourner
leurs troupes sur le revers des montagnes qui séparent l'intérieur de
l'État de Jersey de ses districts, situés sur les bords de la mer.
M. de Rochambeau emmenait avec lui de Fersen, de Vauban et de Closen
comme aides de camp.
Le 29, la première brigade, aux ordres du baron de Vioménil, se
rendit, après seize milles de marche, à _Bullion's Tavern._ Elle dut
traverser Morristown, ville assez jolie dans laquelle on comptait de
soixante à quatre-vingts maisons bien bâties. L'armée américaine y
avait campé en 1776 et 1779. On sait que, à la première date, le
général Lee, qui s'était imprudemment séparé de son armée, fut enlevé
par un corps anglais, mais que la seconde fois le général Washington
avait pris une belle position sur la hauteur entre _Menden_ et
_Baskeridge_ pour garder le passage de la Delaware. Il y conserva
ainsi la tête de toutes les routes par lesquelles l'ennemi pouvait
passer.
Le 30, on fut à _Sommerset Court-House,_ après douze milles de marche;
le 31, à _Princeton_ (dix milles), le 1'er septembre à _Trenton_ sur
la Delaware (douze milles). La rivière était guéable. Les équipages
la franchirent de suite; mais les troupes s'arrêtèrent et ne la
franchirent à leur tour que le lendemain, pour aller camper à _Red
Lion's Tavern,_ à dix huit milles du camp précédent qui était
_Sommerset Court-House._
La légion de Lauzun veillait toujours avec un zèle infatigable au
salut de l'armée, soit pour éclairer la route, soit pour protéger les
flancs, soit à l'arrière-garde. Lorsque les généraux firent faire à
l'armée une brusque conversion pour la diriger sur la Delaware, M.
le baron de Vioménil reçut avis que mille hommes de la garnison de
New-York avaient eu ordre de se tenir prêts à marcher et que les
troupes légères n'étaient pas à plus d'un mille. Ce général, qu'un
coup de pied de cheval obligeait d'aller en voiture, ne savait quel
parti prendre: il était, en effet, presque sans ressources s'il eût
été attaqué. Lauzun quitta alors son campement de Sommerset et marcha
au-devant de l'ennemi, le plus loin possible, afin de donner à M. de
Vioménil le temps de se retirer dans les bois. Il envoya de fortes
patrouilles sur tous les chemins par où les Anglais pouvaient arriver.
Il se mit lui-même à la tête de cinquante hussards bien montés, et il
s'avança a plus de dix milles sur le chemin de Brunswick, par lequel
les ennemis devaient le plus probablement s'avancer. Il rencontra
trois fortes patrouilles de troupes légères qui se retirèrent après un
échange de quelques coups de pistolet, et, convaincu que les troupes
anglaises ne s'avançaient pas, il retourna rassurer le baron de
Vioménil.
L'armée marcha, le 3 septembre, de _Red-Lion's Tavern_ à
_Philadelphie,_ où la première division pénétra en grande tenue à onze
heures du matin.
Le 4, la seconde brigade arriva à peu près à la même heure que la
première la veille, et elle ne produisit pas moins d'effet. «Le
régiment de Soissonnais, qui a des parements couleur de rosé, avait en
outre ses bonnets de grenadiers, avec la plume blanche et rose, ce qui
frappa d'étonnement les beautés de la ville[188].» M. de Rochambeau
alla au-devant avec son état-major; et cette brigade défila devant le
Congrès aux acclamations de la population, qui était charmée de sa
belle tenue.
Au moment où les troupes défilèrent devant le Congrès, ayant à leur
tête leurs officiers généraux respectifs, le président demanda à M.
de Rochambeau s'il devait saluer ou non; le général lui répondit que
quand les troupes défilaient devant le Roi, Sa Majesté daignait les
saluer avec bonté. Comme on rendit au Congrès les mêmes honneurs qu'au
Roi, «les treize membres qui le composaient ont été leurs treize
chapeaux à chaque salut de drapeau et d'officier[189].» Cromot du
Bourg, que j'ai cité plusieurs fois, plus jeune et plus instruit que
Guillaume de Deux-Ponts, quoique soldat moins aguerri, découvrit à
Philadelphie bien des choses _honnêtes et remarquables_[190]. Sur le
premier point, il vante l'accueil généreux et bienveillant qu'il reçut
chez le ministre de France, M. de la Luzerne, dont tous les écrivains
de cette époque citent l'affabilité et le mérite. Il rappelle, dans
son journal, le dîner anglais qu'il prit avec les généraux français et
leur famille (c'est ainsi que les Américains nommaient les aides de
camp) chez le président des États.
[Note 188: Cromot du Bourg.]
[Note 189: Deux-Ponts.]
[Note 190: Voir aussi, pour ce même sujet, les _Voyages_ de
Chastellux, les _Mémoires_ de Pontgibaud et la partie des _Mémoires_
du prince de Broglie que j'ai insérée dans l'Appendice.]
«Il y avait, dit-il, une tortue que je trouvai parfaite et qui pouvait
peser de 60 à 80 livres. On porta au dessert toutes les santés
possibles.» Il cite aussi M. Benezet[191] comme le quaker le plus
zélé de Philadelphie. «Je causai avec lui quelque temps; il me parut
pénétré de l'excellence de sa morale; il est petit, vieux et laid,
mais c'est réellement un galant homme, et sa figure porte l'empreinte
d'une âme tranquille et d'une conscience calme.»
[Note 191: On a une _Vie_ de cet éminent philanthrope qui éleva le
premier la voix contre la traite des nègres, Watson, _Annals,_ II,
209.]
En fait de choses remarquables, Cromot du Bourg note d'abord la ville
elle-même; «Elle est grande et assez bien bâtie; les rues sont fort
larges et tirées au cordeau; elles ont des deux côtés des trottoirs
pour les piétons; il y a un grand nombre de boutiques richement
garnies et la ville est fort vivante, car il y au moins quarante mille
habitants. On trouve dans la rue du Marché deux halles immenses bâties
en briques, dont une est consacrée à la boucherie. Je ne leur ai
trouvé d'autre défaut que d'être au milieu d'une rue superbe qu'elles
déparent tout à fait. Le port peut avoir deux milles de long. C'est
tout simplement un quai qui n'a de beau que sa longueur. Il y a
plusieurs temples fort beaux et un collège considérable qui a le titre
d'Université.»
Cet aide de camp de M. de Rochambeau fit, comme Chastellux et bien
d'autres, une visite au cabinet de curiosités de M. Cimetierre,
le Genevois, et à celui d'histoire naturelle du savant docteur
Chauvel[192]. Dans le premier, il fut étonné d'apercevoir au milieu
d'une foule de choses intéressantes une mauvaise paire de bottes
fortes, et il ne put s'empêcher de demander en riant à M. Cimetierre
si c'était là un objet de curiosité. Celui-ci lui répondit qu'elles
avaient toujours fixé l'attention des Américains parce qu'ils
n'avaient encore jamais vu que celles-là et que, vu leur étonnement,
il s'était permis de les faire passer pour les bottes de Charles XII.
Mais il est probable qu'après le passage de l'armée française les
bottes fortes cessèrent d'être un objet extraordinaire pour les
Américains.»
[Note 192: Watson, _Annals._]
Ce fut à Philadelphie que les généraux alliés apprirent que l'amiral
anglais Hood était arrivé devant New-York, où il s'était réuni à
l'amiral Graves, et que leurs flottes combinées faisaient force de
voiles vers la baie de Chesapeak. Cette nouvelle les inquiéta pendant
deux jours, car ils n'avaient encore rien appris des mouvements du
comte de Grasse[193]. Les troupes n'en continuaient pas moins leur
marche. Du camp, sur les bords de la Schuylkill, à un mille de
Philadelphie, qu'elles avaient occupé le 3 et le 4, elles se portèrent
le 5 sur _Chester_, à seize milles de là. La seconde division ne
quitta pourtant Philadelphie que le 6. Le général Washington suivit la
route de terre; mais M. de Rochambeau voulut visiter les défenses de
Philadelphie sur la Delaware, et il monta sur un bateau avec MM, de
Mauduit-Duplessis et un aide de camp[194]. Ils abordèrent d'abord à
_Mud-Island_, où était le fort inachevé de _Miflin_; ils passèrent
ensuite sur la rive gauche, à _Redbank_, où M. de Mauduit ne trouva
plus que les ruines du fort qu'il avait si vaillamment défendu le
22 octobre 1777 contre la troupe de Hessois du colonel Donop. Ils
arrivèrent enfin à _Billing's Fort_, qui avait été construit pour
soutenir les chevaux de frise qui sont plantés dans la rivière et
défendent le passage contre les vaisseaux ennemis qui tenteraient
de la remonter. Ce dernier seul était en bon état et pourvu d'une
batterie très-bien placée et très-solidement construite.
[Note 193: M. Laurens revint au commencement de septembre 1781 sur la
frégate _la Résolue_, qui apportait de l'argent pour les Français et
pour les Américains. (_Journal de Blanchard_.)]
[Note 194: Cromot du Bourg.]
En arrivant à _Chester_, M. de Rochambeau aperçut sur le rivage le
général Washington qui agitait son chapeau avec des démonstrations de
la joie la plus vive. Il dit qu'il venait d'apprendre de Baltimore
que M. de Grasse était arrivé à la baie de Chesapeak avec vingt-huit
vaisseaux de ligne et trois mille hommes qu'il avait déjà mis à terre
et qui étaient allés joindre M. de La Fayette. «J'ai été aussi surpris
que j'ai été touché, dit Guillaume de Deux-Ponts, de la joie bien
vraie et bien pure du général Washington. D'un naturel froid et d'un
abord grave et noble qui chez lui n'est que véritable dignité et qui
sied si bien au chef de toute une nation, ses traits, sa physionomie,
son maintien, tout a changé en un instant; il s'est dépouillé de sa
qualité d'arbitre de l'Amérique septentrionale et s'est contenté
pendant un moment de celle du citoyen heureux du bonheur de son pays.
Un enfant dont tous les voeux eussent été comblés n'eût pas éprouvé
une sensation plus vive, et je crois faire honneur aux sentiments de
cet homme rare en cherchant à en exprimer toute la vivacité.»
La joie ne fut pas moindre à Philadelphie quand on apprit cette
nouvelle. M. de Damas, qui y était resté après le départ des troupes,
raconta à son retour qu'il était difficile d'imaginer l'effet qu'elle
y avait produit. L'enthousiasme était tel que la population s'était
portée à l'hôtel du ministre de France et que M. de la Luzerne avait
été obligé de se montrer à son balcon aux acclamations de la foule.