XV

Le 14 août, M. de Rochambeau reçut de Newport une lettre par laquelle

on lui annonçait que la _Concorde_ était de retour depuis le 5 de

son voyage auprès de l'amiral de Grasse. Elle l'avait rejoint à

Saint-Domingue après la prise de Tabago, lui avait communiqué les

instructions de M. de Rochambeau et était repartie le 26 juillet. M.

de Grasse faisait savoir à M. de Rochambeau qu'il partirait le 3 août

avec toute sa flotte, forte de vingt-six vaisseaux, pour se rendre

dans la baie de Chesapeak. Il devait emmener trois mille cinq cents

hommes de la garnison de Saint-Domingue, où M. de Lillencourt était

gouverneur, et emporter les 1,200,000 livres fournies par Don Solano,

qui lui avaient été demandées; mais il ajoutait que ses instructions

ne lui permettraient pas de rester au delà du 15 octobre.

On apprit aussi que les troupes anglaises qui étaient entrées quelques

jours avant dans New-York n'étaient pas celles de Cornwallis, comme M.

de La Fayette l'avait écrit lui-même, mais la garnison de Pensacola

dans la Floride que le général espagnol, Don Galvez, avait laissée

sortir sans conditions après la prise de cette ville[182]. Le général

Clinton avait aussi reçu d'Angleterre un convoi portant trois mille

recrues, ce qui montait en tout ses forces à douze mille hommes. Les

alliés ne pouvaient lui en opposer que neuf mille.

[Note 182: Le succès des Espagnols à Pensacola fut ainsi plus nuisible

qu'utile à la cause des Américains.]

De Williamsbourg, lord Cornwallis se retira sur Portsmouth, près de

l'embouchure du James-River et par conséquent de la baie Chesapeak.

La mer était libre pour lui et cette suite de mouvements rétrogrades

semblait indiquer le projet d'évacuer la Virginie. La Fayette avait

montré la plus grande habileté dans cette campagne, où, avec quinze

cents miliciens seulement, il sut forcer à battre en retraite le

général Cornwallis qui était à la tête de plus de quatre mille hommes.

C'est en évitant d'en venir à une action générale, en trompant

constamment l'ennemi sur l'effectif réel de ses forces, en opérant

des manoeuvres habiles ou prenant des dispositions pleines à la fois

d'audace et de prudence, que La Fayette obtint ce résultat inespéré.

«L'enfant ne saurait m'échapper,» avait écrit Cornwallis au début de

la campagne, en parlant de ce général dont il méprisait la jeunesse et

dont il méconnaissait l'habileté. A son tour, il allait tomber dans le

piège où le menait peu à peu La Fayette.

Les Anglais s'embarquèrent à Portsmouth et La Fayette crut un instant

qu'ils abandonnaient complètement la Virginie pour aller renforcer la

garnison de New-York. Il l'écrivit même à Washington. Mais il apprit

bientôt que leur seul but était de prendre une forte position à York

et à Gloucester pour attendre des renforts qui devaient leur arriver.

C'est là que La Fayette voulait les amener. Le 6 août, en annonçant

ses succès au général Washington, il lui disait:

«Dans l'état présent des affaires, j'espère, mon cher général, que

vous viendrez en Virginie, et que si l'armée française prend aussi

cette route, j'aurai la satisfaction de vous voir de mes yeux à

la tête des armées combinées; mais si une flotte française prend

possession de la baie et des rivières et que nous ayons formé une

force de terre supérieure à celle de l'ennemi, son armée doit tôt ou

tard être contrainte à se rendre[183].»

[Note 183: _Mémoires_ de La Fayette.]

De son côté, le général Washington écrivait une lettre tout amicale

et toute confidentielle à La Fayette pour le féliciter de ses succès

antérieurs, et il ajoutait qu'il lui permettait, maintenant qu'il

avait sauvé la Virginie, de venir prendre part à l'attaque projetée

contre New-York. Il reconnaissait toutefois la nécessité de la

présence de La Fayette à la tête de l'armée de Virginie.

Ces deux missives eurent un sort tout différent et, par un de ces

hasards dont nous avons eu un précédent exemple après la conférence

d'Hartford, la lettre du général Washington fut interceptée par James

Moody dans les Jerseys, tandis que celle de La Fayette arrivait à

destination. Le général Clinton crut plus que jamais qu'il allait

être attaqué. Cette illusion dura encore quelque temps après que les

troupes combinées eurent commencé leur marche vers le Sud[184].

[Note 184: Cette circonstance servit si bien les Américains et trompa

si complètement les généraux anglais, que l'on est porté à croire que

ce ne fut pas tout à fait par un hasard heureux, mais par suite d'une

habile manoeuvre de Washington, que sa lettre, écrite avec intentions

tomba entre les mains de James Moody. Telle était l'opinion de lord

Cornwallis, qui ne pouvait se pardonner après sa défaite d'avoir été

ainsi joué. (Voir _Mercure de France_, 1781.)--_Sparks_, VIII, 144,

raconte aussi comment un faux ordre signé de La Fayette et enjoignant

au général Morgan de faire avancer Ses troupes fut saisi par

Cornwallis sur un vieux nègre envoyé à dessein de son côté, ce qui le

détermina à rétrograder.]

Aussitôt que M. de Rochambeau eut reçu les dépêches apportées par la

_Concorde_, il se concerta avec le général Washington, qui renonça

définitivement au projet qu'il avait toujours formé de faire une

attaque générale contre New-York. Les généraux alliés furent d'accord

qu'ils devaient diriger leurs forces sur la Virginie, et il ne

restait plus qu'à organiser les moyens d'exécution du nouveau plan de

campagne. Pendant que M. de Rochambeau envoyait, le 15 août, M. de

Fersen auprès du comte de Barras pour lui donner avis de l'expédition

projetée, Washington écrivait à La Fayette de garder ses positions

devant York et d'attendre l'arrivée de la flotte de M. de Grasse, des

troupes qu'il amènerait aux ordres de M. de Saint-Simon et des armées

coalisées.

Tous les efforts de La Fayette eurent alors pour but d'empêcher que

Cornwallis ne gagnât la Caroline et ne fît ainsi échouer la

campagne des alliés. C'est pourquoi il envoya des troupes au sud de

James-River, sous prétexte de déloger les Anglais de Portsmouth, ce

qui eut encore le bon effet de faire réunir au corps de l'armée les

troupes et l'artillerie qui se seraient échappées par Albermale-Sound

à l'arrivée du comte de Grasse. C'est dans la même vue qu'il retint

d'autres troupes, du même côté, sous prétexte de faire passer le

général Wayne et ses Pensylvaniens à l'armée du Sud pour renforcer le

général Green. En même temps il envoyait auprès de Cornwallis le brave

soldat Morgan, qui resta quelque temps comme déserteur au milieu des

ennemis, et qui ne voulut accepter, au retour de sa difficile et

dangereuse mission, d'autre récompense que la restitution d'un fusil

auquel il tenait beaucoup[185].

[Note 185: Voir _Mémoires de La Fayette_ pour la conduite de

Morgan.--_Sparks_, VIII, 152.]

Sitôt le projet de la campagne arrêté, les généraux alliés le mirent à

exécution. De la célérité de leur marche dépendait en grande partie le

succès, qui était certain s'ils pouvaient rejoindre La Fayette

avant le départ de M. de Grasse. M. de Barras persistait dans sa

détermination de se joindre à l'amiral de Grasse, bien qu'il fût

autorisé par une lettre particulière du ministre de la marine, M. de

Castries, à croiser devant Boston, s'il lui répugnait de servir sous

les ordres d'un amiral moins ancien que lui. M. de Rochambeau

l'avait donc chargé de transporter dans la baie de Chesapeak toute

l'artillerie de siège restée à Newport avec le corps de M. de Choisy.

De son côté, le général Washington déterminait 2,000 hommes des États

du Nord à le suivre en Virginie pour rejoindre La Fayette. Enfin

100,000 écus qui restaient dans la caisse du corps français furent

partagés entre les deux armées.

Les Français en Amérique pendant la guerre de l'indépendance des États-Unis 1777-1783 · 第 22 / 73 题