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La guerre que les colonies anglaises d'Amérique soutinrent contre
leur métropole vers la fin du siècle dernier n'eut, au point de vue
militaire, qu'une importance très-secondaire. Nous n'y trouvons ni
ces troupes nombreuses dont les rencontres sanglantes font date dans
l'histoire de l'humanité; ni ces noms retentissants de conquérants ou
de guerriers que les générations se transmettent avec un sentiment
d'admiration mêlé de terreur; ni ces élans passionnés, impétueux et
destructeurs qui fondèrent sur des ruines les empires de l'antiquité
ou du moyen âge; ni ces manoeuvres grandioses, rapides et savantes qui
sont le caractère du génie militaire des temps modernes. Là, point
de grandes batailles, point de longs sièges, point de faits d'armes
extraordinaires ou immédiatement décisifs. Pourtant, au point de vue
politique, cette lutte, dont j'essaye de rechercher ici les origines
et de retracer les péripéties, eut les conséquences les plus
importantes et les plus imprévues. Ce n'est pas seulement parce que
toutes les nations de la vieille Europe prirent une part plus ou moins
directe à la guerre de l'indépendance des États-Unis. Si d'un côté, en
effet, les princes allemands se laissèrent traîner à la remorque de
l'Angleterre dans cette lutte, à laquelle les populations semblaient
très-indifférentes en principe,[1] d'autre part la France, l'Espagne,
la Hollande, la Suède, la Russie même, soutinrent les révoltés et
s'intéressèrent à leur triomphe à des degrés différents. Les faibles
éclats de la fusillade de Lexington eurent aussi de puissants échos
sur toutes les mers du globe et jusque dans les colonies anglaises les
plus reculées. Mais, je le répète, l'historien impartial ne trouvera
guère que des épisodes à relater, dans cette période de huit ans qui
s'écoula entre les premières réclamations des colons américains et la
reconnaissance définitive par l'Angleterre de leur indépendance.
[Note 1: Voir la brochure de Mirabeau. _Avis aux Hessois._ Amsterdam,
1777.]
C'est qu'un pareil résultat, obtenu par une nation naissante,
représentait le triomphe d'idées philosophiques et politiques qui
n'avaient encore eu nulle part, jusqu'à cette époque, droit de cité.
C'est que la proclamation des _Droits du peuple et du citoyen_ vint
saper dans ses bases le vieil ordre social et monarchique, substituer
le règne de la justice à celui de la force dans l'organisation des
empires, rappeler aux nations quelles étaient les assises véritables
de leur prospérité et de leur grandeur.
La réforme religieuse avait suivi de très-près la découverte
du nouveau monde. Il semble que cette terre vierge devait être
non-seulement un refuge contre les persécutions, mais une sorte de
Terre Promise où les nouvelles doctrines pourraient s'épanouir dans
toute leur splendeur en fondant une puissance, à la fois continentale
et maritime, que son développement rapide et sans précédent devait
placer en moins d'un siècle à un rang assez élevé pour contre-balancer
la prépondérance de l'ancien monde.
Il n'est pas douteux que les événements qui se passèrent en Amérique
n'aient hâté l'avènement de la Révolution française. Je suis loin
d'affirmer qu'ils en aient été l'unique cause, et il suffirait pour
s'en convaincre de remarquer que les Français qui combattirent pour la
cause des Américains, soit à titre de volontaires, soit comme attachés
au corps expéditionnaire aux ordres du comte de Rochambeau, furent
pour la plupart, dans leur patrie, les défenseurs les plus dévoués de
la royauté et les adversaires les plus acharnés des idées libérales et
des réformes. Pourtant ces événements firent une sensation profonde
dans la masse de la nation, qui voulut au jour de son triomphe
inscrire en tête de ses codes les principes proclamés à Philadelphie
en 1776.
La France prit à cette guerre de l'indépendance américaine une part
des plus actives et des plus glorieuses. Son gouvernement, poussé par
l'animosité héréditaire de la nation contre l'Angleterre, dominé par
l'esprit philosophique en faveur à la cour, mû enfin par son propre
intérêt, excita ou entretint d'abord par ses agents le mécontentement
des Anglo-Américains; puis, au moment de la lutte, il les aida de sa
diplomatie, de son argent, de ses flottes et de ses soldats.
«La France seule fait la guerre pour une idée,» a dit son Souverain
dans ces dernières années. Jamais peut-être cette ligne de conduite
ne fut mise à exécution avec autant de désintéressement et de
persévérance qu'à l'époque de l'intervention française dans la guerre
de l'indépendance américaine. La politique inaugurée par Choiseul fut
soutenue par son successeur de Vergennes, au moyen des armées et des
flottes de la France, sans égard pour ses finances très-obérées, au
point de susciter dans l'esprit public un mouvement qui ne contribua
pas peu à hâter la Révolution de 1789. Aussi cette partie de
l'histoire, qui appartient aussi bien aux États-Unis qu'à la France,
offre-t-elle un égal intérêt pour les deux nations.
Les mémoires de Washington, ceux de Rochambeau, et les nombreux
ouvrages publiés sur les États-Unis nous disent bien, d'une manière
générale, quels furent les mouvements militaires de l'expédition
française. On retrouve aussi dans un grand nombre d'auteurs, dont je
rappelle plus loin les oeuvres et les noms, les exploits de quelques
officiers que leurs convictions ou leur devoir amenèrent en Amérique
pendant ces événements. Mais ces récits trop généraux ou ces épisodes
isolés ne suffisent pas pour donner une idée bien exacte ou bien
précise de la part qui doit être attribuée à chacun.
Loin de moi la pensée de refaire ici une fade esquisse historique de
cette grande lutte dans laquelle on trouve des problèmes politiques
des plus sérieux et dont les détails ont le charme d'un poème épique.
Des ouvrages si nombreux et si savants ont déjà été publiés sur
ce sujet, si grand est le talent de leurs auteurs, si profond est
l'intérêt qu'ils ont excité en Europe et en Amérique, qu'on peut
assurer qu'aucune époque analogue d'une histoire n'a été plus
soigneusement racontée dans son ensemble, plus minutieusement
approfondie dans ses principaux détails. Quelle histoire pourrait être
mieux élaborée que celle que M. Bancroft a donnée de son pays? Quel
plus beau portrait pourrait-on peindre d'un grand homme que celui que
M. Guizot nous a tracé de Washington?
Ces oeuvres me semblent pourtant offrir une lacune.
Le soin que les Américains durent prendre de leur organisation
intérieure les empêcha de se préoccuper de certains détails du conflit
dont ils étaient si heureusement sortis, principalement pour ce qui
avait rapport aux étrangers venus à leur aide, puis rappelés dans
leurs foyers par leurs propres préoccupations. Ils n'oublièrent pas
néanmoins ces alliés, dont ils gardèrent au contraire le plus profond
et le plus sympathique souvenir[2].
[Note 2: J'invoque sur ce point les affirmations des Français
eux-mêmes. Ceux que les orages politiques ou leur désir de s'instruire
poussèrent dans le nouveau monde: La Rochefoucault (_Voyage
dans les États-Unis d'Amérique, 1795-97_, par le duc de La
Rochefoucault-Liancourt. Paris, iv, 285) et La Fayette, en
particulier, se plaisent à reconnaître l'accueil amical, sinon
enthousiaste, qu'ils ont reçu aux Etats-Unis.
Voir: _La Fayette en Amérique_, par M. Regnault-Varin. Paris, 1832.--
_Souvenirs sur la vie privée du général La Fayette_, par Jules
Cloquet. Paris, 1836.--_La Fayette en Amérique_, par A. Levasseur,
2 vol. Paris, 1829.--_Voyage du général La Fayette aux Etats-Unis_.
Paris, 1826.--_Histoire du général La Fayette_ (traduction). Paris,
1825.