La fabrication intensive d'explosifs nécessitée par la guerre
russo-japonaise a provoqué une crise économique spéciale qui sévit
actuellement avec une grande acuité sur le marché des substances qui
entrent dans la composition des explosifs de guerre.
C'est ainsi que les prix du camphre et de l'écorce de bourgène ou aulne
noir ont monté à des hauteurs fantastiques.
Pour le camphre, la hausse du prix a été d'autant plus considérable que
le Japon est le seul pays producteur et exportateur de cette substance,
et qu'il s'en est réservé la monopolisation, comme la Suisse l'a fait
pour l'alcool. Le prix du camphre est alors réglé par un décret du
Mikado.
Le camphre joue d'ailleurs un rôle capital dans la fabrication des
explosifs, en ce sens qu'il rend l'acide picrique maniable. Cet acide,
additionné de camphre, fond et coule à une douce chaleur, sans détoner,
et c'est ainsi que l'on peut fabriquer la mélinite, qui n'est que de
l'acide picrique fondu en plaques de faible épaisseur.
Comme conséquence, le camphre n'a plus aujourd'hui de cours commercial.
Quant à l'écorce d'aulne, utilisée pour la fabrication de la poudre sans
fumée, son prix a décuplé depuis six mois, mais sa raréfaction sur le
marché n'intéresse guère que les gouvernements qui ont à fabriquer de la
poudre; tandis que celle du camphre, qui est si largement utilisé en
médecine et en hygiène, se fait directement sentir sur toutes les
bourses.
_Mouvement littéraire_
_Dix mois de guerre en Mandchourie_, par RAYMOND RECOULY (JUVEN, 3 fr.
50).--_Journal d'un correspondant de guerre en Extrême-Orient_, par
RÉGINALD KAMI (CALMANN-LÉVY, 3 fr. 50).--_Jaunes contre Blancs, le
problème militaire indo-chinois_, par R. CASTEX (CHARLES-LAVAUZELLE, 3
fr. 50).--_La Troisième Jeunesse de Mlle Prune_, par PIERRE LOTI
(CALMANN-LÉVY, 3 fr. 50). Dix mois de guerre en Mandchourie. M. Raymond
Recouly a été le correspondant du _Temps_ pendant une partie de la
guerre russo-japonaise. A la fois lettré et précis, il nous dit ce qu'il
a vu et les impressions qu'il a éprouvées. Suivant dans ses marches
l'armée russe, il a été enveloppé dans la grande bataille de Liao-Yang,
à la fin d'août et au commencement de septembre dernier. Les soldats
russes qu'il a observés, puisqu'il était mêlé à leurs bataillons, ont
montré un héroïsme surhumain, dans toutes les rencontres, principalement
à Liao-Yang. Contre leur courage, toutes les attaques furieuses des
Japonais se sont brisées. Ils sont restés, au début et même à la fin de
la grande bataille, maîtres de leurs positions. Et, cependant, la
retraite a sonné! On a craint le mouvement de Kuroki et d'être coupé de
la ligne de communication. Avec un peu d'énergie et plus de coordination
dans les efforts, peut être aurait-on eu facilement raison du général
nippon, qui avait un fleuve à franchir. Il fallait se porter rapidement
à sa rencontre--il était isolé--et le séparer de plus en plus du gros de
l'année. Mais, supérieur dans la défensive et presque invincible, le
soldat russe l'est montré d'une notoire inhabileté dans l'offensive. Ce
que nous soupçonnions, M. Recouly nous l'apprend de la façon la plus
nette. Pendant que les Japonais faisaient la guerre hardie, la guerre
napoléonienne, leurs adversaires, braves entre tous, se contentaient de
parer les coups. A Cha-Ké, l'attaque russe, faute d'unité, échoua
complètement. Sur les moeurs du pays mandchou, sur les différentes races
qui l'habitent, sur la haine des Anglais contre les Russes, sur les
hésitations des Chinois, toujours disposés à se tourner du côté du _piu
patente_, M. Recouly nous renseigne exactement. Quand il ne peut
assister aux batailles, il examine les lieux, décrit la topographie du
pays, nous initie aux habitudes et aux passions de ceux qui peuplent la
grande Mandchourie et nous révèle jusqu'à quel point les Nippons sont
admirables dans l'organisation de l'espionnage. Le reporter actuel est
d'une grande utilité: il remplace les anciens écrivains de _Mémoires_, et
peut-être avantageusement pour les historiens futurs, car il apporte
moins de préoccupations personnelles dans son récit.
Journal d'un correspondant de guerre en Extrême-Orient.
M. Recouly s'est acquitté de sa tâche de correspondant dans l'armée
russe, M. Réginald Kann dans l'armée japonaise.
Peut-être M. Kann n'a-t-il pas rencontré chez les Nippons la même
bonhomie, ni les mêmes facilités cordiales que M. Recouly chez les
Russes Combien de jours il a dû se promener à Tokio et à Yokohama avant
d'obtenir l'autorisation de suivre les opérations militaires en Corée et
en Mandchourie! Avec une bonne foi douteuse, on lui promettait tout sans
lui rien accorder. Enfin, il a pu remplir ses fonctions d'observateur et
de reporter et assister, comme M. Recouly, à la bataille de Liao-Yang.
_L'Illustration_ a eu la primeur de son récit dans le numéro du 19
novembre 1904. Ancien élève de Saint-Cyr, M. Kann est du métier et
s'intéresse à la guerre. Echappant à la surveillance étroite à laquelle
on le soumettait, il a, d'une hauteur, contemplé la grande lutte,
l'embrassant dans son étendue, relevant les détails. Il marque les
défectuosités de la défense russe, le tort que l'on avait de trop serrer
les soldats, de les présenter comme une cible facile aux coups de
l'ennemi; dans la défensive, il faut un peu éparpiller les hommes, afin
de laisser des espaces par lesquels bombes et balles puissent passer et
se perdre. La longue lutte de Liao-Yang fournit encore à M. Kann
l'occasion de faire remarquer ce que Sadowa avait suggéré aux hommes
compétents. Il ne faut pas exagérer l'importance de l'artillerie dans la
guerre En 1866, les Autrichiens, par leurs canons, étaient supérieurs
aux Prussiens, mais ce furent les fusils de l'infanterie prussienne qui
décidèrent de la journée. A Liao-Yang, les munitions de l'artillerie
nipponne étaient déplorables, ce qui n'empêcha pas les Japonais d'avoir
le dessus. Au fond, les obus et les boulets font plus de bruit que
d'effet. Il est vrai que, s'ils ne tuent pas comme les balles pressées,
invisibles et rapides, ils jettent dans les rangs adverses la terreur et
le désarroi, et que l'infanterie, se sentant soutenue par le tir des
canons, marche plus vigoureusement et avec plus d'entrain.
Au point de vue militaire, le livre de M. Kann est des plus instructifs;
il est bon de mettre son récit en face du récit de M. Recouly; les deux
se complètent.
Toutefois, ajoutons que M. Kann n'a pas dans le haut commandement nippon
une confiance démesurée. Si celui-ci avait, au début de la guerre, avec
ses quatre cent cinquante mille hommes complètement prêts, montré plus
d'activité, que serait-il advenu de la Russie qui n'avait presque
personne en Extrême-Orient?
Après chaque grande victoire, les Japonais se sont pareillement un peu
trop longtemps reposés, ne poursuivant pas leurs avantages et laissant à
l'ennemi le temps de se ressaisir, de se ravitailler en hommes et en
munitions.
Jaunes contre Blancs.
M. R. Castex, enseigne de vaisseau, a, en 1904, accompagné M. François
Deloncle, chargé d'une mission en Indo-Chine et d'une enquête sur
notre grande colonie. _Jaunes contre Blancs_ nous fournit un résumé fort
lumineux de l'état de l'Indo-Chine et de ce que nous devons préparer
là-bas. Déjà signalé dès 1897, par M. Doumer, le péril japonais est
devenu des plus imminents. Nous n'avons rien à redouter des Anglais et
des Allemands qui, avant peu, auront les mêmes ennemis que nous-mêmes.
Mais le Japon est là, actif, remuant, organisant avec ses officiers
l'armée chinoise et celle du Siam, inondant notre colonie elle-même de
ses espions déguisés en Célestes et même en bonzes. Au moment redouté,
nous les trouverions à l'intérieur même de la Cochinchine, du Tonkin et
de l'Annam, soufflant le feu, attisant la révolte des populations. Que
devons-nous faire en prévision d'une attaque prochaine?
Notre marine est fort supérieure à celle du Japon. Mais, pour qu'elle se
mobilise, s'approvisionne de charbon et atteigne le lieu des hostilités,
il lui faut trois mois au minimum. Il est donc nécessaire de faire de
l'Indo-Chine comme une place en état de résister pendant trois mois aux
assauts de l'ennemi, avec ses propres forces. C'est comme une
grand'garde qu'il importe de constituer le plus tôt possible. La
Cochinchine et le Tonkin sont séparés l'un de l'autre et ne pourraient,
en cas de guerre, se prêter aucun appui. Leur mise en état de défense
n'est pas identique; ce sont deux unités non reliées entre elles. Avec
précision, M. Castex entre dans des détails techniques, marque les
points à fortifier et surtout le système de croiseurs et de sous-marins
à établir pour rendre les débarquements ennemis plus périlleux. Si la
France veut conserver son plus brillant empire colonial et le rendre
inaccessible aux entreprises des jaunes conduits par les Nippons, c'est
à une dépense de 180 millions qu'elle doit se résigner. Chiffre énorme!
Mais ne risquerait-il pas d'être bien des fois doublé si l'on ne se
décidait à faire ces préparatifs indispensables? Que l'optimisme de nos
alliés les Russes nous serve de leçon!
La Troisième Jeunesse de Mme Prune.
Au moment où j'achève cet article paraît le volume de M. Loti. Le divin
charmeur a visité le Japon dans ces derniers temps: il y a passé une
année presque entière. Combien peu belliqueux est son livre! Il a
retrouvé, là-bas, les mousmés, les maisons de thé, les danseuses aux
grâces félines, parmi lesquelles Pluie d'avril; il a revu sa belle-mère,
Mme Renoncule; une cousine au vocable de Fleur-de-Cerisier; et, en plein
veuvage, en pleine ardeur de la troisième jeunesse, Mme Prune. C'est
encore le Japon ancien, le Japon de jolies couleurs et de paravent qu'a
entrevu l'oeil de M. Loti. O illusion de la poésie et des souvenirs!