La vieille lui dit: «Je suis ta fortune.»

En entendant ces mots, il se frappa la poitrine en s'écriant:

«Comment! c'est toi qui es ma fortune? Puisse Dieu t'exterminer! Qui

donc t'a donnée à moi?»

Et la vieille lui dit:

«C'est le Destin.

--Où est le Destin? demanda-t-il.

--Va et cherche-le,» lui répondit-elle en se rendormant.

Alors il partit et s'en alla chercher le Destin. Et après un long, bien

long voyage, il arriva enfin dans un bois, et, dans ce bois, trouva un

ermite à qui il demanda s'il ne pourrait pas avoir des nouvelles du

Destin, et l'ermite lui dit:

«Va sur la montagne, tu arriveras droit à son château; mais, quand tu

seras près du Destin, ne t'avise pas de lui parler; fais seulement tout

ce que tu lui verras faire jusqu'à ce qu'il t'interroge.»

Le voyageur remercia l'ermite et prit le chemin de la montagne. Et quand

il fut arrivé dans le château du Destin, c'est là qu'il vit de belles

choses! C'était un luxe royal, il y avait une foule de valets et de

servantes toujours en mouvement et qui ne faisaient rien. Pour le

Destin, il était assis à une table servie et il soupait. Quand

l'étranger vit cela, il se mit aussi à table et mangea avec le maître du

logis. Après le souper, le Destin se coucha; l'autre en fit autant. Vers

minuit, voici que dans le château il se fait un bruit terrible, et au

milieu du bruit on entendait une voix qui criait:

«Destin, Destin, il y a aujourd'hui tant et tant d'âmes qui sont venues

au monde; donne-leur quelque chose à ton bon plaisir!»

[Illustration]

Et voilà le Destin qui se lève; il ouvre un coffre doré et sème dans la

chambre des ducats tout brillants, en disant:

«Tel je suis aujourd'hui, tels vous serez toute votre vie!»

Au point du jour, le beau château s'évanouit, et à sa place il y eut

une maison ordinaire, mais où rien ne manquait. Quand vint le soir, le

Destin se remit à souper, son hôte en fit autant; personne ne dit mot.

Après souper, tous deux allèrent se coucher. Vers minuit, voici que

dans le château recommence un bruit terrible, et au milieu du bruit on

entendait une voix qui criait:

«Destin, Destin, il y a aujourd'hui tant et tant d'âmes qui ont vu la

lumière; donne-leur quelque chose à ton bon plaisir!»

Et voilà le Destin qui se lève; il ouvre un coffre d'argent; mais cette

fois il n'y avait pas de ducats, ce n'était que des monnaies d'argent

mêlées par-ci par-là de quelques pièces d'or. Le Destin sema cet argent

sur la terre en disant:

«Tel je suis aujourd'hui, tels vous serez toute votre vie!»

Au point du jour, cette maison aussi avait disparu, et à sa place il

y en avait une autre plus petite. Ainsi se passa chaque nuit; chaque

matin, la maison diminuait jusqu'à ce qu'enfin il n'y eût plus qu'une

misérable cabane; le Destin prit une bêche et se mit à fouiller la

terre; son hôte en fit autant, et ils bêchèrent tout le jour. Quand vint

le soir, le Destin prit un morceau de pain, en cassa la moitié et la

donna à son compagnon. Ce fut tout leur souper; quand ils l'eurent

mangé, ils se couchèrent.

Vers minuit, voici que recommence un bruit terrible, et au milieu du

bruit on distinguait une voix qui disait:

«Destin, Destin, tant et tant d'âmes sont venues au monde cette nuit;

donne-leur quelque chose à ton bon plaisir!»

Et voilà le Destin qui se lève; il ouvre un coffre et se met à semer des

cailloux, et parmi ces cailloux quelques menues monnaies, et ce faisant

il disait:

«Tel je suis aujourd'hui, tels vous serez toute votre vie!»

Quand le matin reparut, la cabane s'était changée en un grand palais

comme au premier jour. Alors, pour la première fois, le Destin parla à

son hôte et lui dit:

«Pourquoi es-tu venu?»

Celui-ci lui conta en détail sa misère, et comment il était venu pour

demander au Destin lui-même pourquoi il lui avait donné une si mauvaise

fortune. Le Destin lui répondit:

«Tu as vu comment la première nuit j'ai semé des ducats et ce qui a

suivi. Tel je suis la nuit où naît un homme, tel cet homme sera toute

sa vie. Tu es né dans une nuit de pauvreté, tu resteras pauvre toute ta

vie. Ton frère, au contraire, est venu au monde dans une heureuse nuit,

il restera heureux jusqu'à la fin. Mais puisque tu as pris tant de peine

pour me chercher, je te dirai comment tu peux t'aider. Ton frère a une

fille du nom de Miliza, qui est aussi fortunée que son père. Prends-la

pour femme quand tu seras de retour au pays, et tout ce que tu

acquerras, aie soin de dire que cela est à ta femme.»

L'hôte remercia le Destin bien des fois, et partit. Quand il fut de

retour au pays, il alla droit chez son frère, et lui dit:

«Frère, donne-moi Miliza; tu vois que sans elle je suis seul au monde!»

Et le frère répondit:

«Cela me plaît: Miliza est à toi.»

Le nouveau marié emmena dans sa maison la fille de son frère, et il

devint très riche, mais il disait toujours:

«Tout ce que j'ai est à Miliza.»

[Illustration]

Un jour, il alla aux champs pour voir ses blés, qui étaient si beaux

qu'on ne pouvait rien trouver de plus beau. Voilà qu'un voyageur vint à

passer sur le chemin, et lui demanda:

«A qui ces blés?»

Et lui, sans y penser, répondit:

«Ils sont à moi.»

Mais à peine avait-il parlé que voilà les blés qui s'enflamment et le

champ tout en feu. Vite il court après le voyageur et lui crie:

«Arrête, mon frère, ces blés ne m'appartiennent pas, ils sont à Miliza,

la fille de mon frère.»

Le feu cessa aussitôt, et dès lors notre homme fut heureux, grâce à

Miliza.

* * * * *

«Seigneur Dalmate, dis-je à mon conteur, votre histoire est jolie,

quoiqu'elle sente terriblement le Turc. En mon pays, nous avons d'autres

idées; loin de nous en remettre à la fortune, nous comptons sur

nous-mêmes, sur notre esprit plus encore que sur nos bras, sur notre

prudence plus que sur notre hardiesse. Aussi, dans ma patrie, paye-t-on

cher un bon conseil.

--Ainsi fait-on chez moi, me répondit le Dalmate en rajustant son bonnet

de peau qui tombait sur les yeux; écoutez ce qui est arrivé l'an dernier

à un de mes voisins.

Contes et nouvelles · 第 58 / 72 题