«Vois cet oiseau, vois ce faucon qui s'élève
au plus haut des cieux. Si je pouvais le prendre
et l'enfermer dans ma chambre!
«Cher oiseau, faucon au beau plumage,
apporte-moi quelque nouvelle.
--Volontiers, mais je ne te dirai rien
d'heureux. Avec un autre s'est fiancée ta bien-aimée.
--Valet, selle mon alezan; moi aussi je
veux être là.
«Quand elle est entrée dans l'église, c'était
encore une simple fille; maintenant, assise
sur ce banc magnifique, c'est une grande
dame.
«Vois-tu la lune qui s'élève entre deux petites
étoiles? C'est ma bien-aimée entre ses
deux belles-soeurs.
«Quand elle va pour se fiancer, je l'arrête
au passage. Chère enfant, rends-moi l'anneau
que j'ai acheté.
--Va maintenant, va mon enfant, et point
de reproches; oui, c'est mon pauvre coeur
qui pleure, mais ce n'est pas de toi qu'il se
plaint.»
La mer Noire n'est pas toujours commode; j'ai traversé plus d'une fois
les deux océans, et je connais leurs tempêtes; mais je crains moins
leurs longues vagues qui déferlent contre le navire, que ces petits
flots pressés qui roulent et fatiguent un vaisseau, et qui, tout à coup,
s'entr'ouvrent comme un abîme. Depuis deux jours et deux nuits nous
étions en perdition, et personne ne pouvait tenir sur le pont, hormis
mon Dalmate, qui s'était attaché à un des bancs par la ceinture, et qui,
tout mouillé qu'il était, chantait toujours les airs de son pays.
«Seigneur Dalmate, lui dis-je en un moment où le vent et la mer nous
laissaient un peu respirer, je vois que vous êtes un brave, vous n'avez
pas peur du naufrage.
--Qui peut empêcher sa destinée? me dit-il en râclant son violon; le
plus sage est de s'y résigner.
--Voilà parler comme un Turc, lui répondis-je; un chrétien n'est pas si
patient.
--Pourquoi ne serait-on pas chrétien et résigné à la volonté divine?
reprit-il. Ce que Dieu nous promet, c'est le ciel, si nous sommes
honnêtes gens; il ne nous a jamais promis la santé, la richesse, le
salut en mer et autres choses passagères. Tout cela est abandonné à une
puissance secondaire qui n'a d'empire que sur la terre; ceux qui l'ont
vue la nomment le _Destin_.
--Comment! m'écriai-je, ceux qui l'ont vue? Vous croyez donc que le
Destin existe?
[Illustration]
--Pourquoi non? me répondit-il tranquillement. Si vous en doutez,
écoutez cette histoire; les principaux acteurs vivent encore à Cattaro;
ce sont mes cousins, je vous les montrerai quand vous reviendrez.