Mes causeries avec les nègres avaient fait de moi un interprète et un
courtier; le capitaine avait en mon zèle une pleine confiance; malgré
mon âge, c'est moi qui traitais avec tous les marchands. La cargaison
fut bientôt faite à des conditions excellentes, et à mon retour à
Marseille, j'eus, outre ma part, un beau et riche cadeau de mes
armateurs. Ma réputation commençait, et après quelques voyages dans la
Méditerranée, on m'offrit de partir pour l'Orient comme subrécargue d'un
brick de la plus belle taille; je n'avais pas vingt ans.
Qui m'avait valu une si belle condition? Mon travail. Partout où j'avais
abordé, j'avais fait connaissance avec les matelots de tous pays, Grecs,
Levantins, Dalmates, Russes, Italiens, et je parlais un peu la langue
de tous ces gens-là. Le navire allait chercher des grains dans la mer
Noire, à l'embouchure du Danube; il fallait un homme qui baragouinât
tous les patois; on m'avait trouvé sous la main, et quoique je n'eusse
guère de barbe au menton, on m'avait pris.
Me voilà donc en mer, et cette fois pour mon compte, faisant un commerce
loyal, et n'étant l'esclave que de mon devoir. Dieu sait si je prenais
de la peine pour défendre l'intérêt de mes armateurs! En arrivant à
Constantinople, je trouvai le moyen de placer notre cargaison d'articles
divers à des conditions avantageuses, et nous partîmes pour Galatz, bien
munis de piastres d'Espagne et de lettres de change. En entrant dans
la mer Noire, notre navire portait des passagers de toute langue et de
toute nation. L'un des plus singuliers était un Dalmate qui retournait
chez lui par le Danube. Il était tout le jour assis à l'avant, tenant
entre ses jambes un violon qui n'avait qu'une corde, c'est ce que les
Serbes nomment la _gulza_; il grattait cette corde avec un archet et
chantait, d'un ton plaintif et dans une langue douce et sonore, les
chansons de son pays: celle-ci, par exemple, qu'il récitait tous les
soirs à la clarté des étoiles, et que je n'ai pas oubliée: