VI

Un mois après cette scène mémorable, Marie était devenue l'amie, presque

la soeur de Madeleine. Non seulement elle lui avait procuré de l'ouvrage

en la recommandant à toutes ses connaissances, mais chaque jour elle

allait travailler auprès de la petite Julie. Souvent elle apportait avec

elle un gros livre, tout rempli d'images, et faisait une lecture que la

mère et la fille écoutaient avec un égal intérêt. Ce livre, c'est celui

qui parle à tous les âges, à toutes les conditions, et qui, depuis deux

mille ans, n'a rien perdu de son intérêt: c'est la Bible.

«Ah! Mademoiselle, disait souvent Madeleine, tout en mouillant et en

repassant ses dentelles, que Jésus-Christ était bon, et qu'on voit bien

qu'il était pauvre comme ceux qu'il consolait! Comme ces paroles me vont

au coeur! Comment se fait-il que je sois venue à mon âge sans qu'on

m'ait donné à lire ce livre divin?

--On le lit à l'église tous les dimanches, Madeleine; pourquoi n'y

allez-vous pas? Vous êtes chrétienne, cependant. Cette image qui est là,

clouée au mur, qui représente un prêtre à l'autel et une femme à genoux,

cette image au bas de laquelle il est écrit: _Précieux souvenir si vous

êtes fidèle_, n'est-ce pas à votre première communion qu'on vous l'a

donnée?

--Vous avez raison, Mademoiselle, je suis une païenne; pardonnez-moi:

on m'a si mal élevée, et j'ai tant souffert! Pour nous autres, pauvres

gens, l'église c'est l'endroit où l'on baptise nos enfants et où l'on

nous enterre; nous n'en savons pas plus long. On y dit de belles

paroles, je le sais, j'y suis entrée quelquefois; mais ces belles

paroles, on les pratique si peu que nous ne croyons guère à ceux qui

les prêchent. C'est vous, Mademoiselle, qui me faites comprendre

Notre-Seigneur; vous êtes bonne comme lui.

--Taisez-vous, Madeleine, ne dites rien de semblable; je ne suis qu'une

pécheresse, comme toutes les filles d'Ève.

--Ma petite maman, disait l'enfant, qui ne pouvait plus se séparer de

Marie, lis-moi donc les belles histoires qui sont au commencement du

livre; ce sont celles-là que j'aime le mieux.

--Volontiers», dit Marie.

Et, ouvrant la Bible au hasard, elle lut ce qui suit:

«Sara, ayant vu le fils d'Agar l'Égyptienne, qui jouait avec son fils

Isaac, dit à Abraham:

«Chassez cette esclave et son enfant, car le fils de l'esclave ne sera

pas héritier avec mon fils.»

«Au matin, Abraham se leva, et prenant un pain et une outre d'eau, il

les mit sur l'épaule de l'esclave, lui donna l'enfant et la renvoya. Et

Agar, étant partie, errait dans la solitude de Bethsabée.

«L'eau de l'outre était épuisée. Agar jeta l'enfant sous un des arbres

qui étaient là.

«Et elle s'en alla, à la distance d'une portée d'arc, et dit: «Je ne

verrai pas mourir l'enfant.» Elle s'assit, et élevant la voix, elle

pleura.

«Et Dieu entendit la voix de l'enfant, et l'ange de Dieu appela Agar du

haut du ciel, et lui dit: «Que fais-tu, Agar? Ne crains rien. Dieu a

entendu la voix de l'enfant, du lieu où il est.»

«Lève-toi, prends l'enfant, et tiens-lui la main; j'en ferai le chef

d'une grande nation.»

«Et Dieu ouvrit les yeux à Agar; elle vit un puits; elle y alla; elle

emplit l'outre et donna à boire à l'enfant.

«Et elle resta avec lui, et il grandit et resta dans le désert et devint

un chasseur.»

--Montre-moi l'image, dit l'enfant à Marie; et elle regarda, avec une

admiration naïve, Agar avec sa grande coiffe blanche, le petit Ismaël

avec sa tunique et sa ceinture, et l'ange avec ses grands cheveux

bouclés.

--Maman! maman! cria-t-elle tout à coup à Madeleine, Agar, c'est toi; je

suis le petit Ismaël, et l'ange, c'est ma bonne Marie.

--Oui, oui, dit Madeleine: tu dis plus vrai que tu ne crois; l'ange qui

m'a sauvée du désespoir et qui t'a rendu la vie, c'est Mademoiselle.

--Si tu es Ismaël, dit Marie en riant à la petite Julie, tu feras donc

comme lui quand tu seras grande, tu seras une chasseresse, et, comme le

fils d'Agar, tu auras un arc et des flèches sur l'épaule?

--Non, quand je serai grande, je sais bien ce que je ferai.

--Et que feras-tu? dit la mère.

--C'est mon secret, répondit l'enfant en mettant un doigt sur ses

lèvres, je ne le dirai qu'à Marie.

--Je t'écoute, mon enfant.

--Eh bien, j'irai chercher une petite fille malade, je la mettrai sur

mes genoux, je l'habillerai, je l'embrasserai, je la guérirai, et je lui

dirai: «Appelle-moi ta petite maman.» Et elle se jeta dans les bras de

Marie.

Voila mon histoire; elle n'est ni longue, ni curieuse, je la donne telle

qu'on me l'a contée il y a douze ans. Depuis lors tout a changé dans la

maison de la rue du Helder. Mme Remy s'est retirée dans son pays, trop

vieille pour veiller plus longtemps dans sa loge, et n'ayant pas réalisé

son rêve d'une oie grasse tous les jours, encore bien que ma cousine lui

fasse une pension qui la mette au-dessus du besoin. Mlle Rose n'a pu

rester dans une maison où l'on frayait avec les petites gens; elle a

épousé un cocher anglais, qui, dit-on, la bat quelquefois, mais qui l'a

fait entrer au service d'une duchesse; elle porte des dentelles à son

bonnet, ce qui, avec son nez pointu et sa figure sèche, lui donne plus

que jamais la figure d'un oiseau. La mansarde du sixième est vide; mais

il y a, à l'entresol, une jeune blanchisseuse en dentelles qui répond au

nom de Julie. Elle occupe deux ouvrières, et on commence à parler, dans

le quartier, du mariage possible de la jolie blanchisseuse avec un

dessinateur en broderies qui a un bon établissement dans les environs.

Quant à ma cousine Marie, qui a trente ans maintenant, elle n'a pas

voulu se marier, au grand regret de ses parents; ils ne peuvent se

consoler d'avoir auprès d'eux une fille attentive et charmante qui leur

fait oublier les ennuis de la vieillesse. Tout entière à ses oeuvres

de charité, Marie a reculé devant le mariage, se trouvant trop laide,

dit-elle gaiement, pour faire la joie d'un galant homme, et ayant trop

d'enfants à soigner chez les autres pour avoir le temps de s'occuper de

ceux que le Ciel lui donnerait. Pour l'aider dans son ministère, car

c'est un vrai ministère qu'elle exerce, elle a auprès d'elle un gardien

fidèle, une espèce de Cerbère qui porte au loin la terreur, c'est

Madeleine, que le temps n'a pas calmée. Un pauvre vient-il demander Mlle

de la Guerche, Madeleine se fait aussi douce que le lui permet sa

nature emportée; il n'est pas de jour qu'elle ne monte seule, ou avec

Mademoiselle, dans tous les greniers du quartier, et toujours avec joie.

Mais vienne une visite mondaine, vienne un curieux, vienne surtout

quelque femme de chambre du voisinage, Madeleine montre les dents.

Elle est jalouse de sa maîtresse, et ne la cède qu'aux pauvres et

aux malheureux. Pour moi, cependant, elle fait une exception. Quand

j'arrive, et qu'il y a là d'autres personnes, Madeleine me sourit du

regard, tout en faisant sa grosse voix pour chasser les importuns.

Quelquefois, je me laisse prendre à sa rudesse et je veux sortir; mais

sa main me prend le bras, comme dans un étau, et elle me dit d'une voix

brusque et comme un chien qui aboie: «Entrez, je sais que vous l'aimez.»

Rien ne peut distraire Madeleine de sa passion pour sa maîtresse,

quelquefois elle en rudoie sa fille; Marie est obligée de lui reprocher

sa dureté; mais on ne changera pas Madeleine; son plaisir sera de

gronder jusqu'à son dernier jour. Personne ne comprend l'attachement de

ma cousine pour une femme aussi désagréable. Cependant, quand je vois

de quels yeux Madeleine contemple sa maîtresse, comme elle la couve

du regard, comme elle devine tout ce que désire Mademoiselle, je lui

pardonne jusqu'à ses fureurs. On voit que toute sa vie appartient à

celle qui est venue s'asseoir au foyer désolé de la veuve et de la mère

pour y apporter ce que l'or ne donne pas, et ce qui est plus nécessaire

au pauvre que le pain même: un peu de respect et d'amitié.

Contes et nouvelles · 第 12 / 72 题