Quoique Madeleine fût encore jeune et que la colère la poussât,
néanmoins on ne monte pas cent vingt marches tout d'une haleine et sans
réfléchir. Au second étage, Madeleine songea qu'elle avait été un peu
vive; au quatrième, elle se dit que Mlle Rose n'était qu'une sotte;
enfin, en arrivant en haut de la maison, elle sentit qu'il fallait
repousser froidement une aumône qu'on lui faisait par pitié, et que
c'était le moment d'avoir de la dignité. Elle rajusta le mouchoir
qu'elle avait sur la tête, tira les deux pointes de sa camisole, et,
marchant à petits pas, sans pouvoir calmer l'agitation de son coeur,
elle ouvrit la porte en tremblant, mais sans faire de bruit: ses lèvres
étaient serrées; sa figure était pâle; l'orage grondait dans son âme.
Tout à coup elle s'arrêta, comme si une main invisible l'eût clouée sur
le carreau.
Que voyait-elle? Quel spectacle inconnu l'avait ainsi pétrifiée? En face
d'elle, mais lui tournant le dos, était ma cousine Marie; sur ses genoux
elle tenait la petite fille, qu'elle avait tirée de ses haillons pour
la vêtir d'une chemise blanche et d'un long gilet de flanelle qui
enveloppait la malade jusqu'aux genoux. En ce moment elle lui ajustait
sur la tête un béguin d'indienne, et, avec son mouchoir brodé, elle
essuyait la sueur de la fièvre qui coulait sur je front de l'enfant. La
pauvre petite fille, toute émue et toute tremblante, passait ses bras
autour du cou de ma cousine; Marie embrassait l'enfant avec toute la
tendresse d'une mère.
«Maintenant, ma bonne Julie, lui dit-elle, il faut te coucher.
Attends-moi, je vais te chercher de beaux draps blancs et une
bassinoire; je chaufferai ton lit, et cette vilaine fièvre, nous la
chasserons.
--Mademoiselle, ne me quittez pas, murmurait l'enfant en se serrant
contre sa bienfaitrice. Je suis si bien près de vous!
--Appelle-moi ta petite maman, disait Marie, et obéis-moi comme à ta
mère; dans un instant je reviens.»
[Illustration]
Elle se retourna, et, en se retournant, elle poussa un cri. Devant elle
était Madeleine, toujours immobile; de grosses larmes lui tombaient des
yeux; elle voulait parler, ses lèvres s'agitaient sans prononcer un mot.
Sa colère, soudain arrêtée et chassée par une émotion contraire, c'était
une secousse trop forte pour l'ouvrière; elle ne revint à elle qu'en
sanglotant.
«Mademoiselle, s'écria-t-elle, laissez-moi vous embrasser; et croyez que
ce n'est pas une ingrate que vous obligez!
--Embrassez-moi, ma bonne Madeleine, dit ma cousine avec son aimable
sourire, votre baiser me portera bonheur; mais faites vite, nous ne
pouvons laisser cette enfant dans des draps qui sentent la fièvre. Je
reviens dans un instant.»
Madeleine, trop émue pour marcher, la suivit d'un long regard et se mit
à fondre en larmes:
«Voilà, s'écria-t-elle, un coeur d'or! Celle-ci nous aime et nous
comprend; elle ne nous humilie pas par sa pitié.»
V
Tandis que le calme rentrait au sixième étage, tout était agité dans la
loge. M. de la Guerche, en homme de sens, avait compris que Marie ne
courait aucun danger; il avait assez rudement remercié Mme Remy et Rose
de leurs craintes et de leur empressement. Les deux femmes, entourées
des domestiques de la maison et des voisines du quartier, ne savaient
trop comment expliquer tout le bruit qu'elles avaient fait. Mme Remy,
la prudence même, congédiait tous les curieux pour ne pas déplaire à
Monsieur. Mlle Rose poussait de gros soupirs et murmurait, assez haut
pour qu'on l'entendît, que les maîtres n'étaient que des ingrats.
Quand les deux femmes se trouvèrent enfin seules, Rose enfonça ses mains
dans les deux poches de son tablier:
«Eh bien, madame Remy, s'écria-t-elle, vous l'avais-je dit qu'il n'y
a de bonheur et de faveur que pour les gueux? Avez-vous entendu comme
Monsieur m'a traitée quand je voulais secourir Mademoiselle?
--Oui, il vous a dit: «Vous n'êtes qu'une folle, allez-vous-en!»
--C'est bon, c'est bon, madame Remy, les mots ne sont rien, mais le
regard, mais le dédain! Qu'est-ce que vous feriez à ma place? Je ne puis
plus rester dans la maison. On me méprise.
--Patience, ma belle enfant, dit Mme Remy; dans la vie il y a des bons
et des mauvais jours; il faut jouir des uns et oublier les autres.
Que voulez-vous? les riches sont comme tous les hommes, ils ont leurs
fantaisies; il faut être indulgent avec eux. On n'est pas domestique
pour ne rien passer à son maître. Il faut lui pardonner quelque chose.
Qui est-ce qui est parfait?
--Vous avez raison, madame Remy; mais cependant Monsieur devrait avoir
plus de respect pour moi devant le monde, et Mademoiselle, en montant
là-haut, aurait bien dû sentir qu'après ce qui s'est passé elle me
compromettait.
[Illustration]
--Sans doute, mademoiselle Rose, sans doute; mais, voyez-vous, la
richesse gâte les hommes. Moi qui vous parle, et qui n'étais pas née
pour être concierge, mon père était un gros fermier, vous savez? eh
bien! je sens que si j'étais riche, j'aurais aussi mes fantaisies. Il me
faudrait tous les jours une oie rôtie et la soupe aux choux; c'est une
faiblesse, je le sais, mais je la contenterais.
--Ah! si j'étais riche, s'écria Rose, ce n'est pas moi qui ferais comme
Mademoiselle: au lieu de m'habiller comme une soeur du pot, j'aurais des
dentelles à mon bonnet, à mon mouchoir, à mon tablier; parce que, moi,
j'ai l'âme grande, et je ne sais pas m'encanailler!
--Chacun son idée, reprit la portière, c'est ce que je vous disais.
Calmez-vous! Mademoiselle vous fera quelque cadeau, suivant son
habitude; il faut l'excuser aujourd'hui; et, comme dit le proverbe:
«Traite-toi comme tu voudrais que te traitât ton prochain.»
Sur quoi Mme Remy, heureuse d'avoir montré sa science, ouvrit
majestueusement sa tabatière, et Rose remonta dans l'appartement, en
disant que personne dans la maison n'était en état de la comprendre:
elle avait des goûts trop distingués pour tous ces gens-là.