Cela suffit pour rejeter d'abord le scrutin de liste. D'ailleurs il est
à peine besoin de le combattre; tous les gens réfléchis sont d'accord
pour le traiter de jonglerie. Il semble qu'il ait été inventé pour
contraindre l'électeur à choisir des hommes qu'il ne connaît pas, à
voter au hasard, en aveugle.--Vous lui ordonnez de nommer huit, dix,
quinze, et jusqu'à quarante-trois députés à la fois. A peine s'il en
connaît de nom deux ou trois; encore faut-il pour cela qu'il soit un
homme instruit, éclairé. S'il est un paysan, un ouvrier, même un petit
boutiquier de village, un artisan maître, les chances sont nombreuses
pour que tous ces noms lui soient étrangers.--Admettons qu'il s'informe.
Quelqu'un lui répond que telle liste est la bonne; sur cette réponse, il
vote, et, plus souvent, il ne vote pas, il se méfie. Car à quoi bon
voter pour huit inconnus plutôt que pour huit autres, et qui lui dit
que, des deux bulletins glissés dans sa poche, le bon n'est pas celui
qu'il y a laissé?--Vous voulez l'arracher à ses préférences locales, à
ses intérêts de clocher? Fort bien, mais voici un moyen encore plus
efficace; délivrez-le aussi de ses préférences départementales. C'est
trop peu de lui faire nommer les huit, dix, vingt ou quarante-trois
députés de son département; qu'il nomme tous ceux de la France, sept
cent cinquante. De cette façon son choix sera pur de toute pensée
égoïste. En outre, il aura la satisfaction et la gloire de se voir
représenté, non par un petit groupe de députés, mais par l'Assemblée
nationale tout entière. D'ailleurs l'opération sera facile: deux ou
trois conciliabules parisiens fabriqueront d'avance les deux ou trois
listes nécessaires; elles partiront par la poste, et les électeurs des
départements n'auront d'autre peine que d'en mettre une dans l'urne. Ils
sauront que l'une est rouge, l'autre blanche, l'autre entre les deux; je
recommanderais même aux entrepreneurs électoraux de fabriquer des
papiers de ces trois couleurs; alors ils seraient parlants; l'électeur
n'aurait besoin que d'avoir des yeux, et un chien savant pourrait
presque voter à sa place.--Pour moi, j'ose croire qu'un paysan, un
ouvrier, n'est pas un chien savant, mais un homme, que, s'il vote, il
doit faire oeuvre d'homme, c'est-à-dire juger son candidat, et il me
suffit de relire les circulaires de M. Ledru-Rollin en 1848, de M.
Gambetta en 1871, pour reconnaître dans les inventeurs du scrutin de
liste des dictateurs déguisés en libéraux, persuadés que leur volonté
privée vaut mieux que la volonté publique, qui, en feignant de nous
consulter, nous dictent notre réponse, et se font nos maîtres sous
prétexte d'être nos serviteurs.