Parmi les lois que va faire l'Assemblée nationale, l'une des premières
et la plus importante est certainement celle qui concerne les élections.
Comment seront nommés les députés de l'Assemblée future?--Sur cette
question capitale, il est utile que l'opinion publique prévienne la
décision de la Chambre; nous devons nous enquérir au préalable,
examiner, discuter, sortir de l'attente inerte et vague; il faut que
chaque particulier tâche d'avoir un avis. C'est pour cela que je me
hasarde à présenter le mien, afin d'en provoquer d'autres.
I
Il est très-probable que le suffrage universel sera maintenu.--Sans
doute, nous n'en avons pas fait trop bon usage; nos gouvernements l'ont
manié comme un cheval robuste et aveugle; selon le côté où on le tirait,
il a donné à droite ou à gauche; aujourd'hui il semble qu'il refuse de
marcher[1]. Néanmoins, je ne crois pas qu'on puisse ni qu'on veuille
s'en défaire.--La première raison, c'est qu'il est employé depuis
vingt-trois ans; or quand une habitude est déjà vieille d'un quart de
siècle, elle est puissante.--En outre, l'opinion libérale, ou, du moins,
l'opinion populaire est pour lui; c'est pourquoi beaucoup de gens qui ne
l'aiment guère consentiront à le garder pour ne pas retirer au
gouvernement nouveau les sympathies de la multitude.--Une troisième
raison plus forte, c'est qu'il paraît conforme à l'équité. Que je porte
une blouse ou un habit, que je sois capitaliste ou manoeuvre, personne
n'a droit de disposer, sans mon consentement, de mon argent ou de ma
vie. Pour que cinq cents personnes réunies dans une salle puissent
justement taxer mon bien, ou m'envoyer à la frontière, il faut que,
tacitement ou expressément, je les y autorise; or la façon la plus
naturelle de les autoriser est de les élire. Il est donc raisonnable
qu'un paysan, un ouvrier, vote tout comme un bourgeois ou un noble; il a
beau être ignorant, lourd, mal informé; sa petite épargne, sa vie sont à
lui et non à d'autres; on lui fait tort quand on les emploie, sans le
consulter, de près ou de loin, sur cet emploi.
[1] Dans la dernière élection des conseils généraux, deux électeurs
sur trois n'ont pas voté.
Admettons-nous ce principe?--En ce cas, nous devons l'appliquer
loyalement et de bonne foi. Si le contribuable est consulté, qu'il soit
consulté effectivement et non pas seulement en apparence. Si nous
l'appelons à voter, faisons la loi de telle sorte que son bulletin ne
soit pas un simple morceau de papier noirci qu'on lui met dans la main
et qu'il glisse dans une boîte, mais un acte de confiance, une marque de
préférence, une oeuvre de volonté, un véritable choix. Ne lui donnons
pas un droit de suffrage illusoire. Accommodons la loi à son état
d'esprit, à son degré d'intelligence; nous ne la faisons pas pour
l'homme en soi, pour le citoyen idéal, pour le Français de l'an 2000,
mais pour le Français de 1871, pour le paysan, l'ouvrier, le bourgeois
de nos villages et de nos villes, pour l'homme en blouse, en vareuse ou
en redingote, que nous voyons tous les jours dans nos champs et dans nos
rues. Il faut qu'elle soit proportionnée, adaptée à cet homme; sinon
elle sera une tromperie, une loi malhonnête, et il n'y a rien de pis que
la malhonnêteté de la loi.