M. Stuart Boyll, le mari de sa femme, et voilà tout.

Le marquis Della Primavera.--A pour femme la marquise Della

Primavera, qu'il salue dans le monde.

Le comte Sonnenbund.--Absent, en congé.

* * * * *

Nos présentations faites, continuons.

Ces dames sont directement introduites dans le fumoir, transformé,

pour l'occasion, en chambre de toilette, avec une profusion de

miroirs, de bougies, d'épingles et de pelotes habillées comme

des mariées. Les premières à arriver sont mesdames de Glouskine

et Della Primavera, qui entrent ensemble; elles sont lasses de

la rude journée officielle et n'ont envie que de se détendre

l'esprit. La belle ambassadrice de Russie est en tulle noir plus

léger qu'un souffle et miroitant de jais; la marquise, dans un

velours massif tout uni, mais gantant sa taille de déesse. Le noir

est de rigueur ici pour les femmes, comme l'interdiction, pour les

hommes, du plus petit bout de ruban.

L'amphitryon, le prince Dobeliansky, est debout à la porte du

salon, où l'apparition de mesdames Glouskine et Della Primavera

est saluée par un cri de triomphe auquel l'ambassadrice répond

en posant sa main gauche sur ses lèvres, tandis que la belle

Italienne pose la droite sur son cœur; puis elles donnent à baiser

leur poignet ganté.

Un instant après, entre la correcte madame de Camon, habillée

d'une simple robe de faille; puis vient madame Stuart Boyll, qui

a chanté dans l'escalier, chante dans l'antichambre, et fredonne

encore en entrant; enfin, toujours la dernière venue, la comtesse

de Sonnenbund, prête à faire valser l'homme le plus goutteux.

Il fait bon chez le prince; dans la cheminée flambent les plus

grosses bûches du monde; les lampes, voilées de rose, éclairent

d'un jour discret les personnages des tapisseries anciennes, aux

couleurs sobres et douces. Nulle part de dorure; des meubles bas

d'un vert pâle; çà et là quelques beaux bustes de marbre souriant

d'une immuable beauté; sur le tapis sombre, des peaux d'ours

blanc, chaudes et caressantes à l'œil, et, au centre de la pièce,

une grande coupe de craquelé toute remplie de lilas et de roses.

On est à peine au complet, que le souper est annoncé. On entre à

son gré dans la salle à manger, on se place de même, et toutes

les cuillers frappent à la fois dans la fameuse soupe, qui,

chaude et parfumée, fume dans les assiettes. Après une seconde de

silence appréciateur, c'est une exclamation générale: Parfaite!

délicieuse!--Ah! «Cher» s'est surpassé.--«Cher», on s'en souvient,

est le surnom du chef.--Comment se porte «Cher», Dobeliansky?--Il

va bien, mesdames; je lui dirai votre sollicitude.

De Bove.--Mesdames, je mets aux voix si vous n'êtes pas tous

d'avis que la carrière de «Cher» est infiniment supérieure à la

nôtre. D'abord, elle est plus lucrative; ensuite, «Cher» n'a

souhaité la bonne année à aucun souverain, et il a goûté cette

soupe-là avant nous.

Le comte Grani fait observer d'une voix douce qu'en effet ils ont

tous, ce matin-là, bien mérité de la patrie.

Dobeliansky.--Celui qui s'attend à ce que sa patrie fasse quelque

chose pour lui...

La marquise Della Primavera.--Il se prépare de cruelles

désillusions. Mais quel front avez-vous de vous plaindre, vous

autres? Et nous donc, avec nos traînes, trouvez-vous que ce soit

récréant d'être sur pied dès dix heures du matin?

De Bove, _avec une conviction profonde_.--Mais vous étiez belle,

ravissante, idéale, tandis qu'un malheureux qui enfile son

uniforme en se levant, quelle compensation peut-on lui offrir? Ah!

que j'enviais donc ce portier du palais! C'est lui qui avait l'air

d'un plénipotentiaire noble et sérieux, avec son chapeau haut de

trois pieds, tandis que nous, sans nous flatter, nous avions l'air

de magots, même notre Lynjoice qui est si beau. Car il est beau,

n'est-ce pas, mesdames? Eh bien, une fois en uniforme, c'est un

martyr; il croit avoir des ailes dans le dos, et, comme il n'y

est pas habitué, dame, cela le gêne pour marcher. N'est-ce pas,

collègue et ami, que notre Lynjoice avait l'air prêt à s'envoler?

Madame de Camon.--Mais non, il était tout à fait gentil; oui,

Lynjoice, consolez-vous; mais je voudrais savoir, messieurs,

pourquoi vous preniez l'air si chagrin; ça en était néfaste

pour un matin de jour de l'an; c'est à qui de vous serait le

plus inflexible; sir Edward Love paraissait aux prises avec une

arête; S. Exc. l'ambassadeur de France avait mine de vouloir nous

exhorter tous à la pénitence finale; seul, le comte Grani avait

l'air de ne pas souffrir; vous, Excellence, et le second valet de

pied à droite en entrant, je vous donne la palme; en voilà un que

ses bas de soie ne gênaient pas.

Dobeliansky.--Pas malin, que Grani ait la mine heureuse: il passe

des billets aux princesses.

Madame de Camon.--Comme ça, sous le dais et à la vue des lions

couchants?

Dobeliansky.--Parfaitement; il en avait trois ce matin dans son

chapeau.

Grani.--Mesdames, je ne nie pas la chose, je profite généralement

des cérémonies officielles pour ce petit commerce.

Glouskine.--Pauvres souverains, ils ne connaissent pas les

diplomates!

De Bove.--Ils n'ont pas idée de ce que c'est; ils nous prennent au

sérieux, ils nous offrent des galas, et pendant «cette imposante

cérémonie», l'auguste prince-héritier cligne de l'œil à la

marquise: pas vrai, marchesita?

La Marquise.--Tiens, vous avez vu cela, vous? C'était un signe

convenu; s'il me trouvait très-bien, il devait fermer l'œil gauche.

De Bove.--Eh! mais il a un joli sentiment des situations,

l'auguste prince héritier. Quant à moi, j'ai suggéré à mon chef

d'informer le gouvernement que le souverain avait des bottes trop

justes; j'ai découvert cela tout de suite; on a le coup d'œil

diplomatique ou on ne l'a pas; j'ai proposé aussi de faire mention

de la révérence de la république Argentine; ce n'était pas commun,

puis c'est une idée; elle s'assied par terre, cette femme; ça la

repose.

Dobeliansky.--Non, moi, c'est Fezyl-Pacha que je propose à

l'attention de la postérité; la voiture de cet homme-là est un

chef-d'œuvre.

Glouskine.--Messieurs, vous troublez la paix de l'Europe, et

Lynjoice, qui est présent...

Lynjoice, très-occupé à expliquer à madame de Sonnenbund par

quelles combinaisons machiavéliques il est parvenu à tromper

l'opinion publique sur son horreur indigène de la _soupe à

l'oignon_, tombe des nues quand on l'interpelle.

Lynjoice.--Plaît-il, mon cher ambassadeur?

Madame de Glouskine.--Rien, mon bon Lynjoice, rien; racontez

gentiment à madame de Sonnenbund comment vous avez marché sur

ma traîne ce matin; je ne suis pas jalouse ce soir, cher ami;

faites-moi seulement le plaisir d'ôter votre lorgnon quand vous

me regardez, et quittez cet air bête; est-ce que vous me prenez

pour un souverain, Lynjoice?

Lynjoice essaye d'expliquer à mots couverts que madame de

Glouskine est souveraine de bien des cœurs.

Madame de Glouskine.--Lynjoice, vous croyez écrire une dépêche en

ce moment; dites que vous m'aimez, et n'en parlons plus.

De Bove.--Et vous, madame, l'aimez-vous un peu, ce pauvre Lynjoice?

Madame de Glouskine.--De Bove, j'ai horreur de dire ce que je

pense; cela enlève toute fraîcheur aux idées.

Grani.--J'apprécie cette petite théorie; elle est vraie et

pratique.

De Bove.--En son honneur, je propose la santé du corps

diplomatique, si tendrement uni...

Tous.--Oui! oui!

De Bove, _continuant_.--Et surtout la prospérité de la _soupe à

l'oignon_.

Ici l'on se lève et l'on se fait raison avec transport. Madame de

Glouskine vide d'un trait son verre de champagne et le repose sur

la table en le brisant en morceaux du plat de son assiette.

--Pardon, Dobeliansky, mais c'est pour la chance.

[Illustration]

--Tout ce que vous voudrez, madame, tant que vous voudrez; je suis

votre serf et serviteur; voulez-vous tout ce qu'il y a chez moi?

avez-vous envie de briser autre chose? moi, mes gens, tout est à

vous...

Madame de Glouskine.--J'y penserai, Dobeliansky. S'il me vient une

idée... comptez sur moi.

On continue à toaster avec frénésie à la santé des uns et des

autres, aux souhaits de chacun... de Bove veut en vain faire dire

leurs souhaits aux dames.

De Bove.--Je les sais bien, moi, et mieux que vous.

Madame de Glouskine.--Et moi aussi, de Bove, je sais les vôtres.

De Bove.--Eh bien! alors, faisons les _Petits Papiers_: chacun

de nous écrira le souhait de son voisin ou de sa voisine.

Voulez-vous, mesdames? voulez-vous, messieurs? Et de la franchise;

ni maris ni femmes, tous diplomates...

On se lève en masse pour rentrer au salon, tout le monde parlant

à la fois; la marquise Della Primavera est rêveuse; madame de

Glouskine les défie tous du regard; madame de Sonnenbund montre

ses jolies dents; elle est prête à dévorer bien des souhaits.

Madame Stuart Boyll écoute Belveduto et se tait; madame de Camon

regarde les autres et s'amuse.

De Bove.--Dobeliansky, propriétaire de cette principauté

indépendante, commandez des crayons et du papier, ô Altesse!...

Attention, mesdames, j'écris les noms d'un côté; tout le monde

y passe, tant pis. De l'autre, vous inscrirez ce que vous

souhaitez au propriétaire du nom; le souhait ira directement à son

adresse; après quoi l'on aura la liberté de réduire en cendres les

témoignages de notre bienveillance mutuelle. Maintenant, tous les

papiers dans un chapeau; si l'on se tire soi-même, on se passe au

voisin. Allons, mesdames; allons, collègues de mon cœur, allez-y

gaiement.

Tous les papiers sont distribués, le nom soigneusement dissimulé

au revers.

De Bove encourage l'inspiration:

--Souhaitez-vous du bonheur, ne vous refusez rien, je vous en

conjure.

Dix minutes après, les papiers sont pliés derechef, remis dans le

chapeau, secoués et tirés par de Bove; chacun reçoit le sien.

Leurs Excellences · 第 49 / 80 题