Elle est longue pour les pauvres diplomates, cette journée du 1er
janvier; les ministères, les puissances diverses, officielles et
occultes, il faut à tous rendre ses hommages. C'est aussi le jour
des dîners officiels, plus cruels qu'un jeûne rigoureux; mais
elle finira enfin, cette journée de rudes devoirs; le soir vient
et rend à tous leur liberté; nous allons retrouver nos diplomates
dans l'intimité et après la pompe du matin aller souper en bonne
compagnie.
C'est dans une des rues les plus tranquilles de N... que MM. les
diplomates célibataires ont pour la plupart leur domicile, et que
le prince Dobeliansky possède un «premier étage», où il reçoit
assez souvent les belles ambassadrices et les aimables collègues
qui ne dédaignent pas son pied-à-terre de garçon. C'est là que le
soir du 1er janvier va s'assembler pour un souper de camarades
la _Société de la Soupe à l'oignon_, composée de la crème de la
diplomatie européenne. N'en est pas qui veut de cette association,
fondée dans un jour d'ennui profond par un ambassadeur aimable et
méridional, et devenue depuis la meilleure consolation des pauvres
diplomates en exil. Pour y être admis, il faut d'abord justifier
d'un goût sérieux pour la _soupe_ qui en est le prétexte, être
bien entendu de la carrière, et enfin se voir reçu à l'unanimité
des suffrages.
Le président du souper mensuel est tiré au sort, et tout ce qui
s'y dit, portes closes et entre associés, demeure un secret mieux
gardé que celui des dépêches chiffrées; on peut être à sa guise
gai, triste, sceptique, croyant, enthousiaste, vrai même; tout est
permis, et jamais on n'a ouï parler d'une indiscrétion.
Mesdames les diplomatesses sont toujours ravies quand la fortune
les envoie chez un célibataire, et Dobeliansky est le modèle du
genre. Tout chez lui est irréprochable, les tentures, l'éclairage
et le cuisinier, article de _primo cartello_ que le prince
n'appelle que «mon cher», et les jours de «_soupe_» il est notoire
que M. «Cher» se surpasse lui-même.
[Illustration]
A l'heure sonnante, avec l'exactitude de vrais diplomates,
les petits coupés sobres qui font le service de nuit roulent
discrètement sur le pavé inégal de la rue tranquille; les hommes
arrivent à pied, enfouis dans leurs fourrures, fumant la cigarette
qu'ils jettent à la porte. Cette porte est ouverte et rend
inutile l'inscription primitive qui indique le bouton de cuivre
qu'il faut habituellement tirer pour se mettre en communication
avec le premier étage. L'escalier est laid, en pierre grise; le
gaz brûle faiblement. Dobeliansky a renoncé depuis longtemps à
corriger l'horreur de cette entrée et préfère la laisser dans sa
laideur naturelle, qui fait ressortir mieux encore le contraste
une fois qu'on a franchi le seuil de son chez-lui. Cet escalier,
d'ailleurs, met tout d'abord ces dames de bonne humeur; c'est un
changement complet, c'est autre chose, c'est l'avant-goût d'un
plaisir qui n'a rien d'officiel. La porte de l'antichambre s'ouvre
toute seule, et l'on entre dans une grande pièce brillamment
éclairée et sentant bon les fleurs fraîches.
* * * * *
Avant d'aller plus loin, présentons nos personnages à nos
lecteurs: plusieurs leur sont déjà connus; mais nous tenons à les
présenter de nouveau plus à fond.
Madame de Glouskine.--Ambassadrice de Russie, vingt-trois ans,
blonde, grande, mince, l'air hautain, mariée depuis peu de temps à
Son Exc. M. Serge Glouskine, ambassadeur de Sa Majesté de toutes
les Russies, soixante ans, bien conservé, maigre, les cheveux
légèrement grisonnants, la moustache rousse, le sourire sceptique,
la main longue, blanche et fine.
La marquise Della Primavera.--Italienne, femme d'un premier
secrétaire, un peu forte, le teint mat, les yeux bruns, des
cheveux immenses. Franche et bonne enfant, trop élégante, trop
rieuse, trop parlante; trente ans.
La baronne de Camon.--Vingt-huit ans, femme d'un secrétaire de
l'ambassade de France; pas jolie, mais mieux; élégante, parfumée,
coiffée et habillée au dernier goût et avec une rare perfection.
Sage et un peu austère, quoique aimable; la plus jolie main du
corps diplomatique, toujours gantée.
Madame Stuart Boyll.--Trente-huit ans, Anglaise, blond ardent,
vaporeuse, peinte à ravir, coquette avec passion, des yeux
rêveurs qui n'en finissent pas; sans goût, mais d'une distinction
irréprochable.
La comtesse Sonnenbund.--Viennoise, vingt-cinq ans, ne met pas
de faux cheveux, porte les siens flottants crêpés, et n'a jamais
l'air coiffée; romantique et valseuse infatigable; laide, mais
avec un sourire parlant et des petits yeux de flamme; très-fêtée
par MM. ses collègues.
[Illustration]
Le prince Dobeliansky.--Encore assez jeune pour être chauve avec
chic; Russe, riche et raffiné; une légère moustache, le cœur
chaud, et diplomate de profession.
Vancouver Lynjoice, ou le plus beau des diplomates.--Une tête
d'Antinoüs, une barbe de dieu, une taille d'athlète, le monocle
dans l'œil gauche, timide comme une demoiselle, toujours amoureux
de personnes intraitables.
De Bove.--Français; petit, bien pris, brun, les cheveux en brosse,
la moustache frisée, un pied de femme, une main large et nerveuse;
de l'esprit plus qu'il n'en faut; conseiller d'ambassade,
trente-sept ans.
Droutzky.--Autrichien; attaché militaire; un bel uniforme, une
belle tournure, un charmant garçon qui n'y met pas de malice.
[Illustration]
Le comte Grani.--Ambassadeur d'Italie, avoue trente-neuf ans, fait
sérieusement la cour aux femmes, en est adoré; dans les affaires
de cour est craint de tous ses collègues, discret comme la tombe;
vieux genre très-apprécié.
[Illustration]
Serge Tinéeff.--Russe; une mauvaise langue, potinier indiscret,
franchement laid, mais si bien mis! ne croit qu'à la musique.
Belveduto.--Italien, vingt-quatre ans, brun comme la nuit, des
cols trop échancrés, des poignets trop évasés, des gilets trop
ouverts, des plastrons trop solidifiés, mais doux, joli homme et
persuadé qu'il sera ambassadeur à trente ans.