..... S. Exc. M. Serge de Glouskine, ministre de S. M. l'Empereur
de toutes les Russies, déjoua toutes les curiosités de la façon
la plus cruelle, et au moment même où S. A. R. la Grande-Duchesse
elle-même se préparait à faire annoncer sa présence certaine à
son mariage, elle apprit qu'il aurait lieu à Francfort, la ville
des incognitos pour toute l'Allemagne; le ministre demanda un
congé, et la future ministresse, mademoiselle Vera Dognieff,
reçut de Moscou une tante des plus présentables expédiée pour la
circonstance.
Madame Olga Michaïloff ne manqua pas de s'exclamer sur
l'inconvenance de tous ces procédés, et même la bonne madame de
Santa-Pierra, quoique fort occupée d'un petit sentiment qu'elle se
flattait avoir inspiré au Grand-Duc, en fut un peu désappointée.
Au contraire, tous ces messieurs, qui étaient ouvertement rangés
du côté de la blonde Vera, répétèrent à l'envi qu'elle prouvait
par là être fille d'esprit, et qu'on pouvait en attendre de
grandes choses.
Les mariés revinrent au bout de trois semaines, jour pour jour.
La Grande-Duchesse sut à son lever que madame de Glouskine était
débarquée la veille à onze heures, en robe de crêpe de Chine gris
à longue traîne, et en manteau de velours grenat; qu'elle avait
une femme de chambre française et un _pug_ de la plus pure espèce.
Son Altesse Royale, qui ne voyageait jamais qu'en petite robe
de laine, et un voile bleu sur le chapeau, jugea sévèrement une
pareille tenue; de plus, comme elle possédait un griffon affligé
du plus désolant embonpoint, le pug de la jeune ministresse ne
fut pas ménagé.
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Madame Olga Michaïloff, qui depuis deux mois partait tous les
jours, était encore à Tenheiffen, et envoya de bon matin sa femme
de chambre prendre des nouvelles de sa cousine et savoir si elle
serait visible ce jour-là.
Madame de Santa-Pierra, avec une curiosité plus franche, débarqua
à une heure à la porte de la légation, sut que _Son Excellence_
recevait, et se trouva en face d'une Vera si élégante et si
charmante qu'elle en demeura presque surprise, et pensa à part
elle que ces messieurs avaient raison, et que décidément cette
fille était jolie.
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La nouvelle madame Glouskine était habillée de noir, le corsage
le plus uni, et sur sa longue traîne une foule de franges longues
et molles, deux perles aux oreilles et un seul saphir au doigt;
pas d'alliance, Vera trouvant cela du dernier bourgeois. Le
ministre était à sa chancellerie, le pug installé sur le pied
de la chaise longue, et Vera, ministresse de la tête aux pieds;
elle reçut madame de Santa-Pierra en égale, avec la légère nuance
qui distingue l'empire de toutes les Russies du petit royaume
de Portugal, ne dit pas un mot de son mariage, ne parut pas
entendre quand madame de Santa-Pierra lui fit compliment de ses
magnifiques boutons de perle, et laissa tomber d'une manière
générale qu'elle comptait être chez elle tous les soirs de dix
heures à minuit.
Pendant que la pauvre marquise cherchait une contenance, car elle
avait tellement _protégé_ mademoiselle Vera Dognieff qu'elle ne
savait plus quel ton prendre vis-à-vis de madame de Glouskine, on
apporta une corbeille de roses de la part de Son Excellence.
Vera, tout en les arrangeant dans les vases, critiquait
l'arrangement de son salon et finit en disant: Je changerai tout
cela cet hiver.
Madame de Santa-Pierra, en sortant de la légation de Russie, alla
droit chez madame Olga Michaïloff. De Bove y était avec Droutzky;
ils s'amusaient, et assez méchamment, de la figure de la pauvre
Olga, qui n'avait pas la force de cacher son dépit. Elle venait
de leur faire lire les lettres que lui avait écrites Vera six
mois auparavant; de Bove lui demandait celles de Glouskine. Elle
jurait n'en avoir jamais reçu, et qu'elle n'était outrée que de
l'ingratitude de sa cousine, qui lui devait son bonheur et ne lui
avait pas donné signe de vie depuis le mariage.
Quand madame de Santa-Pierra eut dit d'où elle venait, ce fut
un ensemble: «Eh bien! comment est-elle? que dit-elle? Et lui,
l'avez-vous vu?» C'était Olga qui demandait cela.
Madame de Santa-Pierra soulagea son cœur:
--Croiriez-vous que cette petite, qui me baisait la main tous
les matins, ne m'a pas seulement embrassée? La Grande-Duchesse
est moins fière. Elle a un aplomb formidable. Je pense qu'elle
s'imagine destinée à tenir le haut du pavé ici; mais je vais le
dire franchement au marquis, je ne veux pas lui céder le pas.
--Chère marquise, Glouskine est absolument le doyen du corps
diplomatique.
--De Bove, vous m'ennuyez. Est-ce qu'elle est doyenne, cette
petite? Je dois encore à mon maître d'hôtel la note de ses
fiacres; j'ai grande envie de la lui envoyer.
--Voyons, mesdames, puisqu'il y a une madame de Glouskine,
résignez-vous à vivre en paix avec elle.
--Quand je l'ai comblée de bontés!...
--Et moi qui lui ai donné une robe de Worth presque neuve!...
Cette robe était pour Olga Michaïloff l'objet d'amers regrets.
--Il est vrai qu'elle est impardonnable d'avoir épousé Glouskine.
--De Bove, vous faites exprès de ne pas comprendre.
Ces messieurs, là-dessus, s'en allèrent, laissant madame
Michaïloff et la marquise les plus intimes dévouées amies,
toutes deux bien résolues à faire front de toutes leurs forces à
l'envahissement d'une petite intrigante.
--Une parvenue, ma chère!
--Que je ramassais par pitié.
* * * * *
Pendant ce temps, la blonde ministresse donnait à Droutzky et à de
Bove ses belles mains à baiser, leur permettait la cigarette et
autorisait Droutzky à entreprendre l'éducation du pug _Florimond_,
qui devait, dans un mois, savoir présenter les armes; de sa
cousine et de madame de Santa-Pierra pas un mot.
A trois heures, on annonça la voiture; Son Excellence attendait en
bas; Droutzky eut l'honneur de mettre la ministresse en calèche,
et elle leur fit un salut de l'air d'une impératrice.
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De Bove et Droutzky furent d'avis que la physionomie de Tenheiffen
était, de ce jour-là, totalement changée, et, en bonne charité,
ils allèrent faire une tournée chez les collègues, les faisant
enrager par le récit de la beauté, des charmes, des toilettes
de Vera. Toutes les légations allèrent chez elle en masse dès
le soir; la porte était ouverte, le samovar brûlant, et le
ministre faisait son whist avec ses deux collègues habituels; il
n'y avait de changé que la présence de Vera, et ce changement
était considérable. Du reste, tous deux l'air rassis de vieux
époux, avec une nuance imperceptible de coquetterie d'un côté, de
galanterie de l'autre; tous les hommes furent d'accord, la mise
en scène était parfaite. A onze heures passées, Vera au milieu de
sa cour, Glouskine à son troisième rubber, madame Olga Michaïloff
tomba comme un aérolithe.
--Chère, tu aurais pu me faire dire que tu recevais. C'est en
revenant du Thalia que j'ai vu des lumières chez toi. Je meurs de
t'embrasser. Bonsoir, Excellence. Plus charmant que jamais. Vous
voyez que je viens rendre mes devoirs à ma _cheffesse_.
--Chère madame Michaïloff, je ne doutais pas de votre bon esprit.
La pauvre madame Michaïloff n'eut pas le bon esprit d'accepter
paisiblement un si brusque tour dans la roue de la fortune. Voir
Vera dame et maîtresse chez Glouskine, régner de plein droit là où
elle avait été charmée de régner par intérim, c'était trop pour
elle, et, après quelques banalités, elle fut assez sotte pour se
laisser aller à dire:
--Vera chérie, tu dois croire rêver!
--Mais non, ma chère, c'est toi qui es mal éveillée.
Glouskine, qui avait entendu, acheva la confusion de madame
Michaïloff:
--Chère Olga, il faut venir souvent chez nous le soir; ma femme y
sera tous les jours à ces heures-ci, et dites donc à Michaïloff
qu'il vienne faire mon whist.
Olga comprit que sa maison à elle était désormais déserte, et sa
colère lui fit dire une seconde sottise:
--Quelle toilette, ma chère Vera! Cela doit bien te faire mépriser
les petites robes que je te donnais.
--Mais non, Olga chérie; seulement si tu les regrettes, nous
pouvons en faire le compte.
Après cela, il n'y avait plus qu'à se dire bonsoir, et madame
Michaïloff ne fut pas longue à découvrir qu'elle était fatiguée,
et le ministre lui fit très-courtoisement les honneurs jusqu'à sa
voiture. Tous les secrétaires et attachés étaient littéralement
aux pieds de la jeune ministresse; elle avait été hautaine et
impertinente avec cette grâce que les Slaves seules savent y
mettre, et l'on ne pouvait vraiment se défendre de l'adorer. On
entoura le ministre pour lui dire qu'il avait la femme la plus
charmante, la plus spirituelle du monde.
A une heure, madame de Glouskine les mit tous à la porte; on
délibéra cinq minutes sur l'opportunité de lui offrir une
sérénade, et, finalement, on alla au cercle.
Restés seuls, Glouskine baisait le beau bras de sa femme.
--Douchinka, vous êtes absolument parfaite.
Vera, pour le remercier, embrassa le pug _Florimond_.
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